Béninois du Sud, soyez régionalistes !

Bénin : le Paradoxe des Régionalistes

Au Bénin, le régionalisme, loin d’être une invention récente, révèle une fracture ancienne entre deux visions du pays : celle d’un Nord discipliné, solidaire et stratégiquement lucide, et celle d’un Sud désuni, rongé par la haine de soi et l’illusion de la respectabilité.
Entre mémoire historique, calcul politique et aliénation culturelle, le paradoxe des régionalistes reste l’une des clés les plus dérangeantes de la vie politique béninoise..


Les racines historiques d’une fracture

Le régionalisme au Bénin n’est pas une invention récente. Il plonge ses racines dans l’histoire même de la formation du pays, héritée de la colonisation et des rivalités anciennes entre royaumes précoloniaux.
Le Nord, longtemps rétif à l’intériorisation du fait colonial, s’est avec l’avènement de l’indépendance, peu à peu constitué en bloc solidaire, animé par un esprit de corps forgé dans la frustration et la volonté d’accéder au pouvoir présidentiel.
Le Sud, plus tôt exposé à la colonisation, à la mission chrétienne et à l’école française, s’est dispersé dans une mosaïque d’identités locales, de querelles d’ego et d’illusions idéologiques.


Une minorité unie face à une majorité désunie

C’est là que naît le paradoxe béninois : une minorité septentrionale, cohérente, disciplinée, et stratégiquement lucide, parvient régulièrement à dominer la majorité méridionale, désunie, perméable et rongée par la haine de soi dans un contexte politique pourtant voué au régionalisme !
Depuis l’indépendance, ce scénario s’est répété sous des formes diverses — de l’élection d’Hubert Maga à celle de Yayi Boni, en passant par la longue hégémonie de Mathieu Kérékou.
Chaque fois, les mêmes mécanismes ont joué : l’unité calculée d’un camp contre la fragmentation complaisante de l’autre.


Le poids des habitus et l’aliénation du Sud

Le fond du problème réside moins dans la géographie que dans les habitus mentaux hérités de l’histoire. Le Sud, notamment la région fon, porte le poids d’une mémoire ambiguë et douloureuse : non pas celle d’avoir été victime, mais d’avoir participé, par la traite, les guerres internes et les trahisons entre lignages, à sa propre fragilisation historique. Cette mémoire de la faute et de la division continue d’empoisonner son rapport à lui-même.

Alors que les Fon constituent le noyau autour duquel toutes les autres composantes proto-aja de langue gbè — et même edè — devraient naturellement former bloc ou s’allier, ces dernières nourrissent à leur égard un regard de méfiance, voire de défiance. Cette suspicion historique, fruit des anciennes rivalités et des blessures du passé, empêche toute solidarité véritable au Sud. Au lieu d’unir, la mémoire divise ; au lieu de servir de socle à une conscience régionale, elle entretient une fragmentation chronique qui fait le jeu des autres..
À cela s’est ajoutée une aliénation coloniale précoce, qui a instillé dans les esprits méridionaux un sentiment de décalage et de complexe : vouloir être “moderne”, “civilisé”, “occidental”. Ce désir de respectabilité s’est mué en méfiance de soi, en suspicion vis-à-vis du voisin, en incapacité chronique à défendre un intérêt commun. Le Sudiste préfère souvent s’allier à celui qui vient de loin plutôt qu’à son frère ou à son voisin immédiat.


Les Collines, un pont stratégique entre rancune et opportunisme

Or, l’un des ferments essentiels de la cristallisation du sentiment régionaliste réside dans la haine revancharde que nourrissent certains habitants des Collines envers les Fons, censés avoir été leurs bourreaux et tortionnaires durant la période de l’esclavage.
Cette mémoire blessée, transmise de génération en génération, alimente une rancune sourde que les politiciens ont su convertir en instrument électoral.
Mais ce ressentiment ne se limite pas à l’affect : il s’accompagne d’une position géographique et culturelle singulière. Les Collines, situées entre le Nord et le Sud, jouent le rôle d’un espace-pont, d’une zone de passage et de traduction.
Cette centralité leur permet d’extraire du Sud tout ce qui peut l’affaiblir — voix, soutiens, relais, symboles — pour le mettre à la disposition du Nord dans le combat politique.
C’est dans cette fonction d’intermédiaire rusé et ambivalent que se trouve l’une des clés du régionalisme.


