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Pour l’Histoire /Consensus Mémoriel et Vérité Historique : Toffa et Béhanzin dans la Conscience Collective

VOYAGE AU DAHOMEY

Photo de M. René LE HERISSE, ancien sénateur

Pour qu’une collectivité humaine s’épanouisse et progresse, elle doit connaître son histoire. L’histoire nationale est constituée des faits déterminants et des grands acteurs qui ont contribué à façonner l’état et la situation actuels de la collectivité nationale. Ces faits et ces acteurs ne sont pas tous et toujours positifs ; ils ne sont pas tous et toujours empreints de dignité ni d’égale valeur éthique, encore moins sont-ils tous dignes d’être cités en exemple. Cependant, pour la vérité, l’objectivité  et la guidance historiques, il convient de les dire, ces faits tels qu’ils se sont déroulés, et ces acteurs tels qu’ils ont agi.

La question de la vérité historique se confronte à deux problématiques distinctes. L’une d’ordre épistémologique qui met en jeu la correspondance du discours avec les faits ; et l’autre d’ordre axiologique et éthique de ce qui fait valeur pour la communauté, de ce sans quoi, la communauté risque de ne pas atteindre ses buts primordiaux. Ainsi, si une communauté excelle dans l’art de se mentir à elle-même, il arrivera un moment où l’océan de mythes qu’elle invente pour se voiler la face la submergera et l’emportera dans sa furie autodestructrice. Non pas que, bien que relevant de la science, l’histoire ne doive pas frayer avec le mythe, mais la mesure dans laquelle elle peut user du mythe ne doit pas confiner à l’abus. Il y a donc un usage du mythe dans l’histoire, en tant qu’il est sociologiquement efficace ; et une mesure au-delà de laquelle cet usage devient débilitant, obscurantiste et rétrograde.

C’est pour cela que la recherche de la vérité historique, doit aller de pair avec le refus de toute complaisance, de la valorisation égoïste de l’émotionnel et de l’embellie mémorielle. Faire l’histoire ce n’est pas juger nos grands parents ou nos aïeux en tant que personnes mais des faits ou des actes dans lesquels, selon ou en dépit de leur détermination sociologique, et idéologique, ils furent amenés à agir. Les jugements nécessaires que le point de vue historique est amené à tenir sur eux en tant qu’acteurs nationaux ne mettent pas en cause leurs être et rapports personnels mais ces jugements ne visent qu’à établir la vérité historique. Celle-ci est le guide de la conscience collective, la lumière dans la pénombre du présent et le phare dans le long voyage du futur.

Deux exemples choisis dans l’histoire des nations européennes illustrent cette nécessité. D’abord en France, avec les deux figures principales du drame national qu’a été la seconde guerre mondiale : le Général  De Gaulle et le Maréchal Pétain. Aujourd’hui en France, tout le monde s’accorde à reconnaître la place de choix et l’image exemplaire du Général de Gaule dans l’historiographie, l’imaginaire er la conscience collective des Français, tout au moins dans son rôle de protagoniste de la seconde mondiale. Dans le même ordre d’idées, comme le négatif d’une photo, le Maréchal Pétain est placé dans l’ombre de l’indignité. Il est, du moins dans son rôle durant la Seconde Guerre mondiale, qui a tendu à effacer ses actions antérieures, considéré et traité comme l’exemple de ce qu’il ne faut pas citer en exemple. Un silence gêné recouvre son image, défendue seulement par les inconditionnels du nationalisme délirant, et les révisionnistes en mal de nostalgie.

De même en Allemagne, Hitler est déchu de toute considération en tant que personnage national, alors qu’il a été le chef de l’Etat allemand jusqu’à la toute fin de la seconde guerre mondiale ; et seuls les extrémistes de droite, souvent des jeunes qui n’ont aucune connaissance claire des événements historiques, et qui en font une bannière mythique de leur fascination de la violence criminelle ou nostalgiques d’u troisième Reich, se réclament de lui.

C’est dire que l’histoire dans son objectivité en tant que vérité des faits du passé, comme dans son rapport à l’éthique en tant que ce qui vaut pour une collectivité, est amenée à faire des choix. Certes, il est des fois en effet où le regard jeté sur un fait ou un acteur de l’histoire n’est pas le même selon que l’on adopte un point de vue régional, spécifique ou partiel. Mais la nécessité de jugement de valeur dans l’histoire qui va de pair avec la recherche de l’objectivité historique transcende la relativité des points de vue. Cette nécessité vaut pour toutes les nations éprises de progrès et qui se veulent éclairées sur le chemin de l’avenir. Ce qui vaut pour les Allemands et les Français vaut aussi pour les Africains et les Béninois que nous sommes.

Behansingoho[1]

Ainsi, lorsque lorsqu’on considère deux personnages historiques importants que sont les Rois Béhanzin du Danhomè et Toffa de Hogbonou, force est de se demander si, d’un point de vue de la vérité historique et éthique, ces deux personnages doivent être placés sur le même piédestal. On a pu voir l’État s’intéresser à la célébration du centenaire de la mort de tel ou tel de ces rois. Le Roi Béhanzin a eu droit en premier à une reconnaissance nationale mettant en avant son image de Résistant à la domination coloniale. Le culte rendu à son image et à sa mémoire, d’un point de vue national et africain, était pertinent et juste. De plus, il traduisait la prise en compte de la vérité historique attachée à ses faits et gestes, à son héroïsme, son courage, son abnégation, son patriotisme et son sacrifice. Ce choix de célébrer comme il se doit la mémoire et l’image de Béhanzin était un choix pertinent et fondé de la part du régime Révolutionnaire des années 80, même s’il avait pu être instrumentalisé à des fins idéologiques pour servir une cause bien moins glorieuse.

