Où sont Passés mes Amis Côtiers ?

blog1

Ethnométhodologie d’une Variante de la Haine de soi Africaine

Il y a une vingtaine d’années par-là, vers la fin de mes années d’études au MIT, j’avais des dizaines d’amis africains aussi bien dans mon institut que dans d’autres facultés américaines. Certains d’entre nous avions formé un groupe que nous appelions Ecowas learners, parce que nous venions de l’Afrique de l’Ouest. Le groupe comprenait aussi bien des filles que des garçons, même si pour des raisons sociologiques, ceux-ci étaient plus nombreux que celles-là. Maintenant, plus de quinze années après, la plupart d’entre nous ne sommes pas retournés en Afrique, encore moins dans nos pays respectifs. Nous avons nourri à notre corps défendant la veine fatale de la fuite des cerveaux qui affaiblit l’Afrique. Mais laissant de côté ce triste aspect de notre biographie, d’un point de vue purement sentimental, en faisant le bilan de mes amitiés, je pourrais me hasarder à faire ce que j’appellerais une ethnométhodologie de la haine de soi en Afrique de l’Ouest.

En payant de ma personne, je remarque qu’en 2003, c’est-à-dire, il y a quinze ans de cela, j’ai marqué trente entrées dans mon carnet d’adresse, qui avaient ceci de commun qu’elles correspondaient aux membres du groupe Ecowas learners, et ceci de quasi symétrique que d’un côté, quatorze étaient originaires du Sahel et seize de l’Afrique Côtière et/ou forestière.
Quinze années après, soit en 2018, que constaté-je ? Que le torchon avait brûlé entre mes seize amis côtiers et moi et chacune de ces relations avait vécu. De multiples raisons diverses et variées pouvaient justifier ces vicissitudes sentimentales entre mes amis et moi, raisons dont, pour la plupart, je n’ai aucune idée.
Bonne nouvelle en revanche du côté des Sahéliens, dont dix étaient restés et restent de très bons amis fidèles, tandis que quatre autres ont conservé une relation amicale moyenne mais d’une cordialité sans faille.
Alors au vu de ce tableau mitigé, je ne peux manquer de me poser des questions. Est-ce que je suis en cause dans ces vicissitudes ? Le délitement de mes relations avec mes amis côtiers provenait-il de moi ou de moi seul ? Si oui, alors pourquoi les 14 autres amis Sahéliens m’ont souhaité Bonne année ? Pourquoi je continue d’entretenir une relation d’amitié de qualité avec au moins dix d’entre eux ?
Après mûre réflexion, j’en suis arrivé à deux conclusions : d’une part, que la haine de soi africaine est inversement proportionnelle à la distance et d’autre part, que la haine de soi est le sport favori des Africains côtiers qui l’ont chevillée à l’âme, tandis qu’elle est moins forte parmi les Sahéliens.
Cette donnée a sa traduction politique, qui marque l’histoire des peuples et des nations dans notre sous-région ouest-africaine, qui a connu beaucoup de guerres. Sur le golfe de Guinée, on voit que les ethnies du Sud se déchirent plus souvent qu’elles ne s’unissent. Le Bénin en a illustré le syndrome aux aurores même de son histoire d’Etat indépendant. Et si nous avons été appelés enfants terribles de l’Afrique jusqu’en 1972 c’est justement à cause de cela. Ainsi, si Maga est devenu le premier président du Dahomey au nez et à la barbe des Ahomadégbé et autres Apithy, alors que dans un contexte où le régionalisme faisait rage, il était issu du Nord minoritaire (démographiquement et sociologiquement), c’est à cause de ce sport favori des sudistes qu’est la division fratricide. Le cas est à peu près le même au Togo et au Ghana, qui ont vu l’assassinat d’un sudiste panafricaniste, Olympio et le renversement d’un autre, Kwame N’krumah.
Au Nigeria, alors qu’ils ont tant de choses en commun, les deux grandes ethnies du Sud, les Yoruba et les Ibo passent le plus clair de leur temps à se mépriser, à se haïr. Alors qu’avec leurs frères du Delta, ils sont désavantagés par la structure de la fédération nigériane, entre deux actes de haine de soi, chacun dans son coin pleurniche et en appelle à la restructuration. Mais désunis, les sudistes n’ont pas gain de cause, et le nord uni comme un seul homme oppose son véto au changement d’une structure mise en place par des dictateurs issus de son sein et dont il est naturellement bénéficiaire.
En Côte d’Ivoire, la situation est à peu près la même. Ouattara a prétendu qu’on ne voulait pas qu’il accédât au pouvoir parce qu’il serait du Nord musulman. Mais il faut savoir ce qu’on veut. Soit on tient un discours régionaliste soit on tient un discours démocratique. Or d’un point de vue strictement démographique, les nordistes ne sont pas majoritaires en Côte d’Ivoire. En dépit des mascarades qui entourent l’évaluation démographique, les nordistes ne sont nulle part majoritaires sur le Golfe du Guinée, et ce en raison de la disparité démographique qui favorise le sud. Si la mainmise scandaleuse de la France sur la Côte d’Ivoire a réussi à écarter Gbagbo de la manière féroce et lamentable que l’on sait, ce n’est pas sans au préalable la désunion des Sudistes côtiers et/ou forestiers – qu’ils soient Akan ou Kru. Après tout, aujourd’hui, la pax franca qui règne sur la Côte d’Ivoire est le fruit de la désunion du sud et d’une union de bric et de broc entre une partie sudiste envoûtée par le néocolonialisme français et le Nord acquis aux intérêts néocoloniaux des Blancs au détriment d’un Sud qui lui paraît encore plus étranger et moins digne d’amitié.
Tout cela étant dit, revenons : pourquoi ai-je perdu mes seize amis du Sud côtier et pourquoi mes 14 amis du Sahel me sont peu ou prou restés fidèles ? Autrement dit, pourquoi les sudistes se détestent-ils, se méprisent volontiers et s’entre-déchirent plus que ne le font les Sahéliens ?

