Black Blabla : Nouveaux média et Syndrome de la Horde Primitive

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A leurs débuts, les hommes ont commencé à vivre en horde, puis en famille, puis en tribu, en clans, en ethnies, etc.. Parallèlement, les lieux de leur habitations ont été tour à tour la hutte,  le village, le hameau, la ville, la cité, la mégapole, etc.. Au fur et à mesure du développement des technologies, les rapports humains, sous l’effet de la pression géographique, se sont distendus. Les guerres, le besoin de trouver la nourriture, le développement de l’industrie, la création des villes, les moyens de transports : chemin de fer, voitures, avions, etc.. ont été des facteurs déterminants de cette expansion. Cette dynamique a eu raison de l’unité géographique primitive de la horde. L’émergence de l’état et de la nation s’appuie sur cette double articulation de la persistance du terroir à unité géographique restreinte, et l’éclatement des familles, des clans dans un cadre discontinu, élargi aux limites national, et mondial. L’aménagement du territoire contribue à faire de la nation et de la société des cadres nouveaux de rapports humains. L’homme moderne, citoyen d’une nation cadrée et encadrée par l’état est devenu un homo socius dans une société elle-même soumise à la dynamique transformatrice des technologies.

A l’échelle sociale, de nouveaux moyens de communication voient le jour qui ont pour fonction d’assurer l’échange d’information entre les individus et les communautés d’une part, les groupes et institutions sociales d’autre part. Au moyen de communication primitif qu’était alors la parole, s’ajoutèrent de nouveaux comme l’écriture qui se développera à travers les formes socialisées du courrier, du livre, des journaux et de leurs industries. La parole parut alors reléguée au plan restreint des échanges de proximité. Mais c’est compter sans le pouvoir de résurrection de l’évolution technologique. La radio donna ainsi une nouvelle vie à la parole à l’échelle élargie de la société. Puis la télévision apporta la dimension du visuel et de l’image. Elle induisit avec elle et plus que ne le fit la radio, l’illusion de la proximité primitive, la dénégation de la rupture de l’espace restreinte de la horde primitive. Mais cette illusion et la dénégation qui la fonde ne font que souligner l’extraordinaire évolution des rapports humains, depuis l’état de la horde primitive jusqu’à l’homme moderne. S’il va de soi que l’évolution de l’homme est une fonction directe de ses capacités technologiques, la perception du rapport entre l’homme et la technologie elle-même a évolué avec le temps. Au début, il était clair que la technologie est le produit de l’homme ; mais avec le temps, l’univocité de la hiérarchie entre le sujet et l’objet qui caractérisait ce rapport s’est aliénée. Si l’homme continue de produire la technologie, dialectiquement et à son corps défendant, il est devenu un pur produit de la technologie.

Par ailleurs, la technologie en s’élançant vers les cimes inexplorées du progrès ne suit pas toujours dans sa production de l’homme une trajectoire linéaire. Au plus profond de l’homme moderne subsiste les germes de l’homme primitif. Et la technologie qui est censée éloigner l’homme primitif de l’homme moderne par le biais de l’évolution est la même qui bien souvent l’en rapproche de façon inattendue et inespérée. Le lien intime entre la rémanence des instincts de la horde et la non-linéarité de la trajectoire du progrès technologique rend raison de l’idéalité des nouvelles technologies de l’information dans l’optique régressive d’un monde des origines qui renouerait avec lui-même. Cette justification n’est pas seulement une prise en charge métaphorique, mais est appuyée par les multiples stimulations ou résurrections qu’induit l’usage des nouvelles technologies de l’information. Alors que jusque-là les moyens de communication n’ont fait qu’entériner le mouvement graduel de la dislocation des unités sociales primitives vers un espace rationalisé où seul le lien social s’est substitué à la chaleur empirique de la horde, avec les nouvelles technologies de la communication, l’espace des rapports humains à nouveau se rétrécit. Ce rétrécissement libère l’aspiration atavique de l’homme à une proximité de type primitif. Les familles distantes ou éparpillées se retrouvent, les tribus et les clans se ressoudent, de nouvelles communautés culturelles basées sur des critères d’identité et de proximité se forment. Tous ces réseaux communautaires réactualisent le besoin de communauté et de chaleur de la horde primitive. L’internet a contribué à accréditer l’illusion du village planétaire dès lors que l’on reste dans le seul registre des échanges virtuels. En effet, l’instantanéité et l’ubiquité des formes d’échange qu’implique l’Internet n’ont rien à envier aux moyens antiques de la horde primitive. Mais hormis l’instantanéité et l’ubiquité, l’internet ne parvient pas à renouer avec l’élément naturel de la chaleur de la horde primitive. Il n’en constitue au mieux qu’une étape rationnelle. La raison de cette limitation réside dans le fait qu’internet est centré sur l’écriture et une infrastructure lourde et sophistiquée, en dépit de ses potentialités multi-médiatiques. Or le besoin régressif d’une communication à forte charge fusionnelle calquée sur le modèle de la horde s’appuie, comme chez l’homme primitif, sur les sens naturels que sont l’ouïe et la vue. L’ouïe étant le siège dual de la parole : en effet l’homme ne parle que parce qu’il entend et il n’entend que parce qu’il parle. D’où l’importance spécifique dans les nouveaux médias des moyens de communication mettant en jeu l’ouïe et la parole. Si la parole est le premier niveau culturel de la sociabilité de l’homme, l’ouïe quant à elle a préexisté à la parole et préfigure de ce fait le sens par excellence qui aspire et capte en priorité ce besoin régressif de communication sur le mode primitif de la horde. A la proximité spatiale réelle et immédiate qui caractérisait la horde primitive se substitue l’instantanéité d’un échange qui abolit les distances. Et c’est dans ce nouvel espace acoustique qui entretient l’illusion de la présence et conforte le désir brûlant de la proximité que se reconstitue l’unité perdue de la horde.