Toffa et sa cour.

Mais qu’en est-il alors de ce qui, du côté de Porto-Novo, a paru être la réplique à la valorisation de l’image héroïque du roi Béhanzin, lorsque l’on a vu l’émergence avec statue à l’appui d’un culte tout aussi identique au roi Toffa de Porto-Novo ? Cette célébration de l’image et de la mémoire du Roi Toffa doit elle être uniquement placée au compte et à l’échelle ethniques ou régionaux, ou bien le Toffa qu’on nous donne à célébrer a-t-il quelque chose de clair et de positif à signifier à la conscience nationale, à la jeunesse ? Si oui, quelles sont ces valeurs qu’incarne Toffa et qui rendent raison du fait que sa mémoire nous soit donnée à célébrer à l’instar de celle d’un Béhanzin ou même d’un Bio Guerra ou d’un Kaba ? Lorsqu’on sait le rôle joué par le Roi Toffa dans la victoire des Français sur le Danhomè et dans la colonisation et l’exploitation de notre pays qui allaient s’ensuivre ; lorsqu’on sait aussi son rôle dans les rivalités entre Français et Anglais dans le golfe du Bénin, on se demande si Toffa a vraiment joué un rôle positif pour les Noirs d’Afrique ou pour les Blancs de France ? Ces questions permettent de se faire une idée des pressions diplomatiques néocoloniales qui ont pu jouer en faveur de la remise en selle de l’image d’un personnage dont l’importance éthique est sujette à caution. Mais ces questions mettent aussi en lumière la tendance à l’égalitarisme mémoriel qui domine sinon dans l’historiographie du moins dans la primauté du traitement mémoriel sur le traitement historique des faits du passé. L’un des prétextes de cette corruption de l’histoire par la mémoire est le souci de l’unité nationale. La perception de la nation comme une somme d’ethnies ou tout au moins de régions à l’harmonie délicate sinon difficile justifierait, pense-t-on,  le fait que les faits historiques soient considérés du point de vue régional, ethnique, clanique voire familial au détriment de la vérité historique et du point de vue national.  En effet, qu’est-ce la mémoire sinon l’histoire considérée d’un point de vue personnel ou subjectif ? Ainsi, au Bénin, chose curieuse et révoltante moralement et intellectuellement, on a pu dresser une place qui porte le nom d’un célèbre esclavagiste, responsable direct de l’exportation de centaines de milliers d’êtres humains en tant qu’esclaves vers les Amériques ; tout simplement parce que, disons le tout net, on considère que ce personnage a une belle descendance et que cette “beauté subjective et ambiguë” vaut bien une place. De même on s’entend à célébrer l’image miraculeuse d’un Toffa sous l’égide entreprenante de la France, parce qu’il faut bien que sur le marché des honneurs mémoriels la région ou l’ethnie que ce roi représente ne soit pas laissée en rade ; et aussi parce que le point de vue que nous devons avoir sur l’histoire doit tenir compte de l’avis et de l’intérêt de la France qui estime qu’elle a son rôle et son mot dans ce que nous devons faire de nous mêmes. Pourtant, et pour reprendre un questionnement digne de Béhanzin,  combien de fois des Béninois ou des Africains sont allés demander à la France de bien vouloir célébrer la mémoire du Maréchal Pétain à l’instar de celle du Général de Gaule ? A supposer que les Africains aient une puissance diplomatique, politique et économique susceptible de forcer la France à une telle célébration, ne voit-on pas toute la confusion mentale qu’une telle contrainte induirait au niveau de la conscience collective et individuelle des Français ? Et pourtant c’est ce qu’il est loisible de penser que la France, dans sa fantaisie néocolonialiste entée sur une domination politique implacable,  induit ses anciennes colonies soi-disant indépendantes à faire !

toffa giglag

Pour étayer ce questionnement sur les rapports entre mémoire et histoire, nous avons choisi de rouvrir l’ouvrage de René le Hérissé : Voyage au Dahomey. René Le Hérissé ( 1857-1922) était un homme politique français. De formation militaire, il fut député (1886-1910) puis sénateur. Il a été boulangiste, nationaliste et antidreyfusard. Il fut aussi l’un des plus ardents anticléricaux de la classe politique d’Ille-et-Vilaine.

L’ouvrage de René le Hérissé, description et notes d’un voyage effectué sur la côte de Guinée à l’aube de la colonisation, est intéressant à plus d’un titre. Non seulement parce que le Dahomey y occupe une place importante dans les réflexions et le cœur de l’auteur mais aussi, et ce rétrospectivement, dans la lumière ténue qu’il nous apporte sur les données morales, éthiques et politiques des premières années de la colonisation ; au moment où cette entreprise fatale et cruelle en était à ses premiers balbutiements.

Sous le regard et la plume d’un observateur français, il nous est donné de voir et de sentir ce qu’était la mentalité politique de nos ancêtres, et comment ils se constituaient colonisés, en y résistant ou en y contribuant. Ce qui a retenu particulièrement notre attention dans le livre de Le Hérissé ce sont les visites qu’il a effectuées aux trois anciens royaumes tributaires de la descendance d’Adjahouto à savoir : Porto-Novo, Allada et Abomey.

