Publié dans Essai

Critique des Critiques du 1er Gouvernement de Talon

blog1

Sitôt le premier gouvernement du Nouveau Départ formé, on a entendu fuser de-ci de-là des critiques mettant en doute le respect de la promesse de rupture faite par le candidat Talon.

Les auteurs de ces critiques qui pêchent par excès de radicalisme ou de mauvaise foi n’ont pas vu ou voulu voir les éléments probants de la rupture dans le geste politique du Président de la République. Or ces gestes sont légions et sautent aux yeux. On les retrouve déjà dans son discours d’investiture qui annonce un style, une philosophie et une éthique nouveaux dont la mesure va au-delà de la formation du seul gouvernement mais dépend de la mise en place d’un nouveau système institutionnel. Car pour peu qu’on ait bien entendu les discours prononcés par le candidat et le Président Talon, l’action de son régime ne s’épuise pas dans celle du gouvernement, qui selon sa vision rénovée n’est qu’une institution parmi d’autres. Si bien que tout jugement hâtif porté sur la constitution d’une seule institution, aussi décisive soit-elle, visant à mettre en doute l’option de rupture annoncée par le chef de l’État est une critique partiale et parcellaire. D’autre part, M. Talon n’a pas nommé de Premier ministre, évitant de donner dans le jeu malsain d’abus de fiction constitutionnelle. Le nombre de Ministres d’État est réduit à deux, ce qui rompt avec l’habitude instaurée par M. Yayi. L’autre geste probant initié par le chef de l’État, et qui mérite qu’on le souligne est l’effort de réduction du nombre de ministres à 21. Entre la trentaine de ministres à laquelle nous étions habitués avec M Yayi et la vingtaine proposée par le Nouveau départ, il faut reconnaître que la différence est de taille. Dans cette réduction, on ne peut passer sous silence la volonté de M. Talon de ne pas donner une prime à la noria de candidats qui s’étaient présentés aux élections présidentielles dans l’espoir de s’assurer des portefeuilles ministériels. Avec ce geste d’une haute portée pédagogique, M. Talon a opéré une rupture par rapport à la culture de spéculation sur l’élection présidentielle à des fins personnelles, culture qui a pris en cette saison une tournure caricaturale, avec plus d’une trentaine de candidatures !

Par ailleurs, à moins de courir le risque d’embarras politique, la formation d’un gouvernement ne peut faire l’impasse sur la réalité des forces politiques concourantes. Ce réalisme implique de faire la part de l’existant à condition qu’elle soit mise au service d’une orientation qui s’inscrit rigoureusement dans la volonté de rupture.

De ce point de vue, on ne peut que féliciter M. Talon d’avoir limité la part existante à sa portion congrue,  en souhaitant qu’il intime effectivement l’orientation de la rupture. Au lieu de voir l’effort ainsi réalisé par le nouveau président, les critiques se sont engouffrés dans la brèche de ce qui leur est apparu comme un crime de lèse-rupture : le fait que quelques personnalités des régimes précédents se retrouvent dans l’actuel gouvernement. Ce choix pragmatique est considéré comme attentatoire à la promesse de rupture. Mais il s’agit-là d’une critique spécieuse, qui fleure bon l’idéologie si ce n’est le procès d’intention.

En effet, les mélomanes et autres initiés de l’art musical savent que pour qu’une musique change, ce qui importe c’est le regard nouveau porté sur la partition, et le chef d’orchestre. Si ces deux éléments changent, et si en plus, l’orchestre est rénové, on est à peu près sûr d’assister à une nouvelle représentation. Ce n’est donc pas la subsistance au sein de l’orchestre de quelques anciens membres qui mettra à mal la volonté du chef d’imprimer la nouveauté de sa baguette.

Mais faisant fi de cette évidence, les critiques du nouveau gouvernement font observer que la rupture est mal engagée parce que la pureté éthique du gouvernement est sujette à caution. Ils pointent d’un doigt accusateur quelques brebis galeuses dont la présence dans le gouvernement mettrait en doute sa volonté de rupture. Selon les critiques ceux-ci ont nom : Édouard Ouin Ouro, secrétaire général de la présidence sous Yayi Boni, et qui se retrouve secrétaire général du nouveau gouvernement ; Pascal Irénée Koupaki, numéro 2 sous le régime Yayi Boni pendant 7 ans et qui assume à peu de choses près, la même fonction avec le Nouveau Départ, en sa qualité de Ministre d’État, secrétaire général de la présidence ; Sacca Lafia, Ministre de l’énergie sous Yayi Boni est maintenant devenu Ministre de l’intérieur sous le Nouveau Départ ; Candide Azannaï, ancien porte-parole du gouvernement de Yayi Boni jusqu’en 2011 est actuellement nommé ministre délégué auprès de la Présidence chargé de la Défense nationale. Enfin, il faut citer M. Lazare Sèhouéto Ministre de l’agriculture sous Kérékou et qui prend le train du Nouveau Départ avec le portefeuille de Ministre de l’Industrie, du  Commerce et de l’Artisanat.

