Publié dans Essai, Haro

De la Pusillanimité Symbolique des Africains : la Paradoxale leçon du Sénégal

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On pense souvent  — et certains critiques ne se privent pas de le dire — que le fait qu’au Bénin nous soyons peu enclins à user spontanément de nos langues  nationales dans les échanges et actes de la sphère publique est non seulement une séquelle de l’aliénation coloniale mais aussi la résultante d’une action néocoloniale de la part de la France qui nous imposerait à notre corps défendant sa langue pour son bon plaisir, ses intérêts symboliques, sa fierté et sa suprématie nationales au détriment de notre liberté culturelle et ontologique, comme elle nous a imposé le franc CFA, ce carcan financier dont elle profite sans états d’âme.

Mais en réalité, cette hypothèse est sujette à caution. La preuve en est donnée par la nette différence, sous le rapport de l’autonomie linguistique, entre le Bénin et le Sénégal, deux anciennes colonies françaises de l’Afrique de l’Ouest. Alors que dans la conscience collective africaine le Sénégal est tenu à tort ou à raison pour le singe savant de la France et son chien couchant historique, représentations incarnées par la double figure de Senghor et du Tirailleur, on pourrait s’attendre, en matière de mépris de la langue nationale au profit de la langue du colonisateur, que le Sénégal soit champion en Afrique, en tout cas loin devant le Bénin, un pays qui passe pour la patrie de Béhanzin, l’un des plus grands résistants africains à la conquête coloniale.

En fait, il  n’en est rien. Le Sénégal a de belles leçons d’intégrité symbolique a donner au Bénin. Au Sénégal, le wolof a valeur de langue véhiculaire officielle. Parlée par plus de  85% de la population, le wolof est présent au parlement, dans la presse quotidienne audiovisuelle ou écrite. Elle s’utilise dans les œuvres de l’esprit, au cinéma et à la télévision, etc.

Alors qu’au Bénin, le parler de la langue nationale est embarrassée, entravée, quasi inexistante dans la vie et les actes publics ; il n’a ni un caractère spontané, ni évident ni collectif. Cette éventualité ne jouit d’aucune volonté politique susceptible d’aider à son effectivité.

En somme, paradoxalement, les plus aliénés sous l’angle de la liberté symbolique ne sont pas les descendants des tirailleurs ou de celui que ses détracteurs appellent le singe-poète-président, mais les descendants du résistant Béhanzin !

Et pourtant, ce paradoxe apparent ne manque pas d’explication. En effet, si le facteur colonial ou néocolonial agit comme c’est le cas dans tous les pays colonisés de l’Afrique, notamment dans la zone francophone marquée par l’ardente prédation de la France — songez que le génocide rwandais, ou plus exactement l’implication française dans ce conflit politico-ethnique aux conséquences dramatiques, a aussi des facteurs causaux liés à la susceptibilité idéologique française, sa crainte fébrile de perdre du terrain sur le plan linguistique — le facteur colonial en tant que tel n’est pas le seul facteur déterminant qui rende raison de l’amour ou de la  haine de soi linguistique des pays africains, c’est-à-dire de la propension à parler spontanément sa langue ou à la jeter au chat colonial.

Il y a aussi un facteur endogène structurel, de caractère morphologique lié au territoire et à la démographie sous l’angle de leur unité nationale.

Dans des pays comme le Sénégal ou  le Congo où existe une langue parlée par la quasi-totalité des habitants — qu’ils soient locuteurs natifs ou non — le recours à la langue coloniale a un effet moins totalitaire que dans les pays comme le Bénin ou le Nigeria où il n’existe pas de langue véhiculaire transethnique.

Pour autant, cette situation ne saurait constituer un sauf-conduit au pays de la bêtise existentielle permanente ni une excuse pour s’endormir à demeure dans l’antre de l’aliénation. Si nous continuons ce sommeil symbolique, dans l’ivresse du philtre linguistique colonial, nous signerons notre mort sûre : mort nationale, culturelle, politique et intellectuelle. La gazelle n’a pas intérêt à parler la langue du lion car ce qui est blanc pour le lion n’est pas blanc pour la gazelle. L’alibi de pluralité de langues ne tient pas la route. La petite Suisse abrite au moins trois langues nationales, qui s’y côtoient et se parlent harmonieusement, par monts et par vaux. On ne peut donc éternellement au Bénin s’abriter derrière le prétexte de la pluralité linguistique pour s’enfermer dans le recours commode et paresseux à la langue d’un pays dont la culture est essentiellement étrangère à notre âme, un pays matériellement hostile à nos intérêts, et qui plus est historiquement et actuellement prédateur.

 


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Adenifuja Bolaji

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