Bénin : Journal Critique du Watergate Hollandais

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Les Noirs, nous avons l’habitude de nous moquer de nous-mêmes et ce mépris de soi est l’une des raisons de notre arriération, la cause fatale de notre perte. Au Bénin, sous le régime Yayi Boni, une noria impressionnante de scandales se suivent tous plus graves les uns que les autres, de CENSAD au siège fantomatique de l’Assemblée Nationale en passant par ICCS et autres Machines Agricoles. Dans ces affaires, le modus operandi du pouvoir a toujours été le même : du grand bruit médiatique, des mises en scène politico-judiciaires, des déclarations d’intention, parfois des emprisonnements expéditifs suivis de libérations discrètes, puis plus rien. Les uns après les autres, tel est le mode de traitement de la kyrielle de scandales, qui ont émaillé la gestion calamiteuse, autoritaire et fantaisiste du pays par Yayi Boni. Cela donnait l’impression d’une impunité totale et d’une gestion monarchique de la vie politique du pays. Non seulement le monarque était irresponsable, intouchable et au-dessus de tout mais ses grands princes, amis et courtisans jouissaient du même privilège dans l’indifférence du système judiciaire dont la lenteur bureaucratique ne faisait qu’aggraver les conséquences de sa sujétion politique.
Mais avec l’affaire du Watergate hollandais, on a vu se mettre en œuvre une autre rationalité, ou plus exactement la résurrection miraculeuse des normes de la rationalité légale. Un rapport a été commandité auprès d’un cabinet d’audit indépendant, et le gouvernement qui, tirant les leçons des conclusions du rapport, prend un train de sanctions contre les présumés coupables du vol de plusieurs milliards prélevés sur les impôts du contribuable hollandais et destinés à fournir en eau potable les populations les plus vulnérables de nos campagnes. Parmi ce train de sanctions, on signale la radiation des présumés coupables de la fonction publique. Le Ministre de tutelle, dit le communiqué du Conseil des Ministres, est invité à « prendre les dispositions urgentes conformément aux dispositions légales et réglementaires en vigueur en vue de la radiation immédiate des agents et responsables mis en cause » et ce sans préjudice des poursuites judiciaires qui seront engagées contre eux. Le but de ces poursuites judiciaires, outre les sanctions pénales est d’assurer le remboursement des sommes détournées.
Même lorsque ce n’est pas de gaîté de cœur qu’il s’exécute et qu’on peut se douter qu’il n’ira pas jusqu’à se tirer une balle dans le pied, — notamment en ce qui concerne la poursuite effective du Ministre concerné déjà habilement engoncé dans son manteau de député — à voir l’alacrité avec laquelle le gouvernement engage la mise en œuvre d’une rationalité légale apparente dans cette affaire, on est affligé rétrospectivement du laisser aller et du mépris scandaleux qu’il a affichés dans les nombreuses affaires qui se sont succédé jusqu’ici depuis 2006. Et on comprend que la pression diplomatique des Pays Bas seule a fait la différence. Quelle misère morale et existentielle de nous moquer de nous-mêmes au point de ne nous décider à ne faire notre devoir que sous la pression des autres !
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Yayi Boni communique autour du scandale de Watergate hollandais, et prend des airs de la vertu offensée. Mais sa communication, comme tout exercice du genre, n’est pas naïve ni dénuée d’objectif précis. « Ce sont deux individus qui s’accaparent de tous les marchés, s’indigne-t-il, deux individus, l’un nommé Codo et l’autre Gniré. Le montant total dépasse 8 milliards dont 5,5 milliards volés au Pays-Bas. Nous n’avons plus d’autre choix que de vider tout ce beau monde et reconstruire l’administration ».
Codo et Gniré — un sudiste et un nordiste, le mythe de la parité régionale est ici respecté, même dans le mal. Allez savoir si l’un ne sert pas seulement de paravent ethnique à l’autre. Personne n’ose aller plus loin et faire la lumière sur l’identité de la demi-douzaine de bouc-émissaires du Ministre de l’eau, même si on se doute bien que sous Yayi le gros de l’entourage d’un ministre se recrute dans son département. Mais sur ce point, silence, le président communique. Les grands fautifs sont au nombre de deux. Deux comme les deux régions opposées du pays. Le premier est d’une région et le second de l’autre, et la boucle est bouclée. Ainsi, la corruption mise à nue n’aura pas l’air d’être la conséquence de la médiocrité du régionalisme qui motive le remplissage massif de l’administration et les nominations à la pèle dont Yayi Boni a la manie et la passion. Le Bénin, on le sait est composé de 50% de Nordique et 50% de Sudistes, dans le bien comme dans le mal : Amen !
Le débat sur le Watergate hollandais s’est enlisé dans une diversion au travers de laquelle la communication officielle — entendez celle du pouvoir — a provoqué une polémique sur la mise à l’index des noms de familles, des patronymes dans leur rapport avec les origines ethniques ou régionales des mis en cause. Aussi, il a suffi au pouvoir de mettre en avant deux ou trois patronymes typiquement du Sud, jetés en pâture à la curiosité de l’opinion pour occulter la noria de profiteurs de cette honteuse rapine dont le ban et l’arrière-ban se recrutent dans l’entourage du Ministre Kassa et de ses congénères départementaux dont son ministère est truffé. Et quand on creuse bien, on se rend compte que ces cautions sudistes qui permettent au pouvoir de faire diversion sur le caractère régionalement déterminé du scandale — en tant que conséquence logique du régionalisme pro-nordiste féroce du régime — ces deux ou trois boucs-émissaires, loin d’être de simples sudistes comme leurs patronymes le laissent entendre, sont de la catégorie des sudistes disposant d’une solution de continuité politique ou sociale pour évoluer dans un ministère placé sous le signe népotiste du Nord. En clair, il pourrait bien s’agir de relations par alliance ou des obligés de personnalités proches du pouvoir. Ce qui trahit le lien étroit entre népotisme et régionalisme ; ce dernier fléau n’étant que l’extension régionale du premier. Tout régionalisme quel qu’il soit n’est jamais qu’un népotisme à grande échelle.

