Sénégal, Troisième Mandat : Macron Vole au Secours de Macky Sall

Alors que le sujet ensanglante le Sénégal – pays modèle de la néo-colonisation française de l’Afrique, Richard Ferrand, l’ancien président de l’Assemblée et proche de Macron,  vient de suggérer dans une Interview au Figaro de faire sauter le verrou des deux mandats présidentiels ; ce qui ouvrirait, on s’en doute la voie à un troisième mandat présidentiel de Macron. La proposition est incongrue et étonnante lorsqu’on sait que Macron est détesté par la grande majorité des Français, détestation qui a atteint son comble avec la méthode despotique par laquelle il leur a imposé la retraite à 64 ans, et surtout parce qu’il n’a pas la majorité à l’assemblée. Comment pouvoir réviser la constitution sur un sujet aussi polémique lorsqu’on ne dispose pas de la majorité au parlement ? La question est d’autant plus pertinente que son objet est troublante et semble cacher d’autres raisons ou intrigues politiques.

Dans son interview au Figaro, M. Ferrand n’y va pas par le dos de la cuiller : « A titre personnel, dit-il, tout ce qui bride la libre expression de la souveraineté populaire, à savoir la limitation du mandat présidentiel  dans le temps, le non cumul des mandats, etc. » ; et d’ajouter «  Tout cela corsète notre vie publique dans des règles, qui limitent le libre choix des citoyens. Ça affaiblit notre vie politique en qualité et en densité et la rend moins attractive. »

Pour les observateurs français, il s’agit d’un ballon d’essai de Macron pour distraire la galerie et revenir en grâce après l’épisode de la loi sur la retraite particulièrement violente sur le plan démocratique. Ballon d’essai dont la réalisation est confiée à un Ferrand d’autant plus heureux de s’en charger qu’il lorgne sur le poste de premier ministre dont  on sait qu’il est menacé de vacance en raison du rôle de fusible que doit assumer Elisabeth Borne suite à la tourmente politique de la loi sur la retraite à 64 ans qui  a mis à mal la popularité déjà fragile de Monsieur Macron.

Dans une première approche, on peut penser que l’oligarchie qui l’a propulsé au pouvoir et l’y soutient a vu qu’à travers Macron elle a réussi à installer un dictateur et ça marche. Un Président qui peut faire tout ce qu’il veut avec ou sans majorité, c’est une chance inouïe qui ne se renouvelle pas souvent. Il est donc impérieux et intelligent de prolonger sa présence à la tête du pays, car il n’est pas sûr que son remplaçant puisse bénéficier du conditionnement  des Français qui, des Gilets jaunes aux résistants à la réforme de la retraite, l’a vu passer en force…

Mais face à la réaction des Français et des acteurs politiques de la majorité bigarrée opposée au gouvernement, toutes sensibilités confondues, Richard Ferrand change de ton et joue sur les mots, dans la plus pure tradition macronienne. Il dit qu’il n’a jamais proposé de modifier la constitution pour les élections de 2027. « Consternant, dit-il dans un tweet à chaud, de voir s’agiter réseaux sociaux et médias paresseux sur une proposition stupide que je n’ai pas faite dans un entretien pour le  Figaro : modifier la constitution pour la présidentielle de 2027. »

En dépit du peu de foi qu’ajoutent les observateurs à cette dernière affirmation de M. Ferrand, force est de la prendre pour vraie, même si son contraire n’est pas forcément fausse. En effet, selon toute vraisemblance, le ballon d’essai que constitue cette proposition farfelue de l’ex-Président de l’Assemblée et Marcheur de la première heure, vise à la fois à booster  de façon espiègle la popularité en berne de Macron, comme ses propres chances d’être nommé au poste de Premier Ministre ; mais derrière cette fonction interne franco-française, l’initiative médiatique a une fonction internationale et géopolitique : elle vise à venir en soutien à Macky Sall, par banalisation de la dérive du troisième mandat qui sévit en Afrique francophone. Le Sénégal, plus que tous les autres pays francophones d’Afrique, est culturellement et mentalement dominé par le mimétisme de la France. Ce mimétisme qui s’exprime souvent jusque dans les  moindres détails, prend parfois des proportions pathétiques d’aliénation. C’est sur ce réflexe que compte Macron et les tenants de la Françafrique pour venir en aide à Macky Sall. Si le geste de Ferrand est un ballon d‘essai en France, pour les Sénégalais,  il est manié comme un signal rhétorique. L’idée est que si en France on propose un troisième mandat pour Macron, si même à défaut de le réaliser, le sujet en est évoqué ou débattu alors il n’y pas de quoi en faire un crime de lèse-démocratie au Sénégal. Les Sénégalais doivent raison garder : ce qui est bon pour la France est bon pour le Sénégal, ne serait-ce qu’en vertu de la logique du mimétisme aliénant, considéré comme allant de soi. Donc le geste de Ferrand, son initiative qui suscite la consternation  en France n’est pas aussi irrationnelle qu’il y paraît car sa rationalité est sauvée par son usage international  et  géopolitique : donner un coup de main au gardien de l’un des derniers bastions de la Françafrique, le Sénégal.

Mais les Français n’ont pas le monopole de la consternation. On peut être légitimement scandalisé en Afrique et surtout au Sénégal de voir que, après les dizaines de morts de jeunes,  tués au nom du refus du troisième mandat, tout ce que Macron trouve à répondre est d’apporter de façon sibylline un coup de main à la naturalisation de ce fléau en  spéculant sur la triste et non moins légendaire aliénation des Sénégalais, qui a connu ses lettres de noblesse avec Senghor.

Adenifuja Bolaji