Bénin 2016 : Adjavon, Talon et Consorts : “Do The Right Thing !”

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Un regard rapide jeté sur la société nigériane montre que lorsqu’on considère les personnalités les plus influentes et les plus motrices du pays, quels que soient les critères et les points de vue, les listes émergentes donnent une très grande majorité de sudistes ( yoruba, Ibo, etc) contre une infime minorité de nordistes — les Wole Soyinka, les Chinua Achebe depuis de nombreuses décennies l’excèdent en nombre sur les Dangote.
En revanche lorsqu’on arrive à l’activité politique, comme s’il importe peu que ce soient les meilleures personnes qui dirigent le pays, arborant leurs coiffes et vêtement tribaux, on voit surgir de toutes les pores du pays une myriade de politiciens qui ne ressemblent en rien, de par leur faciès, aux gens des listes des personnalités influentes et motrices du pays. Ce genre de hiatus est un des gros problèmes du développement de l’Afrique. Aucune société humaine ne peut avancer si dans son organisation administrative elle relègue au deuxième plan ses meilleurs cadres sacrifiés sur l’autel de l’affinité régionaliste des puissants. Autant dire que la politique mais plus encore la direction du pays à tous les niveaux de son organisation n’a plus rien à voir avec les capacités, les formations, et les qualités des acteurs. Ce schéma est tout le contraire de ce qui se passe dans les pays développés du monde.
Certes, dans une certaine mesure, la politique doit refléter les différentes zones géographiques et culturelles d’un pays. Les structures démocratiques pourvoient et font droit à cette nécessité. Les élections locales, communales et législatives y satisfont à bon escient. Elles sont le lieu de la représentation locale par excellence ; dès lors elles constituent, en même temps que celui de la politique, le reflet de la diversité régionale et ethnique du pays. Les communes et les circonscriptions législatives sont des instances de représentation nationale. Mais passé le niveau de la représentation de la nation, lorsqu’on passe de la modalité élective à la modalité nominative en vue de pourvoir à des postes d’encadrement, il est normal que le seul critère qui prévale soit celui de la compétence. Mais hélas, tel n’est pas le cas au Nigeria. Au contraire de ce que recommande le bon sens, ivre de lui-même et de ses prérogatives, le pouvoir politique prolonge et amplifie, souvent de façon biaisée la tendance régionaliste. Si cette logique est proportionnée dans le cas des élections locales et législatives prévues par la loi, le parti-pris régionaliste est quant à lui déséquilibré voire exclusif par principe. Les premières nominations du président Buhari illustrent bien ce parti-pris exclusif. En effet, sur 31 personnes nommées par le tout nouveau président du Nigeria, 25 sont originaires de sa région d’origine nord, et six seulement viennent du sud, dont aucune du Sud-est (le Sud du pays se divise en trois zones : Sud-ouest, Sud-est, et Sud-sud). Enfin, il n’y avait qu’une seule femme nommée, et qui plus est originaire de ce nord pourtant très anémié en cadres féminins compétents. Il est évident que cette logique de gestion des hommes est absurde. Si dans un navire, le gouvernail doit échoir à de vulgaires matelots au motif qu’ils sont de la même région que le propriétaire alors bien malin celui qui peut parier sur la qualité du voyage et l’arrivée à bon port. Ainsi fonctionne l’organisation politico-administrative du pays le plus peuplé de l’Afrique, et qui dopé par les pétrodollars se targue d’en être sa première économie. On comprend alors pourquoi les Nigérians font partie des Africains les plus pauvres en dépit de la richesse et des immenses atouts de leur pays. Selon un rapport de la Banque mondiale datant de 2014, 75% des Nigérians vivent en dessous du seuil de pauvreté. On comprend aussi pourquoi en dépit de ses pétrodollars, la gabegie, le vol, la concussion, la fraude et la corruption en tous genres ont élu le Nigeria pour leur capitale mondiale.