Les failles morales et intellectuelles du Sud

Mais ce parti pris régionaliste ne tiendrait pas sans les failles morales et intellectuelles du Sud.
Le Sudiste moyen se rêve “éclairé”, “ouvert”, “démocrate”, “républicain”. Il se proclame respectueux des droits de l’homme, épris d’égalité, soucieux de transparence — souvent même plus royaliste que le roi. Il joue au civilisé, au moderne, à l’homme des valeurs universelles, sans se rendre compte qu’il ne fait que mimer un modèle qui l’exclut.
Pendant qu’il s’adonne à ces postures d’intellectuel mondain, persuadé d’incarner la conscience morale du pays, d’autres — plus rustiques en apparence mais infiniment plus lucides — raisonnent en termes d’intérêts : appartenance régionale, communauté de destin, défense du clan, consolidation des positions, partage du pouvoir, transmission des rentes.


« Le Sudiste parle d’éthique quand l’autre parle d’ethnie ; il rêve de démocratie pendant que l’autre compte ses frères. »


L’opportunisme des élites méridionales

Les régionalistes du Nord ont très tôt compris cette faille psychologique et en ont fait un levier redoutable. Conscients de leur minorité sociologique, ils ont bâti leur force sur la division méridionale et sur l’opportunisme de ses élites. Ces dernières, flattées, cooptées ou achetées, servent d’alibi démocratique à un système dont elles ne contrôlent ni la direction ni les bénéfices. Elles participent au festin politique en croyant avoir une place à table, sans voir qu’elles ne sont là que pour justifier la mainmise des autres.


Une supériorité stratégique fondée sur la lucidité

Ainsi, les régionalistes sont rompus à l’art de transformer leur faiblesse numérique en avantage stratégique. Ils exploitent la naïveté morale du Sud, son goût du discours “républicain”, son attachement théâtral aux valeurs occidentales.
Pendant que les élites méridionales discourent sur la démocratie et la bonne gouvernance, leurs adversaires, eux, agissent : ils tissent des réseaux, placent les leurs, contrôlent les institutions et s’assurent de la continuité de leur influence.
Ainsi, le Bénin vit depuis des décennies sous un paradoxe permanent : ce sont les minoritaires, longtemps éloignés et défiants à l’égard du système colonial, qui entendent détenir aujourd’hui le pouvoir post-colonial — au nez et à la barbe des majoritaires que la culture coloniale avait pourtant favorisés.


Le cynisme d’État des régionalistes

Mais le plus grand paradoxe demeure celui des régionalistes eux-mêmes.
Sous prétexte de défendre leur terre, ils exploitent leur propre peuple autant qu’ils tirent parti de la faiblesse de leurs adversaires. Leur discours de solidarité communautaire n’est bien souvent qu’un masque : derrière l’apparence d’unité se cache un cynisme d’État, une conception du pouvoir réduite à la rente familiale et clanique.
Ils ont fait de la manipulation des blessures méridionales leur principale ressource politique — un art consommé de l’entourloupe électorale où la psychologie des vaincus devient l’arme des vainqueurs.

Or, rien de tout cela ne contribue à l’édification d’une nation digne de ce nom, encore moins à celle d’une Afrique solidaire. Comment prétendre unir le continent quand on refuse d’unir son propre pays ? Comment rêver de fraternité africaine quand on spécule sur la division de sa patrie, quand on nourrit et entretient les fractures régionales dont on vit ?


Le paradoxe d’un régionalisme à sens unique

Le paradoxe des régionalistes, c’est donc celui d’une minorité habile qui règne non par la force du nombre, mais par la ruse et la connaissance intime des failles morales de la majorité.
Tant que les Sudistes continueront de confondre individualisme et liberté, méfiance et lucidité, tant qu’ils croiront qu’être moderne, c’est se méfier de son frère, les régionalistes n’auront même plus besoin d’être nombreux pour régner : il leur suffira de comprendre mieux le désordre des autres.


