Débat : Décoloniser l’Universel

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Le dialogue entre le philosophe Souleymane Bachir Diagne et l’anthropologue Jean-Loup Amselle révèle la difficulté à définir, dans le monde intellectuel français, la pensée postcoloniale et décoloniale. La discussion achoppe sur la manière d’articuler question raciale et question sociale.

Une question surgit – presque brutalement, quand on découvre l’ouvrage En quête d’Afrique(s), fruit du dialogue entre le philosophe Souleymane Bachir Diagne et l’anthropologue Jean-Loup Amselle : qu’est-ce que ces deux personnalités de la pensée contemporaine peuvent-elles bien avoir à se dire ? Et même : peuvent-elles vraiment dialoguer ?

Souleymane Bachir Diagne enseigne la philosophie à Columbia University (New York) après avoir exercé de longues années à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Ses réflexions ont pour objet, tout à la fois, la pensée mathématique (algèbre de Boole), la philosophie islamique et l’histoire philosophique du continent africain. Il développe une approche renouvelée de l’idée d’universel en partant du modèle linguistique de la traduction. On rattache son œuvre, sans qu’il s’en réclame nécessairement, à la pensée postcoloniale. Jean-Loup Amselle, ancien directeur d’études à l’EHESS (Paris), développe une anthropologie qui repose sur l’idée de branchement, métaphore électrique qui permet de récuser l’idée selon laquelle les cultures seraient des univers étanches, discrets. Fort de ce modèle d’intelligibilité des faits culturels, il s’oppose à un ensemble de courants de pensée, dont il situe la scène dans le monde universitaire nord-américain, et qui, selon lui, réactivent une approche essentialiste et fragmentée des cultures : les études postcoloniales et leurs prolongements décoloniaux. L’Occident décroché (2008), qui consacre un chapitre très dur – pour ne pas dire injuste – à la pensée de Souleymane Bachir Diagne contribue, avec l’ouvrage de Jean-François Bayart, Les études postcoloniales : un carnaval académique (2010), à la réception houleuse des études postcoloniales en France. Le schème de la substitution de la question culturelle, voire raciale à la question sociale, s’installe désormais durablement dans le paysage intellectuel français : les tenants du courant postcolonial, décrits comme les produits du « modèle du multiculturalisme libéral » [1], sont accusés de participer insidieusement à l’importation du schéma huntingtonien de la guerre des civilisations dans le champ de la pensée critique. Et pire encore, d’agiter les hochets de l’identité et de la race, freins à l’unité du combat social anticapitaliste porté par « l’action historique de la classe universelle » (p. 84).

Un malentendu persistant sur la critique du postcolonialisme

Comment faut-il, alors, lire un tel dialogue ? Comment faut-il comprendre l’écriture d’un tel ouvrage quand, au vu des orientations intellectuelles des deux auteurs, tout semble déjà joué ? L’introduction, écrite à deux mains, reste sur ce point bien mystérieuse : le lecteur ne saura pas pourquoi ces deux intellectuels ont entrepris cette réflexion commune. Amselle a consacré plusieurs travaux critiques à la pensée de Diagne [2] ; les deux auteurs ont par ailleurs déjà débattu, en 2014, à l’occasion de la manifestation « Cité Philo » à Lille [3]. Malgré des questionnements partagés, les échanges donnent souvent l’impression d’un dialogue de sourds. Pour le dire nettement : Amselle approche la pensée de Diagne à partir d’une grille de lecture enracinée dans les coordonnées du débat intellectuel et politique français (République contre multiculturalisme, universalisme contre particularisme, lutte des classes contre identity politics). Et dans En quête d’Afrique(s), le lecteur, une fois de plus, ne peut pas s’y tromper. Sous des accords apparents surgissent de nets désaccords. Sous les tentatives nombreuses de conciliations apparaît de l’inconciliable. Soyons francs, le face à face est souvent difficile. Cela ne tient pas au statut des disciplines respectives des auteurs (anthropologie, philosophie) ni même à leurs situations d’énonciation. Cela tient à la manière dont ils se réapproprient ou bloquent la possible réappropriation des termes « Postcolonial » ou « Décolonial ».

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