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Le fait que de tous les nouveaux moyens de communication, le téléphone portable soit celui qui rencontre l’adhésion massive des usagers n’est pas seulement dû à son coût relativement abordable et à la simplicité de l’infrastructure technique de son utilisation. Il est aussi et surtout la traduction du fait que ce moyen satisfait plus que tout autre le besoin régressif d’une communication de la horde, besoin enfoui au plus profond de l’homme moderne. La sociologie et l’anthropologie du téléphone portable sont à cet égard très éclairantes. Ainsi, dans les sociétés occidentales, le téléphone portable est devenu l’outil de communication par excellence des jeunes. C’est la preuve que les jeunes, qui gardent encore une part de leur virginité instinctuelle, sont plus à même d’exprimer et de satisfaire ce besoin primitif sans une grande barrière du surmoi culturel. La force de leur adhésion prouve si besoin est le rôle d’écran de la culture et des structures symboliques dans la disposition régressive à se calquer sur le modèle de communication de la horde primitive.

De même, à Paris, une observation empirique du comportement d’une certaine catégorie d’immigrés, révèle une appropriation du téléphone portable qui conforte l’hypothèse d’un usage régressif de la parole qui confine au schéma de la horde primitive. Par ailleurs, le fait que parmi la population d’origine africaine de Paris très portée sur un usage oisif du téléphone portable se trouve une large proportion de femmes au taux d’analphabétisme très élevé corrobore l’hypothèse d’un usage du téléphone portable comme objet de communication primaire de nature régressive. Cet usage qui trahit une dénégation inconsciente de la réalité de la situation d’atomisation des usagers, tend à substituer à la réalité l’ordre de la spontanéité, de la continuité, et de l’ubiquité des échanges intra-communautaires et interpersonnels sur le mode naturel de la horde primitive. Dans cette communauté et ces classes sociales, le culte de la parole érigée en culture de l’oralité fait bon ménage avec la volonté affichée de s’insérer dans la modernité. Mais la question est de savoir si cette volonté qui croit court-circuiter l’exigence de la réflexion, de la médiation symbolique ou le recul de l’analyse propre à l’écriture n’est pas un leurre ou un masque des handicaps sociologiques et historiques inhérents à l’analphabétisme chronique répandu en Afrique.

Dans ce cas, le culte de la parole qui règne en Afrique doit-il être validé ou valorisé en culture de l’oralité ? L’Afrique, dans son appropriation des nouvelles technologies de l’information doit-elle se laisser aller sur la pente régressive de ses dispositions qui touchent à l’immédiateté, à la spontanéité et à la proximité sans une réflexion responsable sur ce qu’il en coûte de refouler l’exigence de médiation et de recul de l’analyse qui vont de pair avec la culture de l’Alphabet ?

Dr Aléjo Basile, Sydney

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