
A propos du Niger et comment interpréter les relations d’État à État dans le contexte des vicissitudes politiques intervenues depuis quelques semaines, il est ahurissant d’entendre le gouvernement béninois, par la voix de son porte-parole, donner une explication, en tout point calquée sur la position de la France. Et même dire que c’est la position de la France est exagéré, car, en l’occurrence — comme le montre la réserve de maints hommes politiques français de tout bord – il s’agit plus de la position de Macron que celle de la France. Position délirante, en contradiction avec les règles et conventions internationales en matière diplomatique.
Quand on entend le porte-parole du gouvernement béninois ânonner, pince sans rire, les mêmes argumentaires défendus par Macron, on est saisi de stupeur et assailli par la tristesse. On se demande si la vocation actuelle de Talon est celle d’être le perroquet de Macron. On se demande de quel droit Talon se permet-il d’abaisser, de flétrir l’image du Bénin à ce point ? Au nom de quels intérêts ? Des intérêts du peuple Béninois ? Des intérêts de l’Afrique ? Ou bien pour sauvegarder son empire économique personnel patiemment restauré ces dernières années ? Pour autant qu’il ait été élu honnêtement par les Béninois, l’a-t-il été pour se lancer à corps perdu dans une surenchère aussi honteuse et aveugle ?
Stupeur que la servilité de certains pays africains vis-à-vis de la France dénoncée par les activistes et observateurs de la vie politique africaine ne soit pas une vue de l’esprit, et qu’en l’occurrence, les accusations sont en deçà de la réalité. Et les bras vous en tombent et la tristesse vous assaille.
Tristesse d’appartenir à un pays dont les dirigeants sont hétéronomes et fiers de l’être, refusent de réfléchir par eux-mêmes, délèguent leur pensée à d’autres, comme s’ils eussent été lobotomisés. Tristesse d’avoir des dirigeants qui se complaisent dans le prêt-à-penser venu d’ailleurs, de chez le Blanc tout-puissant, le prêt-à-adopter, le prêt-à-copier néocolonial, érigé en horizon naturel et indépassable.
Au tournant de sa posture autocratique, Talon s’est-il retrouvé dans un piège qu’il n’a pas vu venir ? Quand on gouverne sans son peuple ; pire encore, quand on gouverne contre son peuple, on a nécessairement besoin de faire alliance avec ses saigneurs pluriséculaires impénitents et tout-puissants. Mais pendant combien de temps cette alliance contre-nature condamnée par l’histoire peut-elle durer ?
Talon a terrorisé les Béninois, en a soumis plus d’un à coup de milliards. Il a joué jusque-là les caïds parce que ses milliards permettaient d’acheter la soumission d’un treillis de militaires bien placés pour assurer les fondements sécuritaires de son régime, pendant que sa garde républicaine est confiée à des Rwandais, au risque, le moment venu de créer une déflagration, à l’échelle africaine. Avec les vicissitudes sahéliennes, il se rend compte que le navire de l’invulnérabilité sur lequel il trônait prend eau de toute part. Il prend conscience que le sol de l’autocratie n’est plus solide sous ses pieds, que tout peut basculer du jour au lendemain, alors il fait coller-serrer avec la France ; il danse avec elle le tango de la soumission aveugle. La voie de salut c’est coller intimement à la puissance coloniale, la servir avec « stupeur et tremblements », lui montrer une fidélité sans faille, épouser ses excès, ses folies, ses délires ; montrer à Macron qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de cigarette entre leur vision de ce que l’Afrique doit être : une chasse gardée française. Ainsi, espère-t-il candidement mais non moins cyniquement, qu’en retour la France, ses services secrets et ses détachements militaires sous-régionaux lui apporteront protection et informations de première main contre ses ennemis. Talon s’enferme dans la logique consistant à penser que s’il se blottit intimement contre Macron, rien de mal ne pourrait lui arriver. Le soutien de la France est pour lui une condition suffisante de sa sécurité politique, le reste est une question de manipulation intelligente de milliards pour soumettre les acteurs dont dépend la survie de son pouvoir autocratique.
Pendant ce temps, comme toujours depuis son avènement présidentiel, le peuple est mis hors jeu – même lorsqu’il prétend pince sans rire agir pour rétablir la démocratie au Niger, il faut comprendre qu’il s’agit de cette démocratie cynique et oxymorique basée sur tout sauf le peuple, et dont l’establishment françafricain a le secret.
On doit à la vérité de reconnaître que dans cette alliance diabolique entre Macron et Talon, ce dernier est honnête lorsqu’il prétend s’opposer aux coups d’Etat en Afrique, parce qu’il a peur que toute banalisation du phénomène soit à terme fatale à son régime autocratique, pseudo-démocratique dont il croyait avoir verrouillé l’inamovibilité à coup de milliards. Mais les coups d’Etat sont le cadet des soucis de son allié français. Sur la question des coups d’Etat, La France fait montre froidement d’une attitude à géométrie variable. Elle accepte les coups d’État de Côte d’Ivoire et du Congo, fomente volontiers celui du Tchad, pilote celui du Gabon ; même les premiers cous d’Etat du Mali et du Burkina Faso lui étaient agréable ; quant au coup d’Etat de Guinée, bien malin qui dira si elle n’y joue pas un double jeu pour faire de ce pays un sous-marin politique dans la région.
Si Talon est sincère dans sa proclamation de mettre un coup d’arrêt aux coups d’État dans la région, l’intérêt de la France et de Macron est loin de ce vertueux objectif proclamé par tous. L’intérêt de la France, c’est l’uranium et le pétrole, du Niger, et d’une manière générale les immenses richesses du Sahel, qu’elle considère comme lui appartenant de droit divin. Et, que ce soit au Niger ou ailleurs, c’est pour cela que la France se bat et non pas pour la Démocratie. En s’élançant à corps perdu dans cette alliance diabolique, Talon le sait-il, ou n’a-t-il d’yeux que pour son intérêt personnel ?
Est-ce que Talon pense que cette posture maximaliste de refus frontal des coups d’État calqué sur les intérêts de la France est viable ? Pense-t-il que cette posture va impressionner et décourager les militaires béninois si jamais ils sentaient la nécessité de faire un coup d’État ? Rien n’est moins sûr. Dans les mois qui viennent si un coup d’État n’intervient pas au Bénin ce ne sera pas en raison de la position butée de Talon, qui s’est mis dans l’ombre de la France, dont il identifie apparemment les intérêts avec ses intérêts personnels ; mais ce sera en dépit d’elle. La sagesse béninoise, qui s’est déjà illustrée avec la Conférence Nationale saura toujours attendre le bon moment de la démocratie et n’a pas besoin de coup de force militaire pour s’exprimer.
En attendant, grande est la tristesse de ce pays naguère respectable d’être dirigé par un homme qui, renonçant à l’autonomie de tout un peuple, de tout un continent, se bat aux côtés de la France en un combat douteux, condamné par l’histoire.
Amagbé Béatrice, Toronto