En 1902 Toffa était encore en place, et jouissant du titre de roi de Porto-Novo, un royaume incorporé et devenu capitale de la colonie du Dahomey naissante. C’est à ce titre qu’il a reçu le Député français, Le Hérissé. De même Le Hérissé rendit-il visite au roi Gigla du royaume ressuscité d’Allada, ancienne province religieuse du Danhomè jadis administré par le Aplogan, ministre du culte ; à l’instar du Yovogan ministre ayant vue sur Ouidah, capitale économique et portuaire du royaume. Porto-Novo n’était certes pas conquis mais se démenait dans un rapport de vassalité/fraternité aussi ambigu que précaire que le Danhomè menaçait à tout instant d’abolir par la force. Dès lors, sous le rapport politique, le nouveau Dahomey naissant de la conquête, des protectorats et autres ralliements à la France était, du moins dans sa partie méridionale, divisé en deux espaces aux régimes bien distincts. Les royaumes de Porto-Novo et d’Allada, les deux plus importants historiquement dans le sud pro-français disposaient d’un roi. L’un par continuité historique, l’autre par résurrection tout aussi historique due aux vicissitudes politiques apportées par la conquête coloniale. En revanche, l’autre espace, celui dont la conquête ouvre le champ politique de l’entreprise coloniale, après l’expérience avortée du règne éphémère de Agoliagbo, n’a pas de roi attitré. Sa gestion est confiée à une multitude bigarrée de chefs de circonscription ou de quartiers sous l’autorité de l’administrateur. Le passage de Le Hérissé rend compte fidèlement de cette différence de régime politique entre les trois grands royaumes frères du sud.

Ainsi, le passage retenu ici nous donne-t-il à voir successivement :

– La visite au Roi Toffa de Porto-Novo

– La Visite au Roi Gigla d’Allada

– La Visite à Abomey sur les Traces de l’Ombre de Béhanzin.

Ce texte donne une idée de l’état moral de ces royaumes, de leur consistance politique et éthique sous l’égide de leur roi.

Paradoxalement, de la part d’un voyageur et député français nationaliste, la qualité du sentiment qu’a pu inspirer chacun de ses hôtes – y compris celui des trois qui était absent – est inversement proportionnelle à la spontanéité de son allégeance à la France. Ainsi, Toffa, malgré tout le respect que le député français marque à sa personne en raison de son amitié inconditionnelle à la France est perçu comme un roitelet hédoniste féru de pacotilles et de bric-à-brac d’opérette ; Gigla quant à lui est perçu comme uns bourgeois plus mâture et ordonné, et son appartement n’a pas l’aspect de capharnaüm que présentait l’intérieur du roi Toffa. En somme plus on s’approche de l’espace d’influence symbolique de Béhanzin plus Le Hérissé manifeste de la considération à ses hôtes et le summum de l’éloge est atteint à Abomey même, en dépit de l’absence d’un roi pour le recevoir. L’ombre de Béhanzin fait l’objet d’une quasi vénération. L’auteur loue le sens de l’organisation et de la discipline que Béhanzin a imprimé à ses sujets. Poussant plus loin son admiration pour l’œuvre et la philosophie politique du monarque exilé qui, à la même époque, menait un combat épistolaire acharné pour son élargissement, l’auteur apporte un certain nombre de démentis sur les crimes ou méfaits imputés à tort à Béhanzin ; les mettant au compte de l’exagération et de l’imagination qui ont contribué à sa diabolisation. Ainsi le député français relativise-t-il et le sens et l’importance des sacrifices humains dans le royaume du Danhomè, une des raisons morales phare de la conquête française.

Au total, le texte de Le Hérissé  confirme l’aura vivante de Béhanzin et le respect qu’il inspire à ceux-là même contre la barbarie desquels il a résisté au prix de l’exil, et du sacrifice suprême. Ce point de vue de Le Hérissé sur la différence éthique entre Toffa et Béhanzin montre l’ineptie de la dérive égalitariste qui caractérise le traitement mémoriel et la représentation édulcorée des hommes et des actes du passé dont dépend le présent et l’avenir

Visite des Trois Royaumes

Visite au Roi Toffa

Tout Européen qui se respecte ne peut venir à Porto-Novo sans faire une visite à notre protégé ‘Toffa. Lorsque je demandai a l’aimable secrétaire général M. Marchal s’il voyait quoique inconvénient a ce que je me conformasse à cette coutume, il voulut bien me répondre qu’il n’y voyait que des avantages. Toffa fut donc prévenu que je me présenterais au « château de Bécon, sa résidence, le lendemain matin, vers neuf heures. H ne faut pas, parait-il, retarder plus tard une visite ù Toffa si l’on veut être certain de le trouver a peu près à jeun. Le lendemain donc, accompagné du capitaine Lallouette en grande tenue, de mon neveu et de l’interprète du gouvernement, dès huit heures et demie je montai en hamac pour me rendre chez Toffa. J’avais mis, moi aussi, ma tenue de service, l’Etoile Noire au cou, et sur mon costume blanc mes insignes de députe. Le palais royal, qui ne ressemble en rien ni à Versailles ni à Fontainebleau, est situé en dehors de la ville de Porto-Novo, sur le bord de la lagune, à deux kilomètres environ du gouvernement.
Au milieu du vaste tata planté de palmiers, d’orangers et de flamboyants qui constitue le domaine privé de Toffa, s’élève un grand bâtiment à étage, construit à l’européenne, entouré d’un mur d’enceinte C’est là qu’habite Sa Majesté le Roi de Porto-Novo.

