Talon ou Rupture avec la République

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Autrefois, le pays s’est appelé Dahomey. Sous la forme de République, il a accédé à l’indépendance en 1960, dans la charrette paternaliste du colonisateur français. Celui-ci avait choisi le nom Dahomey en souvenir du Danhomè qui lui avait donné du fil à retordre dans son entreprise coloniale. Cet ancien royaume qui avait fondé sa puissance sur le commerce des esclaves, étayé religieusement par le culte des ancêtres et agrémenté de sacrifices humains, ce royaume, disons-nous, avait aussi produit de grands résistants contre la domination étrangère.
Le premier de ceux-ci, fut le roi Adandozan, qui eut l’idée originale, bien avant beaucoup de gens sous nos tropiques, de mettre fin à la traite des esclaves, au point de suggérer que si les princes et autres tenants du système esclavagiste tenaient tant à ce commerce abject, ils devaient commencer par payer de leur propre personne. Horreur ! Infamie ! Profanation ! Crime de lèse-intérêt ! Le roi audacieux fut excommunié, banni de la mémoire du royaume qui préféra les sources de sa puissance aux vaticinations provocatrices d’un roi illuminé, fût-ce d’une cause qui, plusieurs siècles après, sera considérée comme juste et humaine, sans que la postérité ne lui en rendît grâce.
L’autre héros, pour le coup incontesté et incontestable de la résistance à la domination étrangère, fut le roi Béhanzin, qui lutta contre l’invasion coloniale française avec bravoure, et qui, de Porto-Novo à Abomey sa propre capitale, dut subir la trahison des siens. L’homme qui, pour porter haut l’étendard de la conscience collective et de la dignité de notre race, se laissa porter ou plus exactement déporter en exil à Fort-de-France, pour ensuite mourir à Blida, en Algérie.
Acte de courage, acte de bravoure et de sacrifice. Comment les Français ne seraient-ils pas impressionnés par cet homme dont la mémoire est l’un des seuls rayons qui nous guident aujourd’hui dans ce monde où la liberté est plus que jamais hypothéquée ? Comment ne le seraient-ils pas de cette terre des paradoxes qui porta à son comble le commerce des esclaves mais qui dans le même temps porta aussi un souverain prophète de l’antiesclavagisme ?
C’est ainsi donc que, bien qu’ils le rallongeassent au nord en direction du Niger par l’adjonction de royaumes étrangers, bien qu’ils l’élargissent au sud par l’assimilation de ses dépendances, les Français, à l’heure de l’Administration coloniale, nommèrent Dahomey ce qu’ils avaient d’abord désigné sous le nom d’ « Etablissements français du Bénin. » Et la colonie garda le nom jusqu’à son indépendance et même après. Comme le nom l’indique, la république du Dahomey était une république, du moins dans la forme.
En 1960 même, elle se piqua d’être une démocratie en se dotant d’une constitution et d’un parlement avec des députés élus au suffrage universel. Mais très vite, l’expérience démocratique fit long feu, et mordit la poussière. Comme un peu partout en Afrique, les militaires, profitant du fait qu’ils étaient une institution armée, et mettant en application le proverbe qui dit que la raison du plus fort est toujours la meilleure, ou un autre plus politique qui voulait que le pouvoir fût au bout du fusil, les militaires, disons-nous, prirent le pouvoir en effet. Ils le prirent si bien que, tel dans une arène de jeu ou sur un stade de rugby, ils s’amusaient à ballotter le pays à hue et à dia, au gré de leurs fantaisies, de leurs fantasmes et des mille et une passions qui brûlaient leurs âmes brutes et épaisses.
Malgré ces tensions et ses agitations, il y avait une chose au moins qui resta inchangée dans l’option politique du pays et que les uns et les autres–qu’ils fussent « jeunes cadres », marxistes-léninistes révolutionnaires, ou qu’ils fussent néocolonialistes, réactionnaires et mercenaires–reconnurent au Dahomey : c’est la constante référence à la république. Même lorsque, dans une fantaisie idéologique pour le moins délirante, le nom du pays fut changé en Bénin, ce statut ne changea pas.
Et c’est la République qui fut chargée de faire les obsèques de la Révolution.