Mutatis mutandis, les choses fonctionnent de la même façon au Bénin que chez son grand voisin de l’est. Au Bénin sévit aussi le clivage régionaliste Nord/Sud, mais de façon originale. Au Nigeria, tributaire d’un schéma statistique passablement cuisiné, le ratio Nord/Sud est légèrement en faveur du Nord — sachant que la détermination des frontières entre ces deux régions est sujette à caution ; au Bénin en revanche, ce ratio est largement favorable au Sud de l’ordre de 60/40 au bas mot. Mais si en 50 bientôt 60 ans d’indépendance, le Nigeria a connu une longue glaciation militaire sous la férule de dictateurs originaires du Nord, le sud s’est tant bien que mal rattrapé dans la période qu’on pourrait qualifier comme au Bénin de Renouveau Démocratique. Cette période n’ayant connu que deux présidents tous originaires du Sud — Buhari étant au début de son mandat tandis que le président Yar’adua n’a pour ainsi dire pas eu le temps biologique de gouverner. Au Bénin en revanche, en dépit d’un ratio démographique en sa faveur, le sud a été le parent pauvre de la présidence. En 55 ans d’indépendance, la présidence a échu au Sud seulement pendant 8 ans dont cinq années en bonne et due forme sous le Renouveau Démocratique et exercées d’un seul tenant par un seul élu. Comment expliquer cette aberration qui a la vie dure ? Bien sûr il y a la longue séquence dictatoriale de Kérékou qui a duré 17 ans de 1972 à 1989. Mais même à l’origine, on ne voit pas pourquoi, consécutif à un coup d’État perpétré par de jeunes cadres de l’Armée originaires du Sud, l’exercice du pouvoir présidentiel allait échoir à un militaire du Nord, qui — l’être humain étant toujours pressé de se venger du bien qu’on lui a fait — a méthodiquement éliminé politiquement et/ou biologiquement tous ses mentors sudistes. La seule explication plausible est d’ordre psychologique et éthique. En effet, l’exercice du pouvoir politique dans un pays comme le Bénin si clivé entre le Nord et le Sud, conformément à un principe inaugural mis en place d’entrée de jeu par le colon, est basé sur la fonction naturalisatrice du Nord. L’idée est que l’évidence du fait national prend sa source dans la priorité courtoise accordée au Nord. Une sorte de fairplay à valeur nationale. Ce principe qui épouse la bonne volonté politique du Nord a pesé et pèse toujours sur la représentation nationale du politique au Bénin. Mais ce fairplay, sous ses dehors éthiques n’est pas forcément source ni de bienfait ni de justice pour le pays ; surtout au regard du climat de corruption qu’il instaure, et peut-être aussi de la dérive qui progressivement a fait passer dans les mentalités pour un droit ce qui à l’origine n’était qu’une faveur. Le fairplay qui est manipulé aussi bien par le Nord que par les entrepreneurs politiques du Sud avait plusieurs fonctions. Principalement, il cachait le déséquilibre structurel entre le Nord et le Sud hérité de l’histoire et auquel il servait de caution ; mais il sous-entendait que le pouvoir politique, le président de la république plus exactement, allait d’autorité corriger ce déséquilibre. Vaste programme ! Comme on a pu le constater, aucune correction sérieuse n’est intervenue en 55 ans d’indépendance, en dehors de l’enrichissement personnel d’une minorité, de l’enflure de la corruption d’État, de l’impunité, et de la naturalisation des fraudes multiples ( aussi bien électorales qu’administratives). Pendant ce temps, le pays tout entier s’appauvrit, la misère de masse s’étend, les initiatives et le potentiel formidable des Béninois sont asphyxiés. Le sud du pays subit une longue hibernation politique au sommet, et se voit exclu de la présidence du pays alors qu’il représente démographiquement au moins 60% et sociologiquement 80% de la population dans un contexte ou le régionalisme reste dominant culturellement et politiquement.