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Une curieuse présentation des auteurs de la rapine du Watergate hollandais faisait état sans vergogne de l’implication de Remy Codo présenté comme originaire du Couffo et d’un Sare Nieri qui serait « beau frère de Olivier Boco ». Difficile de comprendre le bien fondé de la précision du département d’origine d’un prévenu qui a commis son forfait à Cotonou, comme si cette appartenance déterminait celui-ci, et encore plus difficile de comprendre l’inconstance méthodologique qui conduit dans le cas du second suspect à ignorer pour le coup son département d’origine pour lui préférer une identification par alliance. Mais la supercherie est toute cousue de fil blanc, et grosse comme le nez au milieu de la figure. Puisque dans les deux cas, les présumés coupables sont présentés comme des Béninois originaires du Sud directement ou par alliance. La substitution de l’identité par alliance à l’identité départementale, qui elle même n’est pas exempte de suspicion ne visait qu’à parfaire cet objectif, et limiter au maximum sinon occulter toute référence avec le Nord. Lorsqu’un Nordiste apparaît alors, à la faveur d’un acte matrimonial, on substitue son identité par alliance en la médiatisant par un autre dès lors et parce que l’identité sudiste de ce dernier, de notoriété publique, saute aux yeux de tous.
En fait, le mot d’ordre dans cette communication grossière qui se croit subtile, rance qui se croit futée, est « cachez-moi ce Nordique que je ne saurais voir ». Un crime a été commis. Il aurait dû suffire à lui-même en tant que crime dans sa mise à nue, mais voilà qu’on se met à établir des liens malsains et indus entre ses présumés auteurs et des départements du pays. Que cache ce procédé pathétique pour le moins vicieux ?
Pourquoi cette communication, faisant fonds sur la dimension régionaliste de l’affaire, se met-elle en besogne de monter en épingle l’origine sudiste des auteurs présumés ? Le procédé n’est pas sans rappeler le fameux « Aja qui a tué un Aja » par lequel le chef de l’État lui-même décrit sans états d’âme le supposé meurtre du citoyen Dangnivo.
Tout observateur attentif sait qu’il y a des départements ou des régions au Bénin dont les ressortissants n’affirment leur nationalité béninoise qu’à l’occasion de nominations opérées de façon autoritaire et déséquilibrée, à l’occasion de jouissances de postes politiques, administratifs ou économiques par l’aval du pouvoir d’État ; et que ces occasions singulières d’affirmation de la nationalité béninoise, exclusive de tout autre — sociale, culturelle, intellectuelle, entrepreneuriale, financière, etc. — sont aveuglément affectées d’un déséquilibre régional criard, en faveur du département ou de la région d’élection du Président. En clair, il y a des gens qui ne deviennent Béninois que lorsqu’il s’agit d’occuper des postes juteux, politiques, administratifs ou économiques. Dans les annales de l’histoire générale de Bénin on voit rarement leurs noms associés à des contributions culturelles, intellectuelles, internationales, entrepreneuriales dignes de ce nom.
Ce déséquilibre pathétique informe le fléau du régionalisme. Le régionalisme lui-même, comme le montre l’évocation dans cette communication d’une identité par alliance, n’est qu’une exaspération régionale du népotisme. Or cette culture et cette pratique sont porteuses de nuisance à l’économie et au bon fonctionnement de la vie sociale et morale du pays. Le régionalisme est l’une des sources sinon la plus importante de la corruption, du détournement de deniers publics, de la main basse faite sur les maigres ressources nationales par une caste de chevaliers d’industrie qui gangrènent le corps politique du pays.
