Lettre à Pancrace sur le Discours d’Adieu de Gbêhanzin

Accaparer ou conquérir ?


Mon cher Pancrace



             



 A propos du discours d’Adieu de Béhanzin, tu me demandes s’il est réel ou pas et si c’est un discours qui a été prononcé par le roi Béhanzin lui-même. Ma réponse est ceci : non, il n’est pas vrai, mais il est réel. Ce qu’on appelle le Discours d’Adieu de Béhanzin est la version qu’en a rendu l’écrivain historien Jean Pliya, dans son œuvre Kondo le Requin. Depuis cette œuvre célèbre qui a fait autorité dans la recension et la précision des faits historiques autour de la tragédie du roi Béhanzin, les mots du discours, les gestes et les personnages cités ont perdu leur statut a priori fictif pour se déplacer vers le pôle de la réalité. Le Béhanzin de la pièce est vu comme le Béhanzin de la réalité de même que le Guèdègbé de la pièce est vu comme le Guèdègbé de la réalité. La chose est d’autant plus facile que ces personnages, historiques et réels en même temps portent les mêmes noms « sur scène et à la ville ». L’œuvre se voulait réaliste, elle est devenue classique, c’est la rançon du succès. Et tout Béninois digne de ce nom ne peut qu’en être fier. Cela n’empêche qu’on doit continuer d’approfondir les recherches sur le discours réel tenu par Béhanzin, et sur les gestes qu’il a eus à ce moment particulier de notre histoire. Partir du discours réel pour aller vers le discours vrai.




  Ce qui me préoccupe moi est la tendance, par certains bricoleurs plus ou moins mal fondés, à faire de la substitution des mots. Tout en conservant le Discours d’Adieu de Béhanzin, c’est-à-dire l’œuvre de Jean Pliya, on introduit des changements dans certains mots qui gênent… Ce qui est un consensus frauduleux. Les deux versions ci-dessous du début du discours montrent bien la subtilité de la manoeuvre :


Version Jean Pliya :


« Compagnons d’infortune, derniers amis fidèles, vous savez dans quelles circonstances, lorsque les Français voulurent accaparer la terre de nos aïeux, nous avons décidé de lutter. …


Version Fondation Zinsou :


« Compagnons d’infortune, derniers amis fidèles, vous savez dans quelles circonstances, lorsque les Français vinrent conquérir le terre de nos aïeux« , nous avons décidé de lutter. …


L’histoire évolue-t-elle avec les mots ? Que faut-il retenir ? Les mots de l’écrivain-historien ou ceux qu’on nous laisse entendre aujourd’hui subrepticement par le canal pseudo historique d’une fondation ? Moi qui, pour avoir été marqué tout petit par la représentation de la pièce de Jean Pliya, Kondo le Requin, par sa propre troupe théâtrale, et qui ai bien appris par cœur le Discours d’adieu de Béhanzin, que retenir ? Qui croire ? Les Français voulurent-ils accaparer la terre de nos aïeux ou étaient-ils venus seulement la conquérir ?



   En tout cas, pour la Fondation Zinsou, le fait est entendu. Conquérir et non pas accaparer tel était le but des Français. Le général Dodds n’était pas un accapareur de « la terre de nos aïeux » mais un conquérant. Dans la langue des historiens, cette substitution lexicale s’appelle du révisionnisme. Mais ce révisionnisme n’est pas naïf, puisqu’il peut bien cacher, de la part de zélateurs perpétuels de la francophonie, une visée idéologique, pour le moins suborneuse : celle qui est au principe général de police des pensées propre à ceux qui s’honorent de nous faire parler leur langue, et qui veillent à nos pensées, les contrôlent et les censurent le plus souvent à notre insu. En l’occurrence, tout le monde sait, les Amazones du roi Béhanzin en premier que ce n’est pas la même chose d’accaparer une femme que de la conquérir.


Le propos idéologique est clair. Il fait partie d’un système argumentaire cher aux Occidentaux, à leur logique de domination et de spoliation des peuples : que ce soit hier sous forme d’esclavage ou de colonialisme, et aujourd’hui sous forme de néocolonialisme, de libéralisme ou de mondialisation. De quoi s’agit-il ? En effet, pour les Occidentaux, que ce soit en Amérique ou en Afrique, la terre appartient au conquérant, pas au premier occupant. Le concept de primo-occupant n’a pas de place dans leur programme de domination du monde.



