Houngbédji Révélé ou le Cercle Vicieux de la Trahison

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Au sud du Bénin domine une culture de division héritée du passé. Si on parle de division, c’est parce qu’on suppose que les populations de cette région ont le même faciès culturel, linguistique et religieux.
La rivalité entre Abomey et Hogbonu a conduit ce dernier royaume, frère et vassal du premier, à faire appel aux Français pour se protéger de l’hégémonisme de son suzerain. La suite, on la connaît. Les Français sont tombés à bras raccourcis sur les deux frères belligérants, et les ont colonisés, sans demander leur reste. Pour beaucoup du côté d’Abomey, comme parmi les consciences intellectuelles et morales africaines, l’art de faire battre son propre frère par l’étranger — même si celui-ci finit par vous battre aussi — est considéré comme une trahison. Personne n’imagine par exemple que la France puisse faire arbitrer le conflit entre elle et l’Allemagne à l’origine des guerres mondiales, par un puissant royaume africain, à supposer qu’il en existât de capable d’assumer ce rôle politique et militaire.
Depuis lors, entre Fon et Goun — les deux grandes ethnies sœurs du Sud — il semble que le sort de la trahison ait été jeté.
Cette malédiction a été exprès ressuscitée par le colon — qui sait toujours plus sur nous que nous-mêmes — à la veille des indépendances pour s’assurer que la région dominante à tout point de vue — sociologique, intellectuelle, démographique et économique — ne prenne pas le pouvoir présidentiel. Histoire d’en laisser un peu aux orphelins de l’histoire coloniale que constituent les peuples de la partie septentrionale amalgamée au sud dont le nom du plus puissant royaume désignait déjà le pays. Pendant que les Ahomadégbé et Sourou Migan Apithy s’échinaient à faire un remake des luttes et défiances entre Toffa et Béhanzin, les Français poussaient avec astuce le pion de leur poulain nordique, Maga, qui devint le premier président du Dahomey, dans un contexte où pourtant le tribalisme  était tout puissant.
Cette division, parfaitement espiègle et souvent attisée de l’extérieur, est devenue le cadre paradigmatique de l’échec présidentiel permanent de la région la plus peuplée du Bénin, le Sud. Il est vrai que le Sud qui a historiquement fleuri sous la culture de l’esclavage a été marqué par la psychologie collective de la méfiance, de la peur de l’autre, de la haine de l’autre, qui devient insensiblement haine de soi. Toutes choses qui sont les ferments de la division que nous vivons aujourd’hui au Sud et dont le modèle phare reste l’opposition Béhanzin/Toffa ou Danhomè/Hogbonu.
C’est ainsi que dans les années 60 on a eu les joutes récurrentes Ahomadégbé/Apithy qui ont duré jusqu’au coup d’arrêt de 1972. N’est-il déjà pas curieux que malgré la dualité Nord/Sud, parmi les prétendants civils considérables au poste de Président de la République, l’histoire ne retienne qu’un seul nom du Nord contre plusieurs au Sud ? Après 1972, il y eut la grande parenthèse de la période révolutionnaire. Là aussi, on peut constater au passage que s’il y a un seul homme fort du Nord, parmi les cadres militaires du Sud il y avait pléthore de concurrents. D’un côté, il y avait Kérékou, et de l’autre les Janvier Assogba, les Michel Alladayè, les Michel Aïkpé, les Phillipe Akpo, les Azonhiho, qui se faisaient allègrement des crocs-en-jambe, s’ils ne se trahissaient ou ne s’entretuaient pas. Toutes choses qui renforcèrent le pouvoir de Kérékou.
En 1991, avec l’ouverture du Renouveau Démocratique, le western régional fratricide du Sud fut remis au goût du jour. Il se mettait en scène sous la forme de duels : Soglo/Tévoédjrè ; Soglo/Amoussou, Tévoédjrè/Houngbédji ; Houngbédji/Soglo, Houngbédji/Amoussou, etc. Toutes choses qui, comme toujours, ont abouti à ce qu’on a appelé tour à tour la trahison de Soglo, la trahison de Houngbédji, etc…
Cette spirale de la trahison a eu toujours la même conséquence — pour ne pas dire le même but — l’échec présidentiel du Sud. Soglo a été battu en 1996 à cause de la conjonction haineuse de Houngbédji et Tévoèdjrè, deux comparses de circonstance qui ne s’aimaient pourtant pas d’un fol amour. Kérékou l’a exploitée pour conserver le pouvoir pendant dix ans, dans la médiocrité, la corruption et l’impunité.
