Nigeria : l’Irrationalité au Pouvoir

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Par définition, l’irrationalité désigne l’absence de rationalité, c’est-à-dire la capacité de raisonnement telle qu’elle se manifeste dans les comportements humains. Il y a différentes approches de la rationalité, dépendant des domaines de la connaissance. Et, sans tomber dans le relativisme, on pourra considérer avec le sociologue français Raymond Boudon que tout homme est naturellement rationnel – à plus forte raison les chefs d’Etat de la plus grande nation noire du monde, le Nigeria.

Si la rationalité dépend du point de vue considéré, nous ressentons toutefois comme irrationnel, tout ce qui est absurde, tout acte commis en dehors du bon sens et qui est contraire aux intérêts du bénéficiaire supposé. L’irrationalité du comportement d’un dirigeant réfère donc le décalage entre ses choix, ses actes, ses décisions et les objectifs explicites pour lesquels il a été élu. D’un dirigeant démocratiquement élu, le peuple attend la mise en oeuvre d’actions conformes à l’intérêt collectif, à la sécurité et au bien-être des citoyens. Mais dès lors qu’à ces actes espérés, le dirigeant substitue tout leur contraire, partiellement ou totalement, soit par caprice, soit en raison d’un agenda caché, on est en droit de qualifier son attitude d’irrationnelle.

Au Nigeria tel a été le cas du Président Jonathan. Minoritaire ethnique, il a exercé le pouvoir présidentiel dans un pays où, à l’instar de nombres d’autres dans la région sinon en Afrique toute entière, la politique est structurée autour du régionalisme et du tribalisme. Rétrospectivement, comparée à son successeur, on se rend compte que son action a été plus rationnelle qu’on ne le pensait. Mais Jonathan a échoué à se faire réélire à la fois à cause de la comptabilité régionaliste qui ne lui était pas favorable et de la perception négative de ses actions dont l’irrationalité a été exploitée par son adversaire.

Buhari, un homme de ce nord musulman si avide du pouvoir présidentiel, piaffait d’impatience de donner raison aux siens qui, nostalgiques de la période dictatoriale où ils ont détenu le pouvoir présidentiel sans partage durant trois décennies, se mobilisèrent en masse pour l’y porter ; non sans le secours stratégique des Yoruba, une ethnie centrale dans le jeu politique nigérian, avec laquelle tout candidat sérieux à l’élection présidentielle, qu’il soit du Nord comme du Sud, a intérêt à s’entendre.

La grande promesse électorale de Buhari est la lutte contre la corruption. « Nous devons tuer la corruption sinon elle va tuer le Nigeria » disait-il avec emphase. Et maintenant qu’il est devenu président, Buhari joue politiquement avec cette promesse. Là-dessus, les Nigérians  l’ont surestimé. Ils ont confondu le jeune officier moraliste et intransigeant des années 80 au vieil homme frêle et égrotant de 2015.

Dans le Nord musulman relativement contrarié sur le plan socioéconomique, la politique apparaît comme une  bouée de sauvetage ; elle correspond aussi à une distinction identitaire placée sous le signe irrationnel de la religion et de l’ethnie. Le pays ne leur appartient que lorsque l’un des leurs est au pouvoir, sinon, il ne leur appartient pas et peu leur chaut qu’il soit détruit ; ils se lancent dans des entreprises plus ou moins violentes de déstabilisation : coups d’état, revendications religieuses, désobéissance constitutionnelle, terrorisme, etc.

Dans un tel contexte, pour maintenir l’équilibre de son pouvoir, Jonathan a dû arroser une kyrielle d’acteurs politiques et militaires nordiques de premier plan ; il a donné dans la politique du laisser faire, puisé abondamment dans les caisses de l’État pour acheter leurs soutiens aussi bien actifs que passifs. Aussi, dans un geste de rééquilibrage ethnique envers les siens, a-t-il implicitement laissé ceux-ci disposer à leur guise des ressources du pays, qu’ils ont pillées sans états d’âme, avec pour seul discours de rationalisation que c’était leur tour de profiter d’une manne pétrolière issue de leur région et dont jusque-là, ils n’avaient eu droit qu’aux nuisances.

Sur le coup, et à ne s’en tenir qu’à cette donnée de corruption politiquement motivée,  le jugement porté sur l’action de Jonathan a été critique et implacable. L’irrationalité de sa gouvernance en a écœuré plus d’un, au point que les bonnes actions de son gouvernement, ses efforts de modernisation sont vite oubliés.

