Publié dans Ethic, Interview, Trad

Beyoncé et Barcelone : les Deux Mamelles de la Léthargie de la Jeunesse Africaine –Professeur Patrick Lumumba

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SR : Comment en êtes-vous arrivé à votre nom Patrice Lumumba ? ; Est-ce que ça a quelque chose à voir avec …

PL : Tout d’abord, il faut dire qu’on m’appelle P.L.O. Lumumba, ce qui en clair veut dire  Patrick Loch Otieno Lumumba. Mais il faut rappeler qu’au lendemain des luttes d’indépendance, vers les années 1960, 1961, 1962, les parents qui étaient politiquement avertis, en souvenir de certains combattants de la libération ont donné leurs noms à leurs enfants. Mais on sait que Patrice Lumumba s’est distingué très tôt. Vous trouverez des gens nommés Kwame Nkrumah, Julius Nyerere, et même aujourd’hui, Nelson Mandela. Donc tel est le contexte dans lequel mes parents ont pensé que Patrice Lumumba méritait d’être immortalisé à travers moi..

SR : A votre avis, que doivent faire les Africains pour lutter contre la gouvernance corrompue ?

PL : Les Africains doivent reconnaître que la mauvaise gouvernance est néfaste à leur bien-être non seulement pour les générations actuelles mais pour celles à venir. Voici un continent qui a un très fort potentiel, des peuples qui ont toujours des capacités mais depuis l’indépendance, les dirigeants dans beaucoup de pays, ont démontré de façon constante qu’ils ne travaillent pas dans l’intérêt de leurs peuples. Et ceci est navrant car nombre de gens qui occupent des positions de pouvoir sont des larbins de leur ancien maître colonial. C’est le cas avec les pays francophones dont les dirigeants sont des larbins de Paris ; c’est le cas avec  les lusophones dont les dirigeants sont les larbins de Lisbonne ; ceux qui sont colonisés par la Belgique sont les larbins de Bruxelles ; les dirigeants des pays anglophones  sont des larbins de Londres. Et les dirigeants du seul pays à être colonisé par l’Espagne, la Guinée équatoriale, sont les larbins de Madrid. Et ceci est tragique. Évidemment, de nos jours, beaucoup de dirigeants africains se font volontiers les larbins de Pékin, et de même de Washington, en ce qui concerne les États-Unis.

La conséquence de tout ceci est que le programme africain est en train d’être sacrifié et ce, au détriment des peuples. Et nous avons des exemples actuels, en ce moment même : les problèmes du Cameroun, les problèmes du Togo, les problèmes du Soudan du sud, les problèmes de la RCA, les problèmes du Mali, de la Mauritanie, etc.. Et ce sont-là des choses tristes, et le plus tragique est que l’Union Africaine paraît impuissante devant ces situations

Les Africains sont victimes d’un système de gouvernance qu’ils ne comprennent pas et qui plus est ne fonctionne pas. Et il est temps de se réveiller et de trouver des solutions africaines aux problèmes africains. Est-ce faisable ? Oui ! Mais nous devons nous réveiller de notre léthargie car ceux qui sont au pouvoir sont à l’aise avec  l’état des choses. Nous avons besoin de quelque chose du genre Printemps arabe. Les rues arabes se sont levées et ont dit à leur dirigeants : «  vous ferez désormais ce qui est dans notre plus grand intérêt. » Malheureusement, une partie des gains a été reprise et ça c’est aussi une leçon pour nous de savoir que si nous arrachons notre indépendance, nous devons rester  en vigilance permanente parce que les forces réactionnaires persévèrent dans leur être.

SR : Vous avez mentionné l’Union Africaine… l’UA est-elle devenue un bouledogue édenté, en ce qui concerne tout au moins le fait de se débarrasser de dirigeants corrompus comme Robert Mugabe du Zimbabwe ?