Un des laris (ministres) nous attend à la porte et nous Conduit directement auprès de son maître Au premier étage à l’extrémité d’une grande pièce décorée du nom de salle du trône, barrant en quelque sorte l’entrée de cette salle Toffa, fumant sa pipe, Toffa est installé sur un canapé de velours vert. Il est vêtu d’un pagne de soie bleu, coiffé d’un képi brodé sur lequel se lit « roi Toffa » a au cou des amulettes nombreuses et tient a la main une canne au pommeau doré. Ses fils et ses ministres sont assis par terre autour de lui.
Toffa est un homme d une cinquantaine d’années, à l’oeil vif et intelligent, à l’abord aimable et courtois. A mon arrivée, il se lève, vient au-devant de nous, très aimablement, nous souhaite la bienvenue et nous invite à nous asseoir. La conversation s’engage. Nous parlons de la France, dont il a toujours été l’allié fidèle, et qu’il voudrait bien connaitre; du gouverneur Liotard, qu’il a en grande vénération: de l’ancien gouverneur Ballot, aux côtés duquel il fit campagne contre Béhanzin. L’interprète Xavier Beraud traduit très exactement, et la conversation dure pendant quelques instants.
À un moment je raconte, incidemment, que l’un de mes collègues de la Chambre française a écrit récemment au Président de la République pour lui demander de gracier Béhanzin et de l’autoriser à revenir au Dahomey. Toffa saute sur son canapé et me fait dire, non plus par l’interprète, mais par mon neveu qui parle sa langue : « Il n’est pas possible que le grand chef des blancs fasse une chose pareille. Condo (c’est le nom de Béhanzin) est le plus mortel ennemi de la France ; il essaierait encore de « casser  » le Dahomey. Son retour est impossible » Je rassure de mon mieux cet excellent Toffa qui, remis de l’émotion que je lui ai involontairement causée nous offre alors d’excellent champagne de la Veuve Clicquot. Il paraît que c’est la marque des grands jours. Nous buvons au Président de la République, au Gouverneur et à la France Au moment où le roi boit en s’abritant derrière son pagne. Ses fils et ses ministres, claquant des doigts se précipitent face contre terre.
Toffa fait apporter des cigares. On ouvre la boite ils ne lui plaisent pas il en jette par terre la moitié. Mais ils ne sont pas perdus pour tout le monde ; ministres et princes du sang se jettent à quatre pieds pour les ramasser. Il y a là un certain Azoumè, un noir superbe à la crinière artistement tressée, qui entend que rien ne se perde. C’est le Mollard de l’endroit. Avec lui, pas un cigare ne traine, pas une bouteille, pas un verre ne restent vides; il se charge de leur faire un sort.
Toffa me propose de visiter sa salle de réception et sa garde-robe. Nous traversons un grand salon encombré de tous les bric-à-brac possibles et imaginables, ranges (‘) sur une table immense qui encombre l’appartement. Il y a là des pendules, des statuettes en marbre. et en plâtre, des boîtes à musique, des collections de pipes, etc.; autour de l’appartement, des meubles de salon, de salle à manger, voire même de chambre à coucher; accrochées aux murs, des gravures françaises, anglaises : le portrait de la reine d’Angleterre fait pendant à un tableau représentant Judith tuant Holopherne; un grenadier du premier Empire coudoie un échantillon du nu au dernier Salon. Cette salle est un vrai magasin d’accessoires de théâtre, une boutique de revendeur du quartier du Temple. Tout à côté se trouve la garde-robe royale. Il nous faut tout voir, tout admirer; on ne nous fait grâce ni du chapeau ni d’une paire de bottes Successivement passent devant nos yeux la série des chapeaux à claque garnis d’or et surmontés de plumes blanches, rouges, bleues, vertes et portant tous, sur le devant brodé en or  » roi Toffa ». Pour chacun des chapeaux, il y a un habit différent dont la couleur du fond, en velours, correspond à ta couleur de ta plume du chapeau. Ce sont de superbes redingotes brodées et doublées de soie comme on en portait à Versailles sous Louis XIV; les cothurnes, portant toujours l’inscription « roi Toffa » – afin que nul n’en ignore – sont en aussi grand nombre que les chapeaux et que les habits.
Il se dégage de toute cette friperie une odeur de musc et de naphtaline qui vous prend à la gorge. Toffa est enchanté de nous montrer toutes ces richesses il essaie devant nous ses différentes coiffures et nous explique que chaque année, au 14 juillet, quand il se rend au gouvernement, il revêt successivement dans la journée tous ces costumes, et que son
peuple est heureux de le voir aussi bien habillé. Après l’empereur Guillaume d’Allemagne, c’est certainement le monarque le mieux nippé du monde entier.
La visite intérieure terminée, Toffa descend avec nous dans la cour du tata nous fait admirer la salle d’audience où il rend la justice, la belle ligne de cases qui abritent ses nombreuses femmes, puis nous reconduit jusqu’à la porte de son domaine et, très galamment, nous dit au revoir en nous souhaitant toutes sortes de choses heureuses pendant notre séjour dans son royaume.
Dès le lendemain de notre visite, un « lari « (ministre) de Toffa, porteur de la canne royale un joli jonc à pomme d’or enfermé dans un écrin en peau de daim venait, suivant l’étiquette rendre, au gouvernement, la visite que j’avais fuite à son maître, m’apportant ses compliments et me souhaitant bon voyage et prompt retour.
Toffa, on le voit, n’est pas un roitelet ordinaire. Sur la côte de Guinée, c’est quelqu’un ; il sait dépenser généreusement tous ses revenus, (qui sont considérables, et, malgré son amour quelquefois immodéré pour l’absinthe ou pour le Champagne, il a su conserver sur ses sujets une certaine autorité qui n’est point inutile au bon fonctionnement du régime de protectorat que nous avons institué au Dahomey.

