Publié dans Essai, Press-Links

Les Dessous de la Philanthropie : entretien avec Linsey McGoey

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Dans cet entretien, Linsey McGoey s’interroge sur la nature des activités des organisations philanthropiques telles que la Fondation Gates et l’Initiative Chan Zuckerberg. Abordant les aspects problématiques du « philanthrocapitalisme », elle attire l’attention sur le manque croissant de transparence et de redevabilité de ces fondations.


La Vie des idées : De quelle manière votre intérêt pour le champ des « ignorance studies » s’est-il développé durant votre doctorat ?

Linsey McGoey : Lorsque j’ai commencé mon Master, je m’intéressais alors encore à certaines problématiques que j’avais étudiées lors de mon séjour en Amérique du Sud. Je m’intéressais à l’économie politique de la gouvernance de l’économie globale, ainsi qu’à certaines clauses de politiques économiques que le FMI souhaitait voir appliquer par plusieurs pays, comme l’Argentine. Cependant, mes recherches ont pris une toute autre direction lorsque j’ai commencé mon doctorat en sociologie, puisque j’ai désiré mener une étude très approfondie des institutions occidentales. Par conséquent, plutôt que de poursuivre mes recherches dans un cadre non-occidental, j’ai décidé de mener une étude, basée sur des entretiens, sur la réglementation des produits pharmaceutiques au Royaume-Uni, en partie parce que je m’inquiétais du degré d’influence politique des entreprises pharmaceutiques. J’ai eu la chance de faire mon doctorat avec Nikolas Rose, qui fut un excellent mentor et directeur de thèse. En m’intéressant à son travail, je me suis plongée dans l’étude de Michel Foucault. C’est par une lecture productive et presque volontairement erronée de certains des travaux de Foucault sur le lien savoir-pouvoir que j’ai été amenée à me pencher sur l’utilisation stratégique de l’ignorance. De la même façon, j’ai également lu le travail de Nietzsche (encore une fois avec profit et d’une manière légèrement contre-intuitive), en particulier Par-delà bien et mal lorsqu’il parle de cette sorte de réciprocité entre la volonté de savoir et la volonté d’ignorance. En m’appuyant sur cette expression de Nietzsche, « la volonté d’ignorance », j’ai commencé à aborder les organismes de réglementation des produits pharmaceutiques en adoptant une approche particulière consistant à se demander : « qu’essaient-ils de ne pas savoir ? » Ce n’est en effet pas dans leur intérêt institutionnel de reconnaître l’existence de certains phénomènes qui rendraient impossibles à exécuter les diverses missions qu’ils doivent assumer face à un grand nombre de publics (constituencies) différents. Ils doivent ainsi préserver la sécurité publique tout en apaisant les acteurs du secteur pharmaceutique. J’ai découvert qu’en raison de ce double besoin – ou de ce double souci –, ils essaient parfois de manière stratégique de ne pas prendre connaissance de certaines informations sur les effets indésirables des produits pharmaceutiques. Cela m’a amenée à travailler sur la sociologie de l’ignorance.

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