Lettre à Pancrace sur l’Innéité du Régionalisme chez Yayi Boni

Mon Cher Pancrace,

writting2Dans ta lettre du 10 mars dernier écrite depuis Genève où tu es actuellement en mission, toujours soucieux des événements de la vie politique nationale, au regard des tractations diverses au sein du pouvoir autour des listes électorales, du népotisme et des passions régionalistes à l’œuvre, comparant la liste FCBE concoctée par Yayi Boni à l’Arche de Noé, tu t’interroges sur la nature du régionalisme de Yayi. L’air désabusé, tu dis : « A l’instar des questionnements entre l’acquis et l’innée, je me demande si Yayi Boni est devenu régionaliste par la force des choses ou s’il l’a toujours été pour ainsi dire de façon innée ? »

Cher Pancrace, à mon avis, il n’y a aucun doute sur la nature profonde des convictions régionalistes de Yayi Boni. Il s’agit d’une idéologie structurelle à sa pensée et à son affectivité. De ce régionalisme des faibles ou des dominés qui ruminent depuis leur tendre âge leur frustration et préparent avec acharnement le grand soir de la revanche.

Au Bénin il y a deux sortes de sensibilités par rapport au régionalisme et qui découlent de conditionnements hérités de l’histoire. N’oublie pas que notre pays s’appelait Dahomey ; c’est que, dans l’esprit du colonisateur français, son essence se confondait avec la région du sud, et dans cette région du sud le royaume du Danhomè dont le roi Béhanzin est un héros de la résistance contre la domination coloniale et un modèle africain de liberté. Ce royaume du Danhomè ainsi que ses dépendances politiques, culturelles et ou religieuses forment aujourd’hui en termes démographiques pas moins de 60 % de la population du Bénin. Bien que cette masse qui partage maint trait en commun se reconnaisse dans une certaine identité, tout n’est pas rose dans les rapports de ses diverses composantes. Notamment en raison de la mémoire douloureuse des frictions, des violences et des exactions héritées du passé. La tendance à la division de cette masse vient de là. Et nul n’a pu résoudre la contradiction entre une identité symbolique réelle d’une part et la survivance des rancœurs qui nourrit passionnément le feu de la division. De là ressort toute l’ambiguïté des Béninois du sud vis-à-vis du jugement qu’il convient de porter sur l’oeuvre coloniale. Si Béhanzin est considéré comme un héros qui a résisté à la domination des Français et à la pénétration coloniale, cette perception est pour tout ceux qui ne relèvent pas de la face diurne du royaume du Dahomey une rationalisation sujette à caution. Pour eux en effet, Béhanzin ne faisait que défendre son pouvoir qui, entre autres choses, impliquait leur oppression et leur domination ; l’envahisseur colonial est un libérateur.
A l’instar des enclaves minoritaires du sud, telle est le regard des ressortissants des contrées situées au nord de l’ancien royaume du Danhomè à l’intérieur de ses frontières politiques comme le département des Collines. Ceci est le ferment de l’attitude de rejet et de distinction que cultivent ces populations qui s’arcboutent passionnément sur leurs différences vis-à-vis du sud–confondu avec le Danhomè -une différence enracinée dans le culte doloriste de la mémoire opprimée.
La deuxième sensibilité par rapport au régionalisme, plus précisément sa composante liminaire ressortit de cette attitude du petit frère qui refuse de se considérer comme étant de la même famille que son aîné en raison des brimades impardonnables que celui-ci lui aurait fait subir par le passé. Cette attitude, qui est principalement mais non exclusivement celle des ressortissants du département des Collines se constitue autour d’un complexe d’infériorité. Et elle nourrit un sourd désir de revanche. L’autre composante, de loin la plus étendue, de la deuxième sensibilité du Béninois par rapport au régionalisme est celle portée par la vaste région du Nord qui est le parent pauvre de l’entreprise d’unification des territoires relevant des Établissements français du Bénin. Contrairement à la composante liminaire de la région des collines, le nord et le sud sont deux régions distinctes sur tous  les plans, notamment culturel, linguistique et historique. Les ethnies importantes qui occupent ces deux régions et leurs histoires procèdent de sources distinctes que les occidentaux, dans leur cécité raciste et leur mépris impénitent des différences