Visite du Roi Gigla d’Allada

Le roi Gigla, lui, est venu en hamac; c’est un noir d’une cinquantaine d’années, au regard ouvert et intelligent; il est vêtu d’un pagne de soie à rayures multicolores, coiffé d’un képi cylindrique brodé d’or, fume sa longue pipe et tient à la main sa canne à pomme d’ivoire. Derrière Gigla, deux noirs solennels, l’un le porte-parasol, l’autre le porte-crachoir,
suivent leur maître à deux pas; puis ce sont les ministres, et l’orchestre royal composé de tambourins, de cymbales et de cornes d’ivoire, et derrière cet état-major deux ou trois cents personnes qui crient hurlent, tirent des coups de fusil, font un tapage infernal qui va durer jusqu’à l’arrivée a Alladah. Je prends la tête du cortège. Mes hamacaires, surexcités par les cris, le bruit du tam-tam et l’odeur de la poudre, marchent à une allure extraordinaire ; en vingt-deux minutes, les quatre derniers kilomètres sont franchis; c’est à grand’ peine si je puis arriver à les retenir pour faire mon entrée à Alladah en même temps que l’administrateur et le roi.
Les indigènes, hommes, femmes et enfants, accourent pour voir passer le cortège. On a déployé le grand parasol royal à fond blanc, brodé de chimères noires et rouges; l’orchestre redouble, les cornes font entendre de véritables rugissements, le canon tonne, les coups de fusil éclatent de toutes parts, et nous nous trouvons transportés devant la résidence française sans avoir eu même le temps de nous rendre compte de ce que peut être la capitale du royaume d’Alladah. Ce sera pour plus tard.
Après force compliments et plusieurs verres d’absinthe, Gigla se retire et, toujours suivi de son cortège, reprend la route de son palais. Le canon continue à tonner sur son passage; le roi s’éloigne, le bruit du tam-tam et le son des cornes se perdent dans la nuit. (…)
Le lendemain de notre arrivée, nous nous transportons chez le roi Gigla pour le remercier de l’accueil qu’il nous a fait la veille. Le roi d’Alladah habite à environ deux kilomètres de la résidence française. On a aménagé pour nous le nombre de voitures nécessaire, et, dès huit heures, six pousse-pousse trainés chacun par trois noirs sont à notre disposition.
La route plutôt le sentier qui mène au palais royal est très mal entretenue et très accidentée; nous avançons lentement, les voitures en file indienne, évitant autant que possible les ornières et les ravins. On voit que Gigla n’use pas de ce moyen de locomotion ; que le résident fasse cadeau d’une voiture à Gigla et sûrement le chemin sera immédiatement améliore.
Tout à coup, le canon se fait entendre, nos porteurs prennent le trot, et nous débouchons sur une large esplanade qui s’étend devant le palais. Les musiciens ordinaires de Sa Majesté, groupés sous un arbre devant la porte d’entrée, exécutent tes morceaux (toujours les mêmes) de leur répertoire peu varié. Gigla, sur le seuil de la porte du mur d’enceinte, entouré de ses ministres, nous attend. Nous montons avec lui dans ses appartements, installés au premier étage d’une maison bâtie à l’européenne. On s’assied, on cause et l’on boit l’absinthe (à huit heures et demie du matin!).
La pièce dans laquelle on nous reçoit est très simple, mais très proprement installée. Ce n’est plus le capharnaüm de Toffa, mais un bon intérieur bourgeois : pendules, horloges et boîtes à musique s’étalent tout autour de l’appartement. La conversation porte sur le chemin de fer qui maintenant passe tous les jours à Alladah; grâce à lui, le commerce de la région va aller en se développant, et Gigla est très fier d’avoir contribué pour une large part à la construction de la voie ferrée. It a pour le commandant Guyon, directeur du chemin de fer, une admiration profonde et est enchanté d’avoir pu, à un moment donné, mettre à sa disposition plus de quatre mille travailleurs. Il me dit, à plusieurs reprises, son dévouement à la France et son désir d’être toujours agréable au gouverneur.
Au moment où je vais partir, Gigla fait amener une chèvre, qu’il me prie d’accepter. Je le remercie et lui annonce l’envoi d’un tapis et d’un pavillon national qu’il pourra arborer sur son palais le jour du 14 juillet. Nous prenons congé. Gigla et ses ministres viennent nous reconduire jusqu’aux voitures ; le tam-tam recommence, et nous rentrons à Alladah à grande allure, au risque de nous rompre le cou. Nous employons les quelques heures qui nous restent à visiter la capitale, qui n’est qu’un grand village très étendu mais fort bien percé. Les rues n’ont pas moins de huit mètres de large et sont bordées de fossés profonds. Depuis que la gare a été construite, on a percé deux grandes voies, allant l’une de la résidence à la gare, l’autre de la gare au village. Une grande cour s’étend en avant de la résidence à côté sont installées les paillottes du marche. Tout cela a fort bon air, et ces travaux ont été exécutés avec beaucoup d’intelligence et beaucoup de goût.