Tout calcul fait, la proportion des anciens hommes, dont la présence dans le premier gouvernement du Nouveau Départ heurte la sensibilité des critiques est inférieure à 33%. Toute révolution – c’est établi par l’histoire – même lorsqu’elle n’est pas de velours et fait tomber des têtes, épargne celles qui sont utiles à son succès. En 1945, l’Allemagne a dû prendre un nouveau départ en abandonnant l’idéologie nazie, mais après le procès de Nuremberg, le gouvernement de reconstruction nationale n’était pas que constitué d’antinazis acharnés.

Au Bénin, le geste de formation du premier gouvernement du Nouveau Départ doit être compris au-delà de ce réalisme politique attesté par l’histoire. En effet, en considérant les Ministres stigmatisés par la critique, on constate que s’ils ont fait partie du gouvernement de M. Yayi Boni par le passé, tous en ont claqué la porte et sont devenus des critiques acharnés ou virulents de sa gouvernance. C’est cette vicissitude idéologique commune vécue par tous ces hommes  qui fait d’eux aux yeux de M. Talon des acteurs crédibles pour la rupture. Comment rendre raison du purisme des critiques qui veulent 100% de têtes nouvelles lorsque l’on sait que l’homme à qui cette demande s’adresse lui-même n’est pas un homme nouveau dans son rapport  avec le régime finissant ?  Si on devrait suivre à la lettre le principe de démarcation des critiques dans son purisme radical, M. Talon ne serait pas habilité à conduire un gouvernement de rupture, puisque, à l’instar des ministres mis en cause, l’actuel Président fut lui-même un membre éminent du régime de M. Yayi Boni jusqu’après le holdup de 2011 auquel il participa !

Adenifuja Bolaji

copyright5_thumb.png

 

4 commentaires sur « Critique des Critiques du 1er Gouvernement de Talon »

  1. Mon cher Binazon, c’est la rebelotte comme en 2006 avant le virage de 2011. Mais qui était le véritable artisan du chaos électoral que tu as tant décrié? Est-ce le séjour d’un tronc d’arbre dans le marigot le trans forme en crocodile? Oui, il faut tisser la nouvelle corde au bout de la vieille corde après avoir enlevé les brindilles défectueuses. 33% c’est trop en matière de gestion stratégique qui recommande la théorie de 80/20. Toutefois laissons la chance aux coureurs et bon vent au nouveau gouvernement de la rupture.!

  2. Analyse bien pesée de Mr Boladji et commentaire de Mr Mak bien à propos. Cela dit je pense que les critiques visent à marquer le nouveau départ à la culotte dès le départ si l ‘ on peut dire. Chat échaudé craint …

    1. Bonjour mon cher Binason,
      On a toujours plaisir à vous lire, toi et tes correspondants.
      Mais là je te trouve un peu trop optimiste.
      Je partage tout à fait le point de vue de Thomas Coffi.
      Dans tous les cas, nous serons très rapidement fixé dans 6 mois, un an tout au plus.
      Un paramètre va beaucoup peser dans la balance : la lutte des forces de progrès sur le terrain et leurs capacités à bien traduire les exigences du peuple toujours mobilisé.

      Cordialement,
      Komlan

  3. A l’écart de toute réaction politiquement orientée – chose du reste passible de compréhension – je considère pour ma part que le Nouveau Départ a droit à une présomption de grâce. Et je suis heureux, mon cher ami, que tu n’aies pas ajouté béat à l’optimisme de Bolaji. L’un des objectifs de cet article c’est de susciter le débat sur les rôles de chacun, et la nécessité pour la société civile d’entrer en état de veille, hic et nunc sans concession et sans préjugés. Je suis content que ta réaction, à l’instar des précédentes, réponde à ce souhait. Il est souhaitable que toute personne qui trouve à redire à l’optimisme de Bolaji sorte du bois pour apporter sa voix au débat !
    Cordialement,
    AB

Les commentaires sont fermés.