
L’extrait de vidéo ci-dessus provient du célèbre film Aya Mi Owon. Madam Dearest du non moins célèbre cinéaste et producteur Nigérian Yoruba, Tade Ogidan ; un film parabolique de l’unité sous régionale mais qui parle aussi de questions liées à la condition humaine, du lien social, du désir d’enfant, de la fidélité, etc.
Tout cela est intéressant, mais l’aspect qui mérite le regard ici est lié à l’usage de nos langues nationales dans la vie sociale, administrative et institutionnelle de nos états. Ce n’est pas un secret de dire que les pays francophones sont sévèrement bridés par les accords coloniaux imposés par la France, qui, fidèle à l’esprit d’assimilation de son système colonial, nous fait porter la croix de l’aliénation linguistique mais aussi mentale, de devoir parler sa langue entre nous mais pire encore à nos plus jeunes enfants. Alors que, à quelques encablures à côté de nous, au Nigeria, on jouit d’une grande liberté vis à vis de l’anglais et les langues nationales y sont respectées, étudiées, et chaque état en prend soin comme la prunelle de ses yeux mais aussi en tant qu’expression culturelle de sa différence, dans un contexte de fédération.
La raison en est simple : le Nigeria relève de la colonisation britannique, dont la philosophie libérale est tout à l’opposé de la française. Contrairement au Bénin, le Nigeria n’a pas signé d’accord en vue de la poursuite de la colonisation avec son maître colonial. En raison du principe de l’indirect rule, qui caractérisait la colonisation britannique, — tout le contraire de l’idée française d’assimilation — le Nigeria à l’instar de tous les pays anglophones de l’Afrique mais aussi du monde tient ses langues nationale en plus grande estime et respect. Elles sont plus vivantes et intégrées dans la vie sociale, institutionnelle et administrative du pays.
Dans l’extrait de film présenté ci-dessus, le procès se déroule en yoruba, d’un bout à l’autre, sans complexe et sans défaut. Les avocats n’ont pas besoin d’aboyer leur plaidoirie en anglais. Très loin de ce qui se passe chez nous où même lorsque les pauvres paysans qui ne connaissent pas le français sont devant la justice, ils subissent la violence symbolique de la langue supérieure du Blanc; ou tout au moins lorsque nos langues doivent intervenir ce n’est que pour traduire en cas de nécessité des questions aux prévenus ou aux témoins qui ne savent pas parler la langue de Molière. A ce train, le français est tenu en haute estime, considéré comme la langue exclusive du savoir, la grande langue de la pensée, par opposition à nos langues.
Mais comment nos langues peuvent-elles être attrayantes pour la pensée et la réflexion en dépit de leur richesse naturelle, leur mine de proverbes et de tropes, d’images métaphoriques lorsqu’un complot délibéré les maintient dans l’abandon, les étouffe dans l’espoir qu’elles finiront par rendre l’âme ?
Levons-nous et prenons conscience de ce génocide linguistique lent mais assuré auquel les Blancs procèdent dans nos pays avec la complicité débile de nos dirigeants ! Car, comme le disait Check Anta Diop, c’est une illusion de croire qu’on peut se développer dans la langue des autres. Il est temps de pendre nos langues à bras le corps, avant qu’elle ne meurent et nous abandonnent, corps sans âme.
Adenifuja Bolaji
