
Cher ami,
(…) Merci pour vos félicitations.
Vous vous étonnez de mon silence sur la lettre de M. Yarou aux syndicalistes. Cette lettre touche à la question du régionalisme. Babilown ne rougit pas sur le sujet ; nous avons écrit dans tous les sens sur le régionalisme : analyses, études, commentaires, articles critiques, etc. C’est dire que nous combattons ce fléau.
Maintenant, ce Monsieur arrive et pond sa lettre. Nous avons lu, mais elle est apparue comme une belle distraction, comme l’a écrit Marcel Zoumènou dans la Nouvelle Tribune, c’est le voleur qui crie au voleur. C’est surtout une subtile diversion, basée sur le principe suivant lequel, la meilleure façon de se défendre c’est d’attaquer. Je pense que des gens comme ce Yarou constituent la caste qui profite du régionalisme. D’abord pourquoi le régionalisme ne devrait pas comme le nom l’indique être la traduction d’un égoïsme légitime de région, et pourquoi cela se focalise-t-il sur la confrontation Nord/Sud ? C’est cela qui rend suspect le régionalisme tel que nous l’entendons au Bénin. Où commence le Nord et où finit le sud ? Le régionalisme au Bénin est basé sur des consensus frauduleux. Un de ces clichés, c’est qu’il n’y aurait que le Nord et le Sud comme régions ; ensuite le Nord et le Sud ainsi conçus comme des entités opposées se vaudraient, auraient le même poids politique, sociologique et humain. Quand on nomme un « Sudiste » on doit nommer un « Nordiste », comme si les nominations ne devraient pas viser une efficacité managériale mais s’abîmer dans des complaisances politiciennes aveugles; comme si la population du Bénin était un nombre pair et carré, composé à parts égales de Nordistes et de Sudistes. Et pour beaucoup, le régionalisme ne commence que lorsque cette fausse perception n’est pas respectée, car tout déséquilibre entre l’Est et l’Ouest par exemple n’a aucune importance et ne mérite pas d’être noté. Enfin, au risque de frôler le ridicule, comme on l’a vu sous Kérékou et Yayi, le Nord s’étend aussi loin qu’il peut vers Abomey, considéré comme son point d’arrêt naturel. Cette conception du Nord, au Sud même, sauve dans son giron, les zones qui ne sont pas typiquement fon-aja, où qui, même culturellement proches, étaient politiquement à couteaux tirés avec le royaume d’Abomey. En résumé, au Bénin, non seulement il n’y aurait que deux régions mais l’opposition Nord/Sud a tendu sous Kérékou et surtout sous Yayi, à devenir l’opposition non-Fon/Fon ou plus extensivement non-Aja/Aja.
Les Populations du Nord ne profitent pas du régionalisme lorsqu’un nordiste est au pouvoir ; les populations du Sud non plus, lorsque c’est un sudiste qui est au pouvoir. Le régionalisme ce sont les pratiques impaires, et le cas échéant la complainte commode de gens qui ne peuvent rien en dehors du confort de l’État, et qui ne trouvent rien à y redire lorsqu’ils pillent, profitent de ses biens en raison du fait qu’ils sont aux affaires. De ce point de vue, le régionalisme est antidémocratique, parce qu’il tend à la conservation perpétuelle du pouvoir par des gens de la même région ; la seule chose que les gens issus de la région des gouvernants du moment gagnent dans le régionalisme est la fierté identitaire attachée au pouvoir, se dire bêtement : » c’est nous qui sommes au pouvoir » ou bien : » celui qui est au pouvoir est de notre région » etc… En clair, une caste de malins mangent, et la grande majorité des gens d’une région éructent de fierté identitaire…
Ainsi compris, le régionalisme, dans le contexte du fonctionnement de notre vie sociopolitique qui tourne autour des possibilités qu’offre l’État et rien d’autre ( songez que même un milliardaire comme Talon s’est fait et continue de se faire par l’État), le régionalisme, disons-nous, a partie liée avec les nominations. Et c’est parce que dans l’économie des nominations effectuées jusqu’ici par le nouveau pouvoir, certaines personnes ne trouvent pas leur compte, sont sous le choc du changement de donne, que le sieur Yarou tout à coup découvre la nocivité d’une culture et d’une pratique dont il a profité pendant au moins dix ans sous Yayi, le plus infâme des présidents régionalistes. Sinon, comment seulement en 5 mois de gouvernement peut-on déjà emboucher la trompète du régionalisme ? Alors qu’en dix ans de son pouvoir inepte, Yayi a créé un état de faits complètement inapte à contribuer au développement, qu’il faudra démanteler. Et l’œuvre de ce démantèlement nécessaire qui n’est qu’une épuration de la médiocrité établie peut en effet donner l’impression d’un régionalisme ; elle peut choquer, mais c’est un choc salutaire. Il s’agit à la fois d’un rétablissement progressif de la santé sociopolitique, en même temps que d’une épuration des écuries d’Augias créés par Yayi Boni et son idéologie férocement régionaliste
Donc, cher ami, à mon sens, cette lettre de Monsieur Yarou aux syndicalistes est une mystification, une subtile diversion ; c’est le voleur qui crie au voleur, le pyromane qui crie au feu, c’est une manière d’attaquer pour se défendre ; c’est la technique du poulpe qui projette de l’encre dans son sillage pour couvrir sa fuite. In fine, elle peut constituer une rationalisation pseudo-éthique de l’incitation à la révolte ou à une préparation de coup d’État. Dans tout les cas, il s’agit d’une sophistication de la bêtise, qui se drape dans les apparences de la protestation éthique. Cela ne méritait pas qu’on y répondît.
Bien à vous,
Binason Avèkes
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