Sous les dehors d’une perspicacité intellectuelle et historique, le changement du nom n’était qu’un retour en arrière. Le Dahomey, expliquaient nos révolutionnaires, ces historiens et sociologues du dimanche, était devenu Bénin pour exorciser la tendance des Danhoméens pur jus à s’en accaparer parce que le pays portait le nom de leur royaume d’origine. On changea le Dahomey en Bénin, non pas pour que tous les citoyens puissent se reconnaître dans l’identité du nouveau nom, mais pour qu’aucun ne s’y reconnût. On ne voulait pas qu’il y ait de statut inférieur réservé aux uns et de statut privilégié réservé aux autres ; on ne voulait pas séparer d’un côté le gbétanu ou le kaïkaï, et de l’autre le vrai dahoméen, les ahovi et autres anato. Quel meilleur éloge de la République que cette intention louable ! Et pourtant, la révolution ne fut pas un chef-d’œuvre de République dans ce que celle-ci avait de valeurs humaines et sociales. Comment pouvait-elle exister vraiment lorsque la chose publique était devenue la chose cubique d’une caste drapée dans le délire idéologique de la lutte des classes et qui s’enrichissait aux dépens du peuple dont le nom était mis à toutes les sauces sauf la sienne? Cahin-caha, la république se traîna à quatre pattes puis à terre ; elle rampa et fut même recouverte de boue et d’immondices. Elle était devenue méconnaissable au fil des ans. Tant de crimes furent commis en son nom mais elle survécut. Et le Bénin fut le premier pays en Afrique à lui redonner ses lettres de noblesse. D’abord dans une conférence nationale mémorable qui était la reconnaissance concrète de ses valeurs d’unité, de concertation et d’orientation. Puis sous la forme du Renouveau Démocratique, se proclamant le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple.
Mais le talon d’Achille de la république se trouvait dans les vieux démons qui l’ont mis à bas, au lieu de mettre bas ses idéaux. L’éthique de l’homme politique–Président de la république, ministres, députés, ambassadeurs et autre cadres de la nation–qui n’entendait concevoir de la politique autre chose que la vache à lait de ses espérances d’enrichissement personnel, était la source du mal. La corruption, la mauvaise gouvernance et la cooptation incestueuses des médiocres étaient là comme une bête féroce aux aguets. Dans un tel climat, comment voulez-vous que le peuple donnât le meilleur de lui-même ? Lorsqu’au plus haut niveau de l’État et de haut en bas de la structure sociale, une véritable compétition à l’enrichissement personnel fait rage, comment voulez-vous aboutir à autre chose que la banqueroute ? Traduction concrète de la substitution du vice à la vertu républicaine.
Au confluent de la république et de la démocratie, il y avait la lagune vicieuse des institutions, le frêle équilibre, sinon le vice inhérent au fonctionnement de la république. Comment en effet avoir des institutions dont le bon fonctionnement ne dépend pas des règles qui sont fixées mais de la seule qualité morale de ceux qui sont chargés de les appliquer ? Par exemple comment voulait-on que les institutions de la république fonctionnassent dans l’intérêt du peuple conformément à l’esprit des lois lorsque ceux qui sont chargés de veiller sur les contre-pouvoirs sont in fine désignés par le pouvoir lui-même ? Bien sûr, les travers et les démons qui, tels des succubes, assaillent nuitamment la république et ses valeurs ne se limitent pas à ce vice lagunaire. Mais celui-là seul a suffi, depuis 2006, à révéler le défaut potentiel et le talon d’Achille de la volonté républicaine sous nos cieux, et les faiblesses de sa cousine, Démocratie.
Et ce qui devait arriver arriva. Un beau jour — du reste, fût-il si beau que cela, rétrospectivement ? — à la tête du pays parvint à coup de ruse et de rage un homme de complexion affairiste et tyrannique. Celui-ci, au lieu de tirer le meilleur des vertus de la république, préféra–et c’est d’autant plus son choix que la chose était possible– exaspérer ses vices. En Afrique, la démocratie a beau se vouloir, elle a encore du mal à en payer le prix. Un dirigeant élu pour corriger les errements et vices  de son prédécesseur avec lequel il entra en opposition fratricide préféra, sitôt le butin obtenu, n’en faire qu’à sa tête. Il promit la rupture, mais ce fut une belle menterie. Au mieux, il ne rompit qu’avec  la pusillanimité de son prédécesseur dans le mal, et son œuvre à lui fut d’exaspérer sans complexe ce mal que le peuple a espéré révolu. Sinon il étendit le règne du mal, créant de nouvelles provinces par une noria de mesures, pratiques et actions qui firent de sa gouvernance la plus scélérate de l’histoire de la République. Violations record  de la constitution, népotisme effronté, drainage financier des ressources publiques à des fins personnelles, chloroformisation de l’Assemblée par apprivoisement financier des représentants, répression de la liberté de presse et harcèlement et/ou musellement des voix discordantes, instrumentalisation de la lutte contre la corruption et inquisition fiscale à des fins d’élimination politique, noria de mesures antisociales et exaspération de la fiscalisation à outrance de l’économie, etc… La liste est longue des méfaits d’un pouvoir qui, s’il est de rupture, l’est exclusivement avec la République et ses valeurs fondamentales de justice, d’égalité et de fraternité.

 Quand la Démocratie est transformée en une ploutocratie marchande dirigée par un chef de clan dont l’autorité morale est sujet à caution, alors c’est la République qui est remise en cause !

Adenifuja Bolaji

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