PL : Vous savez ce qui est surprenant au sujet de l’Union Africaine, qui a succédé à l’OUA est qu’elle a commencé à laisser tomber l’Afrique. Il y a un mois de cela, j’ai été stupéfait lorsque le président du Zimbabwe, qui a pu être jadis un combattant de la libération et un homme de direction et de clairvoyance, lorsqu’il est allé à l’UA et a fait un don d’un million de dollars, et l’UA l’a accepté ! Et ce, dans un contexte où le peuple zimbabwéen est en train de souffrir, où le chômage atteint 80 à 90% de la population. Et la raison pour laquelle l’UA est devenue, comme vous le dites à juste titre, un bouledogue édenté, est qu’il n’y a aucun leader qui soit un champion du programme africain, comme ce fut le cas jadis avec les Kwame Nkrumah, les Julius Nyerere, les Gamal Nasser. Aujourd’hui, dans un contexte très perverti de soi-disant non intervention  dans les affaires intérieures des autres nations, dans une compréhension pervertie de l’idée de souveraineté, les gens abdiquent toute idée de responsabilité et de solidarité envers leurs frères et sœurs. Nous savons qu’il y a une plaie vicieuse au Sud Soudan et nous ne faisons rien ; une plaie vicieuse au Cameroun et nous ne faisons rien ; une plaie vicieuse au Togo, et nous ne faisons rien. Et même lorsque les leaders se réunissent au cours de leur jamborée annuel à Addis-Abeba, ils ne discutent pas ces problèmes. A l’heure où nous parlons, j’aurais aimé penser qu’il doive y avoir une session extraordinaire de l’UA pour discuter un certain nombre de questions, et parler des pays qui ont des problèmes. Et en se demandant : «  Quel est le problème de la RCA ? Et comment le résoudre ?» « Quel est le problème au Togo, en Gambie, au Cameroun, et bien d’autres pays africains, et comment les résoudre, de telle sorte que nous puisions avoir des solutions africaines aux problèmes africains. Car ce qui risque de se passer très prochainement, c’est que les Nations unies vont se réunir et décider d’envoyer des Forces de maintien de la paix. Et quand il n’y aura aucune peine à maintenir, et ils auront envoyé des Forces de maintien de la paix, quand pour ainsi dire, le cheval se sera échappé au galop…

Donc l’union africaine est très décevante. Quand le Docteur Mahamat a été nommé à la présidence de la Commission, je me suis dis : «  voici une nouvelle personne, qui vient avec  une nouvelle énergie pour remplacer Mqamade Nkosazama Dlamini-Zuma, mais ce que je vois c’est la léthargie, ce que je vois, c’est le manque d’enthousiasme, ce que je vois, c’est le manque de vision, ce que je vois ce sont les mêmes souffrances. J’étais stupéfait, il y a un mois de cela, quand la communauté internationale a demandé à l’UA de désigner un pays pour siéger au Conseil de sécurité des Nations-Unies et qu’ils ont désigné la République du Congo. Comment peut-on désigner la République Démocratique du Congo dont le président à refusé d’organiser les élections, dont le pays génère des réfugiés, dont le gouvernement, en dehors de certains secteurs de  Kinshasa, ne contrôle aucun endroit d’un pays où il y a des conflits partout et où les ressources sont siphonnées vers l’extérieur par les Chinois, les Malaisiens, les Belges, et une noria de pilleurs originaires de l’Europe et des Amériques ? Autant désigner l’hyène pour siéger à une assemblée où se décide comment les chèvres doivent être gardées !

C’est une tragédie, d’une grande dimension. Et nous faisons cela  tout le temps en Afrique, et nous pensons que c’est normal. L’Afrique a naturalisé l’absurde et nous pensons que ce que nous faisons a du sens alors qu’en réalité c’est du non-sens. Et malheureusement ceux d’entre nous qui  ne sont pas en position d’influence, notamment les jeunes, pensent que cela n’a aucune importance. Mais nenni, c’est important ! Regardez  l’histoire de la Révolution de par le monde, elle a toujours été une affaire de la jeunesse. En 1908 en Turquie, ce sont les jeunes qui se sont soulevés contre le régime dictatorial ; pendant la Révolution bolchevique, c’étaient les jeunes ; pendant le Mouvement des Droit civiques sous l’égide de Martin Luther King et d’autres, c’étaient les jeunes ; Mai 68 en France, c’étaient les jeunes ; Place Tienanmen en Chine, c’étaient les jeunes ;  en Corée en 1980, c’étaient les jeunes ;  en Afrique du Sud, le massacre de Sharpeville en 1969, c’étaient les jeunes ; Soweto 1976, c’étaient les jeunes ; dans le monde arabe, ce sont les jeunes. Mais nos jeunes d’aujourd’hui en Afrique sont emprisonnés par Arsenal, Barcelone, Manchester United, Real Madrid ; nos jeunes sont emprisonnés par des feuilletons sud-américains de série B, les Beyoncé et autres. Comment un continent peut-être à ce point à l’ouest pour que sa jeunesse n’ait aucun sens de son histoire, aucun sens de son présent, aucun sens de son futur. Pas étonnant que les Chinois nous conquièrent aujourd’hui, et nous nous posons des questions. John F. Kennedy a dit en 1960, qu’une société dont les jeunes hommes et les jeunes femmes sont dans un état de léthargie permanente n’atteindra jamais son potentiel. Nos jeunes doivent se réveiller. C’est seulement le jour où ils vont se réveiller qu’ils seront en mesure d’envoyer un message clair à ceux qui sont au pouvoir, leur disant : « Vous ne pouvez pas continuer  de nous mal gouverner ». Et j’attends ce jour avec impatience.

Professeur Patrick Loch Otieno Lumumba

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