entre Africains, ont amalgamé sans autre forme de procès. Ces peuples du Nord qui avaient subi avant la pénétration occidentale l’influence musulmane ont été longtemps réfractaires au commerce avec les colonisateurs occidentaux abrités sous la bannière religieuse du christianisme. Cette réserve, cette résistance sinon ce rejet ont eu pour conséquence un retard socioéconomique relatif du Nord aggravé par le fait que les régions côtières du sud étaient les lieux d’implantation de la civilisation occidentale naissante en Afrique. Moyennant quoi aujourd’hui, le clivage régionaliste Nord-Sud au Bénin, et les déterminations mentales qui en découlent ont, chez le Nordique, une résonance complexe et négative, caractérisée par la frustration et le sentiment d’injustice. Cette sensation est source elle aussi d’un désir de revanche. Ce qui explique la bonne volonté politique des Nordiques et le fait qu’ils conçoivent la politique et plus précisément la présidence comme un recours salvateur et compensatoire à leur frustration sociologique et économique héritée de l’histoire.
Ainsi, mon Cher Pancrace, pour comprendre la position de M. Yayi Boni en rapport au régionalisme, il faut la référer à sa double appartenance nordique et périphérique–entendre par ce mot une identité symboliquement dahoméenne mais politiquement et affectivement anti-dahoméenne. Ce qui laisse voir que cette position, loin d’être contingente ou une adaptation aux circonstances politiques de son émergence en tant que président de la république est au contraire inscrite dans sa personnalité et dans son histoire. Le désir de devenir président de la république – qu’il ne faut pas confondre avec le désir de faire de la politique, car que penser d’un homme qui ne s’est intéressé à la politique qu’en tant que président de la République ? – participe de l’expression la plus radicale de cette personnalité sur fond d’un sentiment de revanche contenu : revanche de s’imposer en fait à tous ces gens originaires du sud perçus comme privilégiés ; revanche individuelle mais aussi collective d’une région et d’un département–celui des collines–plus que jamais décidés, par le truchement de ce président qui a rusé pour faire irruption au sommet de l’appareil d’État, à s’imposer, prendre sa part du bien commun auquel les conditions historiques et sociologiques désavantageuses du Nord ne lui ont pas permis d’avoir accès normalement.
Tel est en fait l’agenda idéologique de Yayi Boni lorsqu’il surgit en 2006 au sommet de l’État après avoir spéculé sur l’attitude de haine de soi des Béninois du sud, qui loin de la vigilance sourcilleuse de leurs concitoyens du Nord, ne jurent que par la division, la trahison de leurs semblables, qui va de pair avec la confiance à l’autre, fût-il totalement inconnu. L’absurdité de cette posture pseudo-républicaine et prétendument anti-régionaliste des sudistes dans un contexte politique qui reste placé sous le signe du régionalisme est incarnée par la noria des déçus de Yayi parmi ses amis sudistes de la première heure dont M. Talon représente la figure emblématique. À trop refuser de s’entendre avec son propre frère pour s’allier avec l’étranger de passage, on finit par s’en mordre les doigts surtout lorsque que celui-ci finit par jeter son masque. Ainsi les déconvenues des Talon, Dossou-Aworêt et autres Adjavon aujourd’hui traduit le risque inhérent à la posture anti-régionaliste de façade des sudistes.
Donc, mon cher ami, le régionalisme de Yayi n’est pas comme l’appétit qui vient en mangeant. Au contraire, c’est un vice inné et structurel dans sa pensée qui l’a poussé à devenir président de la république.
Un exemple qui montre que le régionalisme de Yayi n’est pas circonstanciel ou une simple stratégie politique, mais une idéologie chevillée au corps et à l’âme, est donné par la préméditation vicieuse avec laquelle il a mis en place la machine de renouvèlement de son pouvoir sous l’angle de l’organisation des élections. Pour assurer le renouvèlement sans encombre de son pouvoir, Yayi Boni a utilisé les mêmes méthodes que les racistes lorsqu’ils prétendent tirer parti de ce qu’ils tiennent pour les dispositions innées des catégories raciales constituées. Pour les élections, Yayi Boni a mis des sudistes à la tête des deux institutions décisives que sont la Cour constitutionnelle et la CENA, et ce par deux fois : Robert Dossou, Théodore Holo successivement pour la Cour constitutionnelle et Joseph Gnonlonfoun pour la CENA. Il n’a consenti à mettre un nordique à la tête de la CENA que dans le cadre d’élections qui ne présentent aucun enjeu personnel pour lui. En revanche, en 2009/2010, dans le cadre de la préparation des élections de 2011, il a fait enlever le sudiste qui occupait le poste de la CS-LEPI —Épiphane Quenum — pour le remplacer par un nordique —Bako Arifari — Et pour le COSLEPI en 2014, des élections à venir, il a mis en place un nordique en la personne de Saka Lafia.