  Alors, les Français n’avaient pas accaparé une terre qu’ils ont seulement conquise, pour ne pas dire acquise à la sueur de leur force militaire, de leur effort de guerre. Ce débat avait déjà été mené entre Béhanzin et tous les intermédiaires du gouvernement français : Dodds, Ballot, et autres missionnaires plus ou moins espions à la solde du gouvernement français. Et nous savons ce que cela a coûté au vaillant roi. Voilà qu’il ressurgit subrepticement au détour d’une traduction apparemment naïve d’un vieux discours dont il aurait été sain qu’on nous en restituât simplement la lettre ; charge à nous d’en comprendre l’esprit. Au lieu de quoi, on nous lave le cerveau en douce, à la manière bien francophone, tout ça sous les lueurs subtiles d’une Fondation apparemment bien intentionnée.


 Tu me taxeras peut-être de coupeur de cheveu en quatre voire de chipoteur passablement byzantin, mais à la vérité, mon cher Pancrace, il n’en est rien. Les mots ne sont pas naïfs ; ne transigeons pas avec eux et leurs espiègles utilisateurs. Les mots sont chargés de programme et d’intention idéologique très précis. C’est déjà une ambiguïté inconfortable pour le zèbre d’être condamné à parler la langue du lion ; alors faute de mieux il faut qu’il choisisse les mots qui expriment sa pensée et sa réalité. Si nous nous laissons conter sur les mots, nous perdrons au bout du compte toute prise sur les choses, c’est-à-dire sur notre destin. C’est pour cela que j’ai tenu à éclairer ta lanterne. Que certains, soi-disant des nôtres, trouvent leur compte dans l’art subtil de prêter main forte à ceux qui on fait de notre endormissement la condition sine qua non de leur rapport à nous, nous n’y pouvons rien. Mais la vigilance de tous les instants, à commencer par les choses aussi anodines que les mots, est de rigueur. Qu’on ne nous raconte pas d’histoire. Nous ne sommes plus des petits. Personne ne peut nous convaincre du contraire, à moins d’accaparer notre conscience, enfin, j’allais dire conquérir…


Binason Avèkes


Copyright, Blaise APLOGAN, 2007-02-02

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3 commentaires

  1. bonjour à tous ceux qui on contribué à la conception de se site, où j’ai enfin trouvé la réponse à une question que je posais depuis fort longtemps c’était de revoir le discours d’adieu de Béhanzin dont on nous avais parlé en classe de CM2 en 1996 une fois encore merci.j’ai aussi deux (2) préoccupations que voici « comment faire pour trouver la lettre du roi Béhanzin au général Dodds? » et aussi un cours d’histoire que le maître nous avais donné en classe de CM2 c’était sur « le combat livré par le roi Béhanzin et le roi Toffa 1er. si vous pouvez m’aider à accéder à ses deux info je vous en serais reconnaissant. mille fois merci pour l’effort que vous faite pour restaurer l’histoire.
    voici mon adresse E-mail:orensbebe@yahoo.fr

  2. Nous sommes content que vous ayez pu trouver réponse à certaines de vos questions sur Babilown, un site qui investit dans la culture à l’intention de tous les Béninois… Pour trouver la lettre de Béhanzin à Dodds, tout dépend de là où vous vous trouvez. Au Bénin, essayez d’aller aux Archives ; ou adressez-vous à la Fondation Zinsou qui a fait une exposition sur Béhanzin ; en France, à Marseille précisément, se trouvent les Archives des Anciennes Colonies et Territoires d’Outre-Mer. Enfin, il est très probable que le Roman, « Le Journal de Ouanilo » de Blaise Aplogan, qui sera publié bientôt aux éditions l’Harmattan contienne tout ou partie de cette lettre… Merci de votre intérêt pour Babilown.

  3. Hello man,
    je suis étudiante algérienne et mon sujet de mémoire porte sur Béhanzin, ton analyse m’a beaucoup apportée…
    Peace

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