La preuve a été faite que le pacte implicite de la délégation missionnaire confiée au Président nordiste pour corriger le déséquilibre structurel entre le Nord et le Sud est erroné. En l’occurrence, preuve a été faite que l’enfer politique est pavé de bonnes intentions nationales. La solution de correction des inégalités structurelles ne peut qu’être politique, en ce que la politique s’appuie sur la loi. Au Ghana, depuis 1957, où on a compris cela, une loi de correction sociale a été votée à l’instigation de Kwame Nkrumah. Cette loi rend l’éducation gratuite dans les régions pauvres du Nord, de la maternelle à l’université ! Il n’y a pas d’autre moyen de corriger des déséquilibres interrégionaux hérités de l’histoire. Au Ghana, grâce à cette loi, le Nord peu à peu rattrape son retard en matière de cadres compétents et bien formés. Du coup, ce dynamisme infléchit positivement les conséquences néfastes de la logique régionaliste, dans le pays ouest-africain qui est le moins politiquement agité sous ce rapport.
Au Bénin, il est temps de faire le bilan sociologique de la bonne volonté missionnaire du Président Nordiste, et de prendre en compte ce qu’il en coûte pour le pays et certaines de ses parties. En tout état de cause, la patience et la frustration politique du Sud n’ont que trop duré. Voilà une région qui en 55 ans d’indépendance aurait dû être l’origine du Président de la République sinon de façon ininterrompue selon le principe majoritaire du moins suivant le principe de proportionnalité durant 33 ans ; mais elle n’a eu accès à la présidence que pendant moins de 10 ans ! Le nord qui devait pendant cette période ne gouverner que 23 ans, a détenu le pouvoir présidentiel pendant  45 ans ! A respecter strictement le ratio 60/40 qui sépare les deux régions, le Sud devrait gouverner 1,5 fois plus longtemps que le Nord soit 67,5 ans !  Il reste donc au sud un manque à présider de 57 ans au moins ! Malheureusement, on ne peut compter ni sur le fairplay ni sur la pudeur du Nord pour prêcher le rétablissement du juste équilibre en faveur du Sud. Ceux qui bénéficient du fairplay sudiste depuis plusieurs décennies en ont été si ivres qu’ils le tiennent maintenant pour un dû et un droit. En grande partie à cause du Sud lui-même dont les ressortissants ne s’estiment jamais si intelligents que lorsqu’ils se vautrent dans la bêtise et la division fratricide.  En effet, dans tous les pays de notre sous-région ouest-africaine les sudistes sont les plus bêtes, même lorsqu’ils sont les plus instruits. L’instruction étant aliénante et purement scolaire. La proximité culturelle historique du Blanc n’a eu pour effet que de pervertir les capacités de sagesse intrinsèque de l’Africain. L’influence du Blanc sur l’Africain n’a consisté qu’en la synthèse des défauts des deux côtés ; dès lors, plus celui-ci se targue d’être proche de celui-là, plus il est  bête. D’où la supériorité philosophique du Nord historiquement plus éloigné du Blanc que le Sud. La capacité de discerner son intérêt, ses voies et ses moyens d’un côté et la tendance à se vautrer dans des luttes fratricides, spécieuses et stériles de l’autre, voilà deux aspects distinctifs du clivage Nord/Sud.
Mais cet état de chose n’est pas inscrit dans le marbre, il n’est pas une fatalité et peut être surmonté. Ainsi, dans la perspective des élections présidentielles qui se profilent, le camp du « Nord » dominé par Yayi Boni fourbit ses armes et étoffe ses ruses. Il compte moins sur lui-même et ses capacités limitées que sur la division ou l’extraversion joyeuse du Sud, esquissée déjà par une multiplicité vertigineuse de candidatures dérisoires. Même si mille candidats d’un Sud divisé n’obtiennent chacun que 0,02% de suffrage, au bout du compte, c’est 20% des voies qui auront été perdus dans la balance du Sud ! ( c’est le même compte pour 100 à 0,2 et 10 à 2%)
C’est à cette division aussi que sert le parachutage absurde et grossier de Lionel Zinsou dans le système ; car voilà quelqu’un qui passera pour un candidat du sud mais qui en vérité agit sous la dictée d’un homme qui non seulement se dit nordique mais abhorre passionnément l’émergence d’un candidat du Sud. Pour Yayi Boni, Lionel Zinsou n’est qu’une variable de réduction du Sud, de telle sorte qu’au premier tour, le sort de cette région soit susceptible d’être scellé, dans un schéma digne du K.-O électoral qu’il affectionne.
