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Nigeria : Termes et Lieux Communs de la Problématique Sécessionniste

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Une activiste écologiste du delta du Niger, Mme Annkio Briggs, a déploré le système d’organisation territoriale en vigueur actuellement au Nigéria, affirmant que le Nord était très favorisé par le schéma politique de l’administration  territoriale.

Elle a déclaré que la région comptait plus de départements, plus de législateurs, entre autres, que le Sud, ajoutant que le Nord avait clairement la haute main dans les affaires politiques du Nigeria.

A l’en croire, « Aujourd’hui, nous avons un pays de 36 États avec six zones géopolitiques. Le Nord compte 19 états, le Sud compte 17 états. En conséquence, vous avez une situation où le Nord a plus de sénateurs au Sénat que le Sud.

« Ce que cela signifie, c’est que, s’il y a un projet de loi en faveur du Sud, – comme ce qui s’est passé avec le projet de loi sur l’industrie pétrolière (PIB) – il n’y a aucun moyen qu’il soit adopté si le Nord s’y oppose. Dans le Nord, vous avez 19 états, 419 départements, 58 sièges de  sénateurs et 191 sièges de députés.

« Le Sud en revanche compte 17 états, 357 départements, 51 sièges de sénateurs et 169 sièges de députés. Donc, si les Yoruba, et tous les groupes ethniques du delta du Niger ainsi que les Igbo qui sont membres de l’Assemblée nationale conviennent de quelque chose qui profiterait à leurs populations, et le Nord dit non, la position du Nord prévaudrait.

« Lorsque vous disposez d’une allocation distribuée en fonction du nombre de conseils départementaux, vous voyez comment cela est injuste. Le Nord, en termes de pétrole et de gaz, produit zéro.

« Dans l’allocation des revenus du pétrole et du gaz, le Sud-Sud apporte 91,54%, le Sud-Ouest, c’est-à-dire le pétrole de l’Etat d’Ondo est de 3,97 pour cent. Celui du Sud-Est est de 2,75%. Le Nord-Centre, le Nord-Est et le Nord-Ouest apporte 0,00 pour cent, et pourtant, ils empochent plus que le Sud.

Le point de vue de Mme Annkio Briggs, malgré toutes les réserves qu’il suscite, a le mérite d’éclairer un tant soit peu les sources des récriminations, rancœurs et  tensions politiques inhérentes à la vie politique du Nigeria, et qui menacent son unité.  Dans une logique à courte vue, tout tourne autour du pétrole. Comme du temps d’Ojukwu, les Ibo, menés notamment par Nnamdi Kanu, demandent à faire sécession en ressuscitant le Biafra de sinistre mémoire  ; ils espèrent qu’ils seront suivis par leurs voisins du Sud-sud, qui produisent plus de 90% du pétrole. Les Yoruba cultivent une posture débonnaire sur la question de l’unité/sécession, car pensent-ils, dans tous les cas de figure, leurs intérêts restent inchangés, en raison du double facteur de leur proximité relative des sources du pétrole  et de leur  situation d’ethnie-pont dans la nébuleuse culturelle du Nigeria. Enfin, les Nordistes, qu’ils soient autoproclamés ou désignés comme tels ont une passion de l’unité du Nigeria qui est à la mesure de l’intérêt qu’ils en tirent pour le moment, un intérêt qui, comme souvent en politique, bénéficie à la minorité des acteurs politiques  qui s’enrichissent  au détriment de la majorité malicieusement enfermée dans le culte spéculaire des sentiments identitaires.

Mais ce raisonnement centré sur le pétrole est à plus d’un titre vicieux ou erroné. D’abord, parce que le pétrole n’est pas une ressource inépuisable. Ensuite au Sud, comme on l’a vu lors de la guerre du Biafra, la solidarité politique et économique entre les Ibo et les minorités ethniques du Sud-sud ne va pas de soi. Et puis, un simple regard historique sur le passé économique du Nigeria montre que le Nord n’avait pas été aussi économiquement passif qu’il parait aujourd’hui, pas plus que le Sud, et notamment le Sud-sud, n’avait été économiquement actif qu’il l’est aujourd’hui. Il y a moins d’un demi-siècle, le Nigeria était un pays essentiellement agricole, et le Nord occupait une place de choix dans les productions d’exportation génératrices de revenus. C’est notamment avec ces revenus que le pays a pu financer les recherches et la création de l’industrie pétrolière qui fait florès aujourd’hui. Du coup, à voir les choses dans une perspective nationale et historique, le raisonnement qui stigmatise la passivité économique du Nord opposée à son ascendance politique est à courte vue.

Enfin, il y a un piège identitaire  à éviter en ce qui concerne le clivage Nord/Sud dans notre sous-région du Golfe du Bénin. En fait où commence le Nord, et où s’arrête le sud ? Dans la guerre de position consistant à rentabiliser son envergure territoriale au niveau fédéral, le Nord a tendance à présenter une voilure qui la rassure et optimise ses gains. Mais  le Sud n’est pas obligé de prendre à la lettre le jeu nordiste d’accaparement des espaces mitoyens.  Ainsi, les sudistes ne sont pas obligés de prendre pour argent comptant les dénominations régionales Nord-ouest, Nord-est,  et Centre-Nord. Si les deux premières correspondent à des réalités, culturelles et ethniques, la dernière est sujette à caution. En effet, s’il existe un Centre-nord, pourquoi n’existerait-il pas un Centre-sud ?  Pourquoi le Nord seul aurait le monopole du Centre ?

Or la réponse à  ces questions est d’ordre politique, et au lieu de se plaindre, ou de constater impuissant que le Nord est territorialement plus  avantagé, le Sud ferait mieux de s’unir plus qu’elle ne l’est aujourd’hui, et de réclamer  dans l’unité sa part du Centre qu’elle ignore, et ce en raison de conditions et de réflexes conditionnés hérités du passé, notamment colonial.

Adekoya Badero

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