L’Unité des Sciences Sociales

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 Pour André Orléan et Bernard Lahire, la valeur économique des biens échangés est avant tout sociale. Une meilleure compréhension de l’économie doit donc se faire par une confrontation, voire une union, avec les autres sciences sociales, en reconnaissant que, comme le suggérait Émile Durkheim, « l’idée de valeur économique et celle de valeur religieuse ne doivent pas être sans rapports. »
Discussion animée par Éric Monnet, en partenariat avec les Journées de l’économie.

La Vie des idées : Dans vos derniers ouvrages respectifs, vous étudiez la valeur économique en insistant sur le fait qu’elle est toujours une valeur sociale. Comment et pourquoi la notion de valeur est-elle devenue centrale dans vos écrits ?

André Orléan
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André Orléan : Pour les économistes, la notion de valeur est cruciale. Elle est au centre de leur construction théorique en tant qu’elle a pour vocation de répondre à la question princeps que se pose tout économiste : de quoi les prix sont-ils faits ? Rappelons d’ailleurs que le cadre conceptuel qui domine aujourd’hui la pensée économique trouve son origine dans une révolution conceptuelle, la « révolution marginaliste », dont l’enjeu est précisément cette question de la valeur. C’est dire le rôle stratégique que joue cette notion !

Contre la conception des classiques (Adam Smith et David Ricardo) pour qui la valeur d’un bien mesure la quantité de travail qui a été nécessaire à sa production, les théoriciens dits « marginalistes » ou « néoclassiques » défendent une approche qui identifie la valeur d’un bien à l’utilité qu’il procure, calculée à la marge. Cette révolution a eu lieu aux alentours de 1870 et fut initiée simultanément, et de manière indépendante, par trois économistes de nationalité distincte : l’autrichien Carl Menger en 1871, l’anglais Stanley Jevons en 1871 et le français Léon Walras en 1874. Depuis plus de 140 ans, elle n’a jamais été véritablement remise en question. Elle demeure aujourd’hui le socle conceptuel incontesté sur la base duquel les économistes néoclassiques construisent leurs analyses. Mon point de vue est que cette conception enferme la réflexion dans un carcan bien trop étroit, conduisant à une vision tronquée de ce qu’est le capitalisme.

Ma critique porte aussi bien sur la conception classique de la valeur que sur la conception néoclassique dans la mesure où toutes deux ont en commun de proposer un concept de valeur économique en radicale rupture avec ce que les autres sciences sociales nomment valeur lorsqu’elles s’intéressent aux valeurs esthétiques, morales ou religieuses. Pour celles-ci, les valeurs renvoient à des croyances collectives dotées d’une force propre à façonner les manières d’agir, de sentir et de penser des acteurs sociaux. En conséquence, les valeurs sont essentiellement des puissances sociales. Rien de tel en économie ! Les valeurs y sont du côté de la mesure de ce qui est (travail ou utilité) et non pas du processus social de mise sous tension des individualités.

On est alors face au paradoxe suivant : alors que l’emploi du concept de valeur par toutes les sciences sociales, y compris l’économie, pouvait sembler offrir un terrain commun à toutes ces disciplines, autrement dit l’occasion de rencontres et de dialogues, en fait ce concept fut le lieu même d’un schisme radical en ce que la dimension de représentation collective que partagent les approches anthropologiques, historiques ou sociologiques a été radicalement rejetée de l’approche économique de la valeur. Pourtant, selon moi, ce schisme peut être surmonté dès lors que l’on comprend, comme je le propose, que la valeur économique n’est ni du côté du travail, ni du côté de l’utilité, mais du côté de la monnaie. Elle renvoie essentiellement à la puissance qu’exerce le désir de monnaie sur les psychés individuelles, par exemple lorsqu’il conduit à l’extension du domaine de la marchandise, y compris en prenant le pas sur d’autres valeurs.

Si j’apprécie tant le livre de Bernard Lahire, Ceci n’est pas qu’un tableau, c’est pour sa capacité à donner à comprendre la « magie sociale » qu’exercent les valeurs esthétiques. Ce même concept de magie sociale me paraît tout aussi adapté pour saisir ce qu’il en est des valeurs économiques. Pensons, par exemple, aux bulles spéculatives qui entraînent toute une communauté financière, pourtant supposée pleinement rationnelle, dans des croyances démesurées. Par ailleurs, cette nouvelle hypothèse, outre son aptitude à mieux rendre compte de la réalité du capitalisme, ne laisse subsister aucun doute quant à la pleine appartenance de la discipline économique aux sciences sociales. Désormais, parce qu’anthropologie, économie, histoire et sociologie partagent un même concept de valeur, elles parlent un même langage, ce qui est le garant d’une féconde coopération.

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Bernard Lahire
Source : La Découverte

Bernard Lahire : Même si le concept de « valeur » peut paraître, à première vue, occuper une place moins centrale en sociologie qu’en économie, il est présent, implicitement ou explicitement, dans toutes les sociologies qui s’intéressent à la question des inégalités et du pouvoir (ou des différentes formes de pouvoir). Toute différence sociale (culturelle, économique, etc.) constatable n’est pas interprétable en termes d’inégalité. Il faut pour cela qu’elle concerne des objets, des pratiques ou des compétences qui ont, du point de vue des croyances collectives les plus communément partagées, de la « valeur ». Pour qu’une différence puisse être interprétée comme une inégalité, il faut considérer que la privation d’un bien matériel ou symbolique constitue un manque, un handicap ou une injustice. La question de l’inégalité est donc clairement liée à la croyance en la valeur et en la légitimité d’un bien, d’un savoir ou d’une pratique, c’est-à-dire à ce que l’on pourrait appeler le degré de désirabilité collective entretenue à leur égard.

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