S’il en est ainsi, comment peut-on sérieusement, dans une affaire de corruption touchant cette odieuse engeance d’opportunistes sans foi, être crédible en pointant du doigt non seulement une région à l’exclusion de toutes les autres mais la région au détriment de laquelle la passion régionaliste du pouvoir a fait rage ces dix dernières années ? Mais le pot aux roses n’aura duré que le temps d’une illusion emberlificoteuse. Car en vérité et pour user des mêmes procédés que la communication officielle du pouvoir, voici la liste exhaustive et parlante des auteurs de ce Watergate où, à la place de l’eau dont les populations furent privées, l’argent du contribuable hollandais a coulé à flots
1. L’ex-Ministre en charge de l’Energie, de l’Eau aujourd’hui député immunisé à l’Assemblée Nationale : Barthélémy Kassa, de Matéri, Atacora
2. Son Directeur de Cabinet M. Kaki Christophe, Atacora
3. Son Directeur de la programmation et de la prospective : M. Kombieri Emmanuel, Atacora
4. Le Coordinateur du Programme PPEA2 M. Yokssi Yédé Victor, Atacora
5. Le Directeur administratif et financier du Programme PPEA2 M. Touré, Donga
6. Le Directeur Général de l’Eau, M Sourajou Nouhoum Dine, Borgou
7. La Directrice des Ressources Financières et Matérielles du Ministère de l’Eau : Mme Mama Abdou, Acrathou, Borgou
8. Délégué du Contrôle Financier : M. Mouhammadou Issa Imorou, Borgou
9. Le Chef Comptable M. Agondja Simplice, Atlantique ( probable époux d’un nordiste ?)
10. Le Chef Service matériel et logistique : M Cresel Primaëel Atlantique (probable époux d’un nordiste ?)
(sources Emission Carte sur Table 26/07, invité Jean-Baptiste Elias, Pdt du FONAC)
Ces révélations sur les origines régionales ou départementales des auteurs du Watergate hollandais est une belle réponse du berger à la bergère. On a voulu cacher l’iceberg nordistes des sources de cette corruption en montrant du doigt un bouc émissaire prétendument originaire du sud, dont on a cité sans vergogne l’origine départementale comme si celle-ci était la raison de son forfait, comme si le Sud dont il est originaire était la terre d’accueil du mal, et l’on a cru naïvement comme dans un rêve, selon une tournure d’esprit rompue au totalitarisme médiatique de la pensée unique, que les choses allaient en rester là. Mais patatras la société était plus ouverte que ne le subodoraient les vils promoteurs de cette communication rance et pathétique. Le pouvoir est tombé de haut, et l’iceberg qu’il voulait honteusement cacher est apparue dans sa massive réalité.
Que nous apprend au passage cette liste de voleurs d’Etat quant à l’organisation d’un ministère sous le régime régionaliste de Yayi Boni ? Eh bien que les Ministères se posent sans états d’âme comme des bastions ethniques et régionalistes. Qui peut croire que le ministère d’un Ministre français originaire du Limousins est géré uniquement par des gens du Limousin ? Qui peut croire sincèrement qu’un Ministère est en mesure de délivrer le service social rationnel pour lequel il est mandaté lorsqu’il commence d’entrée par se concevoir comme une arche de Noé ethnique ? Une telle clôture régionaliste des Ministères, des Sociétés d’Etat, et de l’Administration, comme c’est devenu la règle depuis 2006, est la première cause d’incitation à la corruption. Après, il s’en faudra de beaucoup de s’abriter derrière son petit doigt pointé sur les autres pour espérer cacher le soleil de la vérité.

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— Les deux boucs émissaires du Watergate hollandais, — Nieri et Codo — aux dernières nouvelles, auraient pris leurs jambes à leur cou : Fuite incitée et protégée pour parfaire leur statut de boucs-émissaires…

Adenifuja Bolaji

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