Dans ces conditions, au Sud, l’unité sacrée n’est pas un luxe mais un impératif catégorique. Dans tout le pays, conformément à une culture généralisée par le banquier Yayi Boni, le sort des élections est plus que jamais pécuniairement déterminé. Comme on l’a vu lors des élections législatives et plus particulièrement lors de l’élection du Président de l’Assemblée, nous allons tout droit vers une joute de milliardaires. L’élection présidentielle est confisquée de fait par les pouvoirs de l’argent. Mais à l’heure actuelle, vu le parti-pris amoral de la mentalité politique béninoise, le moment n’est même plus à se plaindre de ce vice dont tôt ou tard le peuple se chargera lui-même. Car il y va de sa souveraineté. Ce qui est urgent c’est la justice politique pour le sud, et l’intelligence politique de ses ressortissants. On entend dire que d’illustres milliardaires originaires du sud se défient l’un l’autre pour prendre part à la compétition électorale. L’un ayant pris sa décision au terme d’un drame personnel dont il estime que l’exercice du pouvoir présidentiel en serait le dénouement logique ; l’autre qui piqué au vif par cette décision qui l’interpelle dans son identité de milliardaire n’a pas trouvé d’autre façon de s’opposer à ce franchissement indécent du Rubicond que de le franchir lui-même. Dans tous les cas, le Sud se prépare à nous livrer un grand combat de milliardaires. Mais quand deux éléphants se battent tout le monde sait que c’est tout le paysage environnant qui en souffre. Et en l’occurrence le paysage environnant de ces deux mastodontes qui n’ont plus honte de révéler au grand jour ce qu’ils faisaient jadis derrière le pudique rideau du théâtre démocratique, c’est le Sud. La lutte de milliardaires qui s’annonce, comme la tendance de division du Sud, lui sera fatale. Le moment n’étant plus celui de poser la question morale du bien fondé de l’intrusion des hommes d’Affaire en politique. L’amoralité est de mise dans le système politique béninois enferré dans un cynisme épouvantable et généralisé. Le cri d’alarme qui est lancé aux hommes politiques du Sud, c’est d’assumer l’intelligence dont ils sont capables. Si nous allons aux élections depuis 55 ans et que c’est la même région au demeurant minoritaire qui l’emporte, ce n’est pas bon pour nos peuples. Il est sain de rengainer nos sabres égoïstes et aventuriers, et de penser pour une fois à l’intérêt collectif. La meilleure façon d’unir le Bénin, c’est déjà de réconcilier en elles ses régions. Et c’est unis comme région que nous pouvons entrer dans l’unité nationale avec nos frères de l’autre région. Aucun bon sens ne suit une autre voie, aucune bonne volonté fût-elle nationale. Le reste n’est que la rationalisation de nos égoïsmes, avec à la clé la corruption, la misère et l’injustice. Toutes choses qui ont assez duré. Hommes politiques du Sud, comment terminer cette supplique sans évoquer le mot d’ordre intraduisible du cinéaste américain Spike Lee : Adjavon, Talon et Consorts : Do The Right Thing !
Adenifuja Bolaji

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Un commentaire

  1. […] Le reste n’est que la rationalisation de nos égoïsmes, avec à la clé la corruption, la misère et l’injustice. Toutes choses qui ont assez duré. Hommes politiques du Sud, comment terminer cette supplique sans évoquer le mot d’ordre intraduisible du cinéaste Spike Lee : Adjavon, Talon et Consorts : Do The Right Thing ! Adenifuja Bolaji https://babilown.com/2015/09/05/benin-2016-adjavon-talon-et-consorts-do-the-right-thing/ […]

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