Une observation attentive montre qu’il s’agit d’un usage régionaliste des ressources humaines au sommet de l’État. On ne nomme pas seulement les gens pour les favoriser en fonction de leur région ; au-delà de l’usage classique des nominations régionalistes, la fonction perverse que Yayi Boni assigne à ses actes de nomination au sommet de l’État est celle d’un régionalisme de conditionnement. Ainsi il a nommé des sudistes à la Cour constitutionnelle et à la CENA dans l’idée que, après des élections truquées, les populations frustrées et révoltées du sud n’auront que leurs yeux pour pleurer dans la mesure où les personnalités qui patronnent et confirment ces résultats frauduleux sont de la même région du sud qu’elles. Une manière machiavélique d’étouffer le peuple sous sa propre révolte, de la lui faire ravaler instinctivement, et de le laisser désarmé dans sa frustration. Quand on a un tant soi peu d’amour et de respect pour les gens peut-on les meurtrir et dans le même temps les priver de la possibilité d’exprimer leur meurtrissure, les piéger dans l’impasse d’une subtile dénégation  ? De même, en amont, Yayi Boni a tendance à préférer les Nordiques à la tête du COSLEPI ou en 2011 du CSLEPI parce que l’essentiel de la fraude se joue là, et il a besoin d’une personne de confiance qui partage les mêmes intérêts régionalistes que lui. La cuisine du tripatouillage de liste électorale qui met en jeu des existences fictives ou au contraire supprime de l’existence politique des pans entiers de citoyens, ne pourrait être conduite avec un ressortissant des régions spoliées. Vu l’importance décisive de cette étape dans la subversion frauduleuse, Yayi Boni craint de se faire rouler par un sudiste alors qu’à l’étape finale de la supercherie, les sudistes qu’il a positionnés n’ont pour rôle que de confirmer la réussite de la sale manœuvre déjà engagée. D’une certaine manière et quel que soit le prix auquel Yayi Boni a obtenu leur collaboration, les présidents sudistes de la Cour Constitutionnelle et de la CENA ne peuvent que s’exécuter dans la mesure où il seront placés devant le fait accompli. Voici pourquoi Yayi Boni a positionné Arifari Bako à la Lépi pour pouvoir faucher dans la liste ou au contraire la bourrer à sa guise en toute discrétion. En un mot, dans le champ de la fraude électorale sous Yayi, les Nordiques défrichent et sèment et les sudistes récoltent. Il s’agit d’une division raciste du travail de la fraude électorale, qui trahit à la fois une préméditation et un mépris machiavélique de l’unité nationale.

Donc, mon cher ami, toute cette longue explication montre qu’un homme qui se livre avec autant d’ardeur, de froideur et de fureur à ces opérations préméditées basées sur des calculs déterministes mettant en jeu les origines régionales des citoyens n’est rien moins qu’un raciste impénitent, un régionaliste inné et non pas de circonstance. Yayi Boni est pour le régionalisme ce que Goebbels est pour le nazisme : un ingénieur de la haine identitaire. Ce machiavélisme antinational, de la part d’un chef de l’État, n’est rien moins que criminel. Ajouté aux autres usages classiques du régionalisme, ces agissements ne font qu’alourdir la gravité des actes attentatoires à la cohésion nationale dont Yayi Boni est coupable.

Comme tu le vois, mon cher Pancrace, voilà où conduit la haine de soi, des sudistes béninois, lorsque nous croyant plus malins que les autres, et rabattant la politique sur un marché de dupe égoïste, au lieu de nous confier à notre propre frère, nous y invitons un inconnu sous tout rapport sans savoir quel agenda il cache derrière ses airs benêts de fausse modestie et ses sourires hypocrites de sanglier.

Toutes choses qui, Dieu merci, sont à mille lieues de notre agissante amitié.

A bientôt

Binason Avèkes.

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