
Dans leur ethos, les Béninois du Sud, ceux qui correspondent à l’ère culturelle de l’ancien Danxomè, y compris ses vassaux plus ou moins soumis, plus ou moins consentants, la case amour et amour de soi est vide, remplacée par la case hypocrisie, haine et jalousie. Cette éthique s’oppose à celle d’autres communautés du même Bénin, comme les populations de la partie septentrionale du pays, plus solidaires et nourrissant une conscience vive de leur identité et leurs intérêts collectifs. C’est cet ethos négatif qui a conduit en son temps un ambitieux lieutenant de gendarmerie à servir de caution à Kérékou dans l’assassinat d’un brillant capitaine dérangeant.
Alors que l’assassin ou le bénéficiaire politique du forfait était un nordiste, la caution et la victime étaient tous de la même ethnie du Sud. Ils étaient tous natifs du même terroir, Abomey, la capitale historique et culturelle du Danxomè — creuset de cette culture de la haine, dont l’un des plus illustres ressortissants, Gbɛhanzī, héros résistant à l’invasion coloniale, avait lui-même fait les frais.
Comme dans la plupart de leurs agissements et simulacres — les alliances politiques douteuses ou opportunistes souvent négatives comme celles qui, sous la houlette de Tévoèjrè, allait faire tomber Soglo, pour faire revenir le nordiste Kérékou ; le fameux K.O. électoral de Yayi qui vola la victoire de Houngbédji, un sudiste au profit d’un nordiste autoproclamé — cette éthique de la haine de soi, de la jalousie et de l’hypocrisie, est justifiée le plus souvent par des postures de républicains, de loyalistes, de légalistes, sinon de révolutionnaires ou de progressistes : toutes choses qui ne sont que des masques de l’aliénation culturelle à l’occident, une manière d’être en la matière plus royaliste que le roi. Alors qu’il n’arrivera jamais à un nordiste du Bénin de cautionner l’assassinat de son semblable du Nord par un sudiste, pour des motifs soit disant républicains ou révolutionnaires, alors qu’il n’arrivera jamais à un Béninois du Nord de participer à une alliance présidentielle négative contre un des siens, le sudiste cède à cette pulsion avec alacrité, ferveur, malice et hargne voire !
Même si le cas dahoméen est une singularité désespérante, cet ethos, se retrouve peu ou prou dans les pays du Golfe de Guinée, à structure géographico-culturelle longitudinale, c’est-à-dire les pays qui s’étirent culturellement et géographiquement de la côte Atlantique jusque dans le Sahel — comme le Togo, la Côte d’Ivoire, le Nigeria, et dans une moindre mesure le Ghana. Outre les séquelles du régime précolonial de la traite négrière qui a semé haine, mésentente et méfiance entre les populations du sud du Bénin, cet ethos de la haine de soi est, à n’en pas douter, la triste conséquence de l’influence et de l’aliénation occidentales. La preuve en est que les peuples qui y sont les moins exposés historiquement sont ceux-là mêmes qui ont conservé un certain sens de l’identité, de l’amour de soi et de la solidarité collective, et qui ne font pas commerce de la haine de soi, du moins pas aussi systématiquement ni aussi instinctivement ou aveuglement que les Dahoméens.
Bidouzo Athanase
