Bléwué : Non, Chère Marie-Elise Gbêdo, l’Africain n’est pas Négatif !

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L’interprétation de la chanson Bléwué de la Togolaise Bella Bellow par Angélique Kidjo a fait quelques grincheux, notamment parmi les  puristes de la langue éwé, et les conservateurs musicaux de stricte obédience.

On n’était ni sur une scène éwé ni sur une scène togolaise mais sur une scène africaine à l’échelle mondiale

A ces humeurs d’arrière garde passablement tribalistes, il y a eu des réactions de défense et d’explication du choix d’Angélique Kidjo. L’explication a porté sur la portée du geste de l’artiste béninoise. Il ne s’agissait pas d’une séance karaoké ni d’une reprise de Bléwué ; on n’était ni sur une scène éwé ni sur une scène togolaise mais sur une scène africaine à l’échelle mondiale. Il fallait comme on le dit  en fongbé – langue de souche éwé, qui est aussi soit dit en passant la langue maternelle d’Angélique Kidjo –  tresser la nouvelle corde sur l’ancienne. C’est ce qu’a fait Angélique Kidjo et de belle manière pour la dignité et l’affirmation de l’Afrique aux yeux du monde.

Cette explication, qui est aussi une défense doit rester pédagogique, responsable  et optimiste. Elle doit éviter le raccourci de la généralisation négative, un piège dans lequel tombe souvent à son corps défendant une certaine posture intellectuelle. Souvent, nos interprétateurs, nos discoureurs, nos haut-parleurs, s’appuient sur de petites erreurs, sautes d’humeur ou réactions instinctives de quelques-uns pour en tirer une généralisation négative et essentialiste qui contribue de façon circulaire à la diabolisation de l’Afrique et de tous les Africains. Comme si, et toutes proportions gardées, du nazisme – qui en tant qu’idéologie n’est déjà pas un vice individuel encore moins véniel –, on inférait une nature diabolique de tous les Allemands.

C’est ce qu’a fait – certes de bonne foi et dans une saine colère – Madame Marie-Élise Gbêdo. Dans sa réaction, l’ancienne ministre et chef de parti s’indigne que les Éwé,  les Togolais, voire même les Africains de l’Ouest sinon tous les Africains soient négatifs, ne cherchent qu’à casser leur prochain. Dans la réaction  grincheuse de certains conservateurs musicaux, elle voit de la jalousie, un esprit négatif typiquement africain qui, à l’en croire, rendrait raison de notre arriération, de nos désordres et de notre pauvreté.

La méchanceté, la négativité voire même la haine de soi africaine (…) ne sont pas les conséquences d’une nature africaine négative, mais les effets performatifs d’une construction de l’esprit.

Malgré sa colère fort compréhensible, Marie-Élise Gbêdo y va un peu fort. La méchanceté, la négativité voire même la haine de soi africaine qu’elle déplore ne sont pas les conséquences d’une nature africaine négative, mais les effets performatifs d’une construction de l’esprit. Comme lorsque l’on dit «  je déclare ouverte la cérémonie d’inauguration de l’Assemblée constituante », cette parole a un effet performatif, puisqu’elle amène à existence ce qu’elle énonce. En clair, la méchanceté africaine présumée ne commence qu’avec sa déploration bien pensante, l’interprétation qui en est faite dans une inférence basée sur quelques faits dont le statut de généralité est sujet à caution.

Le déficit de l’Afrique comparé aux autres continents ou nations est l’instruction. Pour autant, en l’occurrence, la grande majorité des Éwé, sans même parler des Togolais, sont heureux et fiers de la prestation d’Angélique Kidjo. Ils ont bien compris que la chanteuse béninoise a agi au nom de l’Afrique, ils ont vu dans son geste une manière insigne de rehausser un des leurs, leur pays – qui en a bien besoin contre la souillure d’un demi-siècle de dictature dynastique et néocoloniale – et l’Afrique toute entière.

Et le fait qu’il y ait quelques râleurs nostalgiques ou tribaux ne doit pas amener à la conclusion d’on ne sait qu’elle négativité collective essentialisée qui rendrait raison à la fois d’une hypothétique nature africaine et du retard de l’Afrique.

Le genre de mouvement d’humeur rétrograde qui dans certains milieux éwé a accueilli la démarche d’Angélique Kidjo se rencontre chez tous les peuples, dans toutes les nations et races de tous les continents. En Europe, si un couple de chanteurs  Suédois devait interpréter l’air  Brindisi de la Traviata de Verdi, alors que nous sommes là dans une double tradition de l’écriture – musicale et alphabétique – il se trouverait toujours des puristes Italiens ou latins qui trouveraient à redire aussi bien à leur diction qu’à leur intonation, qu’ils suspecteraient de lourdeur scandinave. Pour autant, de telles critiques qui ne sont même pas le seul fait d’une opinion sans culture musicale avancée mais aussi de professionnels  avertis ne donnent pas lieu à une généralisation abusive sur un hypothétique mauvais esprit  italien ou latin.

En Asie, en Amérique et en Europe, dans tous ces pays où les choses marchent sur leurs pieds et non pas sur la tête comme en Afrique, ce sont les meilleurs qui sont au pouvoir.

En fait, la différence entre les autres et nous c’est que leurs discoureurs, leurs faiseurs d’opinion n’ont pas recours à une théorie essentialiste de la négativité de l’esprit de leurs peuples pour expliquer de simples mouvement d’humeur qui sont propres à tous les hommes. Ce qui fait le malheur de l’Afrique et nous plonge dans le cercle vicieux de l’ignorance et de la pauvreté c’est tout simplement la politique. Et d’une certaine manière, c’est en  femme politique que Marie-Élise Gbêdo s’exprime ici, et on la comprend. Pourquoi le malheur de l’Afrique a une étiologie politique ? Eh bien, en Asie, en Amérique et en Europe, dans tous ces pays où les choses marchent sur leurs pieds et non pas sur la tête comme en Afrique, ce sont les meilleurs qui sont au pouvoir. Mais en Afrique, depuis au moins l’indépendance sinon bien avant, il en va tout autrement. Ce sont les médiocres, les criminels et les antipatriotiques qui dans la plupart du temps sont au pouvoir – et des gens comme Marie-Élise Gbêdo en constituent l’exception. A partir de là commence tout le malheur africain, qu’il est inutile de vouloir inférer d’une nature ou d’une essence maléfique qui collerait à l’âme africaine.

D’une manière générale nous devons nous attribuer ce qui est bon et non pas l’inverse.

Que nos chanteurs arrêtent de dire que l’homme est mauvais, et l’homme africain sera bon. Car l’esprit  des gens exposés à leur discours en subit l’effet performatif. Que nos hommes politiques arrêtent de cacher leur médiocrité scandaleuse derrière leur index accusateur pointé sur une hypothétique nature négative de l’Africain qui expliquerait tous nos malheurs, et tout ira bien mieux.

D’une manière générale nous devons nous attribuer ce qui est bon et non pas l’inverse. Il appartient à chacun d’entre nous : hommes ou femmes politiques, hommes ou femmes de média, chanteurs, artistes, communicateurs, faiseurs d’opinion d’éviter de tomber dans le cercle vicieux de l’inférence négative dont l’effet performatif est désastreux.

Adenifuja Bolaji

Bléwué, Réaction de Marie-Élise Gbêdo, sur les Critiques Nombrilistes

Bléwué, les Éwé et l’Afrique

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