Régionalisme ou haine de soi ?

Cela étant dit, on aurait tort de reprocher aux régionalistes du Nord leur cohésion.
Le régionalisme, pris dans sa dimension saine, n’est pas un mal : il exprime un instinct collectif, une volonté de protection et de promotion des siens, une manière de donner à une communauté une voix et un poids dans la République.
En vérité, on aurait aimé que le Sud en fût capable — qu’il sût défendre ses intérêts, se reconnaître dans une solidarité réelle, parler d’une seule voix au lieu de s’épuiser dans des querelles d’ego et des postures morales.
Car un Sud uni et réconcilié avec lui-même pourrait enfin nouer avec le Nord des alliances politiques équilibrées, fondées non sur la ruse ni sur la culpabilité, mais sur la recherche sincère de l’intérêt supérieur de la nation.


Un paradoxe moral et politique

Le véritable problème n’est donc pas le régionalisme, mais l’asymétrie morale qu’il suppose et exploite. Le Nord est régionaliste par stratégie, par instinct de survie et de conquête ; le Sud, lui, est moraliste par vanité, par complexe et par habitude d’auto-culpabilité.
Le premier défend son camp ; le second doute d’en avoir un. Et c’est là que le paradoxe prend toute sa force : le régionalisme des Nordistes est spéculatif, presque sophistique.
Il se fonde sur un principe implicite :

« Pendant que moi je défends les miens, il faut que toi, mon adversaire, tu ne le fasses surtout pas. »


Kè, Hùn, Àjà et Àyɔ : unissez-vous !

Ce régionalisme-là n’est pas un dialogue, c’est une stratégie à somme nulle.
Il prospère sur la démission morale de l’autre, sur la haine de soi d’un camp qui croit que l’universalisme commence par l’oubli de soi. Tant que le Sud confondra l’ouverture avec la reddition, la tolérance avec la faiblesse, et la lucidité avec la division, il servira malgré lui de marchepied à ceux qui savent transformer leur appartenance en pouvoir.

Le paradoxe béninois est donc complet : dans un pays où le régionalisme du Nord sert de moteur à la conquête, le Sud s’interdit le sien au nom de principes qu’il ne comprend plus — principes venus d’ailleurs, mêlant universalisme abstrait et culpabilité d’une mémoire non apaisée. Car le Sud vit encore sous le poids d’une histoire qu’il n’a jamais su transformer en force : celle de la traite, des guerres intestines, des trahisons entre lignages. Il a fait de cette mémoire douloureuse non pas une conscience lucide, mais une morale de la retenue, comme si se défendre revenait à se condamner une seconde fois. Ce n’est donc pas la force du Nord qui écrase le Sud, mais la docilité du Sud, sa disponibilité à servir de relais aux ambitions des autres. Les Nordistes ne gagnent jamais seuls : ils gagnent avec la complicité active des élites méridionales, promptes à se vendre au plus offrant, à troquer leur influence locale contre une reconnaissance nationale de façade.

Ces élites, nourries au lait du moralisme occidental et biberonnées aux abstractions de la démocratie, croient qu’en se montrant vertueuses, elles participeront à la rédemption du pays. Mais elles ne font qu’entretenir le cycle de leur propre impuissance. Leur souci de respectabilité, leur peur d’assumer des solidarités régionales, leur prétention à incarner la conscience universelle du Bénin les transforment en instruments parfaits de domination : les maillons faibles d’un système dont elles dénoncent les effets tout en servant la cause.

Être régionaliste, pour le Sud, ne serait pas une régression, mais un sursaut de lucidité. Ce serait reconnaître que la défense de soi est la première étape de la défense de tous, que l’unité nationale ne se bâtit pas sur la naïveté mais sur l’équilibre des forces. Sudistes de Kè, Hùn, Àjà et Àyɔ, n’ayez pas peur d’être vous-mêmes. Tant que les Nordistes continueront d’être régionalistes, n’ayez pas peur d’être régionalistes vous-mêmes — non pas pour diviser, mais pour exister. Car on ne bâtit pas une nation sur la servilité, ni une Afrique libre sur le reniement de soi.

Amùsù Babatundé

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