Visite d’Abomey

À environ six kilomètres de l’ancienne capitale de Béhanzin, l’horizon s’élargit tout à coup, et l’on se trouve à l’extrémité d’une belle ligne droite bien débroussaillée, sur une largeur de six mètres, avec fossés d’écoulement des eaux à droite et à gauche c’est la grande route d’Abomey à la gare de Kinta qu’on est en train de construire et qui doit être maintenant terminée.
L’administrateur d Abomey a envoyé au-devant de nous, jusqu’à ce point, un relais de porteurs; aussi la fin de l’étape se fait-elle rapidement. Les hamacaires marchent sur une seule ligne à une vitesse d’au moins six kilomètres à l’heure.
Dans le lointain, à la hauteur des premières maisons d’Abomey, nous apercevons une masse qui s’avance, puis on entend distinctement les cris et le tamtam. C’est te chef de la région qui vient nous souhaiter la bienvenue au moment où nous entrons sur son territoire. Quand nous sommes arrives à cinquante mètres des noirs, nous nous arrêtons, je descends du hamac, et le chef s’avance vers nous. C’est un homme encore jeune, de taille moyenne, assez gros, à la face glabre, portant, l’un par-dessus l’autre, trois ou quatre pagnes brillants et brodés; ses bras et ses poignets sont ornés de bracelets en verroterie et en argent massif; il a sur la tête une sorte de bonnet grec brodé. Il est monté sur un petit cheval gros comme un poulain de six mois; un noir tient l’animal par une corde passée en licol, deux autres noirs soutiennent le cavalier à droite et à gauche, un quatrième tient la queue du cheval, pendant que le porte-parasol fait tourner très rapidement au-dessus de la tète du chef l’insigne du commandement.
Les musiciens frappent sur leurs tambours à tour de bras, secouant avec frénésie des calebasses remplies d’amandes de palme, pendant que, dans la foule, on crie, on hurle, on gesticule, en se précipitant au-devant de nous. Après échange de compliments, nous reprenons la marche vers Abomey. Le chef est remonté à cheval et marche en tête avec ses deux ou trois cents noirs. Nous suivons à bonne distance, pour éviter la poussière soulevée par cette masse humaine, et suivons, pendant une demi-heure, de longues avenues, larges de huit mètres, plantées de flamboyants, bordées de vieilles maisons en ruines et de hautes murailles en terre qui entourent l’ancien palais des rois dahoméens.
En passant sur la place du marché, la tête du cortège s’arrête; le chef vient avec des enfants m’offrir des fleurs, puis on se remet en marche, et l’on arrive, quelques minutes après, devant la résidence de France. L’administrateur du cercle et tous les Français présents à Abomey sont !à, nous attendant devant la porte d’entrée. Des mains amies se tendent vers nous, des centaines de noirs nous saluent de leurs cris. Les tam-tams font rage. Nous sommes arrivés dans l’ancienne capitale du roi Béhanzin.

La résidence de France, qui a fort grand air, est bâtie, parallèlement à ia route, au fond d’une vaste cour autour de laquelle ont été construits les bâtiments nécessaires à la poste, à la milice et aux différents services.
C’est une belle construction, au rez-de-chaussée de laquelle sont installés les bureaux et les magasins. Au-dessus se trouve le logement particulier de l’administrateur. En façade, un large escalier permet de monter directement de la cour au premier étage. La résidence est séparée de la voie publique par un mur en pisé de faible hauteur, découpé par des embrasures, derrière lesquelles on aperçoit une mitrailleuse française, en cuivre, donnée autrefois à Béhanzin par les Allemands.
L’artillerie des rois du Dahomey, prise par les troupes françaises en 1892, a été descendue de ses affûts; quinze ou vingt pièces de canon en bronze sont là, gisant sur le sol, placées sur deux rangs, au milieu de la cour, jalonnant la voie centrale qui mène à la résidence. De l’autre côté de la route, face à la résidence, s’étend une immense esplanade, autour de laquelle ont été construits de nombreux bâtiments servant d’écoles, de caravansérail et de magasins.

Au moment de notre arrivée, il y a sur cette esplanade une grande animation la mission Moll, arrivée la veille, y a installé son campement. Sur une première ligne, en avant, face à la résidence, les tentes des officiers, celle du capitaine au centre. Sur une seconde ligne, les tentes-parasols pour les observations géodésiques et la grande lente qui servira de salle de trayait, de salle à manger et de lieu de réunion.
Tout à fait en arrière, rangées méthodiquement, les cinq cents charges vivres, munitions, bagages de la mission. Ces charges sont placées sur dix lignes; elles occupent une surface de cent mètres de targe sur cinquante mètres de profondeur. J’ai déjà dit que la mission Moll était chargée de délimiter, concurremment avec une mission anglaise, la frontière franco-anglaise entre le Niger et le Tchad. La plupart du temps, lorsque nous envoyons une mission aux colonies pour opérer avec des missions étrangères, nos officiers n’emportent avec eux que !e strict nécessaire; aussi se trouvent-ils souvent dans impossibilité de rendre les politesses qu’ils reçoivent. On peut être certain qu’il n’en sera pas de même pour la mission Moll; elle voyage avec le maximum de confort qu’on peut avoir dans ces régions. Je ne sais comment est approvisionnée la mission anglaise; elle peut être, elle doit être très bien; je doute fort qu’elle soit mieux montée que nos nationaux.
Le capitaine Moll a voulu inaugurer son voyage par une réception française il a convié à déjeuner tous les Français présents en même temps que nous à Abomey. La table est dressée sous la grande tente du camp ; elle est couverte de fleurs ; on a sorti le service de gala, vaisselle plate en nickel et le cook de la mission a composé un menu qui ne laisse rien a désirer.
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MENU DU 14 DECEMBRE 1903
HARENGS MARINE AU SAUTERNE
OMELETTES BEHANZ!N
ANDOUILLETTES TRUFFES DE VIRE
FLAGEOLETS TAM-TAM
NAVARIN
CHEVREAU ROTI
BETTERAVES Et SALADE
FRUITS
CONFITURES
SAUTERNES PONTET-CANET CORTON CHAMPAGNE