En 2006, ce jeu s’est mis en place derechef, pour mettre en selle — comble de l’absurdité —  un inconnu sous tout rapport : Yayi Boni. Constituée en une alliance kabbalistique nommée Wologuèdè en référence à la rhétorique politique des années 60, les hommes politiques du Sud, Soglo en tête, ont tout fait pour qu’un des leurs, bien connu et apte au poste, ne soit pas élu. En cela, l’alliance Wologèdè était avant tout une alliance négative, fonctionnant sous l’empire de la haine de soi typique du Sud du Bénin.
En 2011, Houngbédji a esquissé un effort de réconciliation dans le cadre de l’alliance dite Union Fait la Nation (UN) dont Monsieur Nicéphore Soglo était le Président d’honneur, et Houngbédji le candidat unique. Houngbédji était allé chez Soglo faire une cérémonie de demande de pardon fort médiatisée. Toutes les bonnes volontés plus ou moins naïves ou romantiques se disaient qu’enfin le Sud était guéri du démon de la division, que le bon sens avait fini par l’emporter après 50 ans de luttes fratricides stériles. Mais il n’en fut rien : Houngbédji a été parfaitement roulé par ses faux frères du Sud, qui l’ont tourné en bourrique à ses frais. Au finish, il y eut le K.-O. de triste mémoire de 2011, et la RB, le parti de Soglo, fidèle à son réalisme politique depuis 2006, s’est retrouvé du côté de la mouvance présidentielle.
Nous en étions là quand, constitutionnellement forclos, Houngbédji ne pouvant plus se présenter aux élections en 2016, doit choisir un candidat autre que lui-même. Et alors, abusant de son statut de victime de la trahison, il n’hésita pas à faire comme bon lui semble. A la stupéfaction générale, l’homme pour lequel tous les anti-3ème-mandat de Yayi ont lutté comme un seul homme pour l’accession cruciale au siège de président de l’Assemblée nationale, choisit sans états d’âme de soutenir Yayi, ou son ombre de circonstance, Lionel Zinsou ; et ce malgré toutes les menaces pour l’indépendance et la dignité nationales dont est grosse l’accession à la présidence du Bénin de cet étranger politique, Français avant d’être Béninois.
Évidemment, on ne peut pas ne pas voir dans ce geste insensé de Houngbédji, une volonté cynique de rendre la monnaie de leurs pièces à tous ses frères ennemis du Sud, qui pendant trois décennies le tournèrent en bourrique dans l’aire du jeu politique sordide de la haine de soi typiquement dahoméenne. Car quoi, maintenant, qui voit-on dans le camp opposé à Houngbédji ? Soglo, Tévoédjrè, Amoussou…
La morale de cette histoire, c’est que la saga historique sous l’empire de la haine de soi du Sud continue. Pourtant Houngbédji, en tant que victime notoire avait dans ses mains la clé de la rupture de ce cercle vicieux hérité de l’histoire ; mais il était sous le double empire de l’intérêt financier et du désir de revanche. La grandeur d’un homme — et Nelson Mandela en est l’exemple en Afrique — réside dans la sagesse de l’oubli du mal et la volonté de construction positive pour l’avenir. Houngbédji est passé à côté de cette grandeur — et ce quels que soient les résultats des élections de février 2016. Il sort de l’histoire par la petite porte de la mesquinerie, de l’égoïsme et en l’occurrence de l’insensibilité à la dignité nationale. Son choix n’aurait pas plu à Béhanzin ; en cela ce n’est pas étonnant qu’il n’ait pas été l’homme de la rupture du cercle vicieux de la trahison.
Adenifuja Bolaji

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