Avec l’alternance, l’espérance d’une gouvernance basée sur la rationalité – qu’elle soit sociale, technocratique ou démocratique – s’est déplacée sur la personne de Buhari. Il est vrai que le mot d’ordre de celui-ci de lutte contre la corruption a trouvé un écho dans tout le pays. Mais là aussi, très vite, le changement promis par le nouveau régime censé faire mieux que le précédent s’est révélé ineffectif et laborieux. La lutte contre la corruption n’a rien de courageux, rien de radical, et pour finir rien de partial. Elle est souvent apparue comme le prétexte à des règlements de compte – soit personnel comme l’acharnement contre l’ex- chef de la sécurité nationale de Jonathan, le Colonel Sambo Dasuki, qui aurait été l’un des bras militaires du coup d’Etat qui a renversé le général Buhari en 1985 ; ou bien politique, dans la mesure où elle limite son action de préférence aux seuls  personnes de l’opposition, alors que nombre de membres actuels du gouvernement de Buhari sont loin d’être au-dessus de tout soupçon.

Cette partialité met en doute la sincérité et partant la rationalité de la lutte anticorruption de Buhari. Car comment véritablement éradiquer la corruption dans une démarche aussi subjective, partiale que partisane ? Comment rendre raison d’une lutte contre la corruption lorsque cette lutte ressemble à s’y méprendre à une chasse aux sorcières ?

Mais là où l’irrationalité crève les yeux  chez Buhari, c’est surtout au niveau de la lutte contre le terrorisme – deuxième grande promesse électorale du candidat devenu Président. Certes, quelles qu’aient été ses positions par le passé vis-à-vis de ce groupe terroriste né sur le terreau régionaliste de l’intolérance politique des Nordiques, Buhari a dû faire son aggiornamento et se résoudre à combattre Boko haram ; et ce d’autant plus que cette lutte faisait l’objet d’un consensus national et international bien compris. Aussi, sur ce point,  tous les yeux étaient-ils tournés vers Buhari, dont la critique de l’insuffisance de Jonathan sur le terrain sécuritaire avait donné beaucoup d’espoir à ses concitoyens de le voir se jeter à bras le corps dans la bataille contre Boko haram.

Sur ce front de la lutte contre Boko haram, on doit à la vérité de reconnaître que Buhari a fait preuve d’une combativité louable.  Si le groupe terroriste n’est pas complètement démantelé comme promis, il reste qu’en moins de trois ans, sa superbe et son épopée triomphaliste d’antan ont été considérablement réduites, et ses menaces de conquête territoriale finale renvoyées à l’état de rêves sans lendemain.

A ne s’en tenir qu’à ce volet de sa politique sécuritaire, on serait tenté de croire que l’irrationalité de la politique économique et sociale de Buhari – qui du reste a fait l’objet d’une critique récente de la part de Bill Gates – est compensée par la rationalité de son action contre Boko haram. Mais en réalité, il n’en est rien ! Même dans ce domaine de la sécurité qu’on aurait pu croire son apanage, resurgit le spectre de l’irrationalité qui, comme dans le cas de la lute contre la corruption, arbore les dehors d’une partialité pour le moins injuste et choquante. La partialité de Buhari est d’autant plus injuste et choquante dans une démocratie qu’elle suit les lignes de force d’une préférence religieuse et ethnique. Dans le Nord, des groupes politiques à motivation religieuse massacrent des populations chrétiennes innocentes dans l’impunité la plus totale. Dans tout le pays, et plus particulièrement dans le Centre et dans le Nord, des bergers peuls exercent une violence meurtrière ubiquitaire  inouïe au quotidien, massacrant, pillant violant et volant les populations sédentaires dont ils convoitent les terres pour leurs bétails. Des sauvages sanguinaires pour qui un poil de bœuf vaut plus que la vie d’un homme. Et pourtant malgré leurs crimes barbares, un seul d’entre eux n’a jamais été appréhendé et jugé, ne serait-ce que pour servir d’exemple à leurs obscurs congénères de ce qui ne peut être toléré ou impuni dans une société humaine qui se dit démocratique.

En revanche – et voilà qui redouble l’irrationalité de sa politique sécuritaire – le groupe indépendantiste ibo, IPOB, qui n’a jamais directement ou intentionnellement versé une seule goutte de sang des Nigérians a été très vite étiqueté de terroriste par le gouvernement de Buhari. Ce groupe est combattu farouchement par l’armée, ses dirigeants sont appréhendés, politiquement persécutés et traînés devant la justice.

Dans la même veine de partialité, parce qu’ils appartenaient à une secte chiite minoritaire dans le Nord musulman d’obédience sunnite, plus de 300 membres d’un groupe islamiste contestataire ont été massacrés par l’armée, et enterrés dans une fosse commune, tandis que leur chef, grièvement blessé, a été jeté en prison sans jugement depuis bientôt trois ans.

Donc, à l’irrationalité de la lutte contre la corruption qui l’apparente plus à une chasse aux sorcières qu’à ce combat intransigeant censer nettoyer les écuries d’Augias que le peuple nigérian attendait, s’ajoute l’irrationalité des deux-poids-deux-mesures de la politique sécuritaire. On peut donc dire qu’avec Buhari l’irrationalité est non seulement constituée, mais qu’elle est à son comble, dans la mesure où elle est délibérée et choisie, et non comme chez Jonathan la conséquence de sa condition de minoritaire ethnique.

Adenifuja Bolaji

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