Au moment où nous allons nous mettre à table, un excellent gramophone installé sous une des tentes d observation, fait entendre la Marseillaise et pendant tout le repas nous rappellera les airs populaires de la mère-patrie. (…)
Un tam-tam
Après le déjeuner, nous avions à peine installé notre campement dans l’ancienne résidence française d’Abomey, mise à notre disposition, nous allions commencer la sieste, quand nous entendîmes au dehors un grand bruit. C’étaient tous les chefs de quartiers avec leurs clientèles, toutes les corporations de féticheurs et de féticheuses d’Abomey qui arrivaient pour donner un grand tam-tam en notre honneur. Au cours de mes voyages en Afrique, il m’a été donné de voir bien des fantasias arabes, d’assister a bien des tam-tams noirs ; je n’ai jamais vu une réjouissance publique mieux organisée que celle qu’on nous offrit à Abomey.
Nous sommes installés sous tu véranda du premier étage de la résidence, et devant nous viennent successivement se masser les différentes corporations. On croirait qu’un metteur en scène a réglé à l’avance un ballet monstre qui ne compte pas moins d’un millier d’exécutants. Féticheurs et féticheuses ont revêtu leurs costumes aux couleurs vives et variées; il v a, autour de la cour, cinq ou six groupes distincts avant chacun son orchestre, ses chanteurs et ses danseurs, et la fête commence au milieu d’un tapage assourdissant, tout le monde criaient et dansant en même temps une farandole immense. Puis ce sont les féticheurs et tes féticheuses qui se placent sur un rang au centre de la cour et viennent danser individuellement les pas les plus fantastiques, maniant la récade, le bâton et le sabre avec une dextérité extraordinaire, pendant que les chefs, excités par leurs sujets qui battent des mains en cadence, se livrent eux-mêmes aux contorsions les plus variées.
Aux danses guerrières succèdent les danses érotiques c’est ignoble, mais on ne peut nier que les exécutants ne soient de véritables artistes; puis c’est la danse générale, qui fait présager que nous touchons à la fin du spectacle, qui ne dura pas moins de deux heures.
Le capitaine Moll fit apporter le gramophone, et l’on essaya d’en donner une audition à tous ces noirs, afin de juger de l’effet que produirait sur eux cette merveilleuse invention. Ils écoutèrent en silence, mais tous les chants, tous les airs d’opéra, ne parvinrent pas à les dérider; c’est à peine s’ils parviennent à comprendre une marche militaire avec tambours et clairons. Ils ne firent entendre leur grognement de satisfaction qu’en entendant l’instrument répéter les rires d’un chanteur de la Scala.
Une large distribution de tafia et d’anisado, faite aux chefs et aux premiers sujets de la troupe, termina celle fête, qui marquera dans mes souvenirs coloniaux. (…)
La mission étant mise en route, après avoir serré une dernière fois les mains de nos amis, nous nous mettons en mesure de visiter Abomey, qu’au moment de notre arrivée nous avons traversé sans avoir le temps de rien voir.
L’ancienne capitale des rois du Dahomey n’a rien de comparable aux villes noires du Sénégal et du Soudan en général très resserrées. Abomey s’étend sur une surface de plusieurs kilomètres carres; cases en ruines, paillottes sous lesquelles vivent les noirs groupes par familles sont séparées les unes des autres par de vastes jardins.
L’administrateur, M. Maire, à l’activité duquel on ne peut trop rendre hommage, a fait percer toute une série de larges routes bien comprises, et déjà le long de ces boulevards – car toutes sont plantées – les noirs commencent à construire de nouvelles cases. Dans quelques années, Abomey aura complètement changé d’aspect et donnera au voyageur une impression de ville qu’il n’a pas aujourd’hui. Cette transformation se fera d’autant plus rapidement que les habitants d Abomey sont très habiles dans l’art de bâtir, ce qui tient aux constructions monumentales qu’il leur fallait élever et entretenir au temps de leurs rois.
Une visite à l’ancien palais royal s’imposait. Nous nous y faisons conduire. Le tata de Béhanzin tombe en ruines; c’est un vaste quadrilatère dont chaque face mesure trois cents mètres au moins. Les murs de clôture, en terre de barre, ont six mètres de hauteur. La porte d’entrée, placée dans un rentrant, donne accès dans une grande cour, autour de laquelle s’élèvent trois longues lignes de bâtiments construits en pisé couverts en chaume et abrités par de spacieuses vérandas. Toutes ces constructions sont en déplorable état, et, après deux ou trois hivernages, il ne restera plus rien de ce qui fut la résidence des rois du Dahomey. Une longue galerie, sur les murs de laquelle existent des sculptures primitives retraçant les hauts faits de guerre des amazones, est la seule chose qu’on ait essayé de conserver. Tout ce qui pouvait exister d’intéressant dans le palais en a été enlevé pour être envoyé à l’Exposition de 1900. Chose extraordinaire, l’administration de l’Exposition a renvoyé ces objets au Dahomey! Ils sont conservés au gouvernement à Porto-Novo en attendant qu’on ait construit à Abomey une salle convenable pour les y exposer. En arrière des constructions, plusieurs séries de qu’au sol, sont habitées par les anciennes femmes des rois Ghezo et Glélé, ancêtres de Béhanzin, qui vivent sur les cendres de leurs époux. Dans une de ces cases, où l’on ne peut entrer qu’en rampant, deux femmes de Ghezo nous ont montré son tombeau. Le corps du roi repose sous une couche de terre battue recouverte de nattes et de tapis. Ces reines découronnées ne sont pas fières et acceptent avec reconnaissance la menue monnaie que généreusement nous leur octroyons pour les remercier. Les jardins du tata qui sont immenses (l’enclos n’a pas moins de trente hectares), sont en friche Les jardins du tata qui sont immenses sont en friche; tout cela a un aspect désolé, et il est vraiment regrettable que, dans ce coin historique, l’administration française ne fasse pas quelque chose pour perpétuer le souvenir des rois du Dahomey.