Les Côtiers sont héritiers d’une mentalité qui a subi l’influence occidentale. Comme les Européens débarquaient sur les Côtes, les populations du Sud ont été exposées à leur influence, pour le meilleur et pour le pire. Et comme l’Africain ne prend jamais chez le Blanc que les mauvaises choses, nous avons pris leurs défauts pour des qualités, et mal compris leurs qualités que nous endossons souvent de travers et dans la démesure. En plus, en renonçant pieds et poings liés à être nous-mêmes, en nous convertissant à la religion de leurs ancêtres au détriment de celle des nôtres que nous avons renvoyées dans le mépris, nous sommes devenus leurs chiens en même temps que la risée du monde. Le pire c’est que nous avons perdu toute capacité de prendre conscience de cette aberration qui définit notre être au monde. Et c’est au moment où nous nous comportons de la manière la plus idiote que nous nous estimons les plus intelligents — collectivement et individuellement.
Or, les populations du Sahel sont restés longtemps rebelles et restent encore dans une certaine mesure rétives à l’influence occidentale. A leur religion monothéiste à visée politique, ils ont opposé l’islam dont ils avaient déjà su encaisser les bouleversements politiques. Alors que les Sahéliens sont unis par l’Islam qui en Afrique ne prône pas de sectarisme, les Africains côtiers et /ou forestiers épousent toutes les divisions du christianisme et s’ordonnent selon ses courants et ses chapelles occidentaux. Les Côtiers ont aussi développé un esprit de compétition du meilleur imitateur du Blanc. Résultat, ils subissent le fameux complexe du « peau noir masque blanc » de Frantz Fanon. Ce complexe pousse le Côtier/forestier à mépriser son semblable Côtier/forestier, comme le Blanc le méprise. De plus – et ce n’est pas une moindre cause – comme la division a été le moteur de l’économie de la traite négrière qui a fait la prospérité des grands royaumes côtiers, tout ce refoulé de haine, d’arrogance, de mépris, de culpabilité et de méfiance croisée amène le sudiste Côtier/forestier à instinctivement haïr son semblable Côtier, à le mépriser.
Je crois que tout cela explique d’une certaine manière la perte de mes 16 amis côtiers.

Paul Hansè

copyright5

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s