J’ai demandé à voir la tour des sacrifices, qui fut immortalisée par nos journaux illustrés au moment de l’expédition. On m’a dit, ce dont je me doutais un peu, qu’elle n’avait jamais existé, que les sacrifices humains étaient bien moins fréquents au Dahomey qu’on ne nous l’a affirmé, et que, si des condamnés de droit commun, si des prisonniers de guerre étaient trop souvent mis à mort, l’exécution avait lieu, au moment des coutumes, soit dans l’enceinte du tata soit sur la place qui se trouve devant la porte d entrée, et que les têtes des suppliciés étaient ensuite exposées sur les murs du palais, suspendues à des crochets qui existent encore.
Loin de moi la pensée de vouloir représenter Béhanzin comme un roi débonnaire employant seulement la douceur pour gouverner le peuple dahoméen; mais, si je m’en rapporte à tout ce que j’ai entendu dire autour de moi à Abomey, on a singulièrement exagéré sa cruauté. Qu’avant notre occupation il y ait eu, au Dahomey, de nombreuses exécutions, cela n’est malheureusement pas douteux; mais qu’à jour fixe, tous les ans, le roi envoyât des centaines d’esclaves rejoindre tes ancêtres c’est singulièrement exagère. L’esclave avait alors une valeur marchande, et, dans l’intérêt même du trésor royal, Béhanzin ne devait le sacrifier qu’exceptionnellement, quand, pour une raison d’ordre public, il y avait lieu de marquer le principe d’autorité. S’il en était autrement, le nom de Condo (Béhanzin) serait exécré à Abomey, aussi bien par nos chefs de quartier qui sont ses anciens cabécères (ministres) que par la population, et cela n’est pas. Ces gens ont co
nservé pour leur roi déchu un véritable respect mêlé de crainte, et, s’il revenait demain au milieu de ses sujets, il serait bien reçu. Aussi, n’en déplaise à M. Gerville-Réache, député de la Guadeloupe, qui récemment adressait au Président de la République une supplique en sa faveur, je crois qu’il y aurait grand danger à permettre à Béhanzin de rentrer dans ses Etats. S’il ne se trouve pas bien à la Martinique, qu’on le transporte ailleurs, mais pas au Dahomey. Nous pourrions avoir à nous en repentir.
Tout le pays d’Abomey se ressent encore de la dure administration de Béhanzin, et cette région est certainement la plus soumise, la mieux en main de la colonie. Sous la direction ferme et vigilante de notre résident, les chefs de quartier tiennent merveilleusement leurs sujets. Qu’il s’agisse d’une corvée pour le chemin de fer, d’un recrutement de porteurs, d’une construction de routes, quand l’ordre est donné, on peut être sûr qu’il sera immédiatement exécuté, sans hésitation ni murmure il y a là une discipline de fer, une soumission absolue et de tous les instants.
On se demande comment les rois du Dahomey sont venus installer leur capitale sur un plateau aussi nu et aussi desséché que celui d’Abomey. Pas un filet d’eau, pas un puits; il faut aller jusqu’à une mare située à près de quatre kilomètres pour trouver un peu d’eau boueuse à peu près potable! C’est qu’au point de vue défensif la position d’Abomey présentait des avantages considérables. C’est le seul point élevé de la région; les abords très découverts étaient faciles à défendre, et puis la question d’eau était tout à fait secondaire dans un pays où, pendant l’hivernage, on peut faire des provisions considérables d’eau potable, où la main-d’œuvre ne coûte rien et où une corvée de femmes est rapidement organisée si l’on a besoin d’envoyer chercher de l’eau. Au moment de mon passage, il n’avait pas plu depuis longtemps; les citernes étaient à sec. Aussi, depuis le matin jusqu’au soir, c’était un va-et-vient continuel de femmes entre la ville et la mare. Drapées dans un pagne qui les enserre au-dessus des seins, pieds nus, quelques amulettes autour du cou, de longues théories de femmes, portant sur la tête une lourde buire en terre, se développent le long de la route qui mène à la source. Un gardien est là, en permanence, pour veiller à ce qu’on trouble l’eau le moins possible; un barrage est établi, par groupe de six les femmes s’avancent successivement, remplissent leur buire et reprennent immédiatement le chemin de la ville, marchant bien droit d’un pas tranquille et assuré, sans jamais s’arrêter, sans jamais parler. Il faut aller à Abomey pour voir des femmes qui ne parlent pas! Nous sommes allés jusqu’à cette marc qui suffît à alimenter Abomey pendant la saison sèche c’est un cloaque, un trou béant d’une vingtaine de mètres,
au fond duquel il y a trente ou quarante centimètres d’eau jaunâtre; tout autour, des arbres immenses, sur lesquels gambadent des singes aussi apprivoisés que ceux du Jardin d’acclimatation. Le coin est frais et charmant, mais, comme château d’eau, c’est plus qu’insuffisant

Prof. Boyemi Ajayi

Critique de l’Égalisation Éthique dans l’Histoire

Voyage au Dahomey et à la Côte d’Ivoire / René Le Hérissé Le Hérissé, René-Félix (1857-1922)

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