De Buhari à Trump en Passant par Poutine : à Chacun son Terroriste

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Depuis au moins l’émergence de la figure historique de Ben Laden, et la croisade occidentale contre le terrorisme sous l’égide des Etats-Unis,  le mot terrorisme est tombé dans un champ de captation rhétorique à usage politique ; non seulement il est mis à toutes les sauces, mais il est brandi comme arme de lutte contre les ennemis politiques. La tendance a commencé dans les démocraties occidentales elles-mêmes où la désignation prend des libertés par rapport à la sémantique et s’octroie de façon polémique selon les visées ou la personnalité du généreux donateur. A force, le mot est mis en lambeau, récupéré dans des chapelles idéologiques, au point que deux terroristes ainsi désignés par des chapelles distinctes finissent par ne plus se ressembler  du tout. Le terroriste de Trump est-il le terroriste de Macron ? Et leur terroriste est-il celui de Poutine ou de Xi Jinping ?

Cette dérive politico-sémantique délibérée est encore plus navrante lorsqu’elle est le fait de pseudo-démocraties, comme il en est légion en Afrique. Le cas du Nigeria mérite examen. Au pourvoir depuis plus de quatre ans et ayant réussi à renouveler son mandat à coup de fraude violente, Buhari dont le pays est pris dans un malestrom de violence de tous ordres est bien placé pour crier au terrorisme. On connaît les exactions barbares de la secte islamiste Boko Haram assoiffée de sang et de sexe ; il y a aussi les bergers peuls qui massacrent à tour de bras les paysans sédentaires du centre et du sud du pays dans le but d’arracher leurs terres, il y a les groupes cultistes qui prospèrent dans les sacrifices et les trafics d’organes humains, il y a les kidnappeurs de tout poil et les  escrocs en tous genres..

C’est dire que – Démocrate dans l’âme ou pas  – le Président nigérian est bien placé pour faire usage du mot terrorisme. Mais malheureusement, comme dans le cas des dirigeants Occidentaux ou de grandes puissances, l’opportunisme et la malice politiques l’emportent sur la mesure et la justesse sémantiques. Monsieur Buhari a ses terroristes qui ne ressemblent à aucun autre, non seulement à ceux que désignent ses pairs occidentaux, mais aussi et surtout à ceux qui font réellement souffrir les Nigérians chaque jour et chaque nuit.

D’abord, du côté des terroristes dont les actes parlent pour eux, il y a le paradoxe que malgré sa soi-disant lutte contre le terrorisme, depuis son arrivée au pouvoir, Buhari n’a pas été en mesure de montrer urbi et orbi, la tête d’un  des cerveaux du groupe Boko haram, capturé, et jugé, histoire de montrer sa détermination dans la lutte contre le terrorisme et l’impunité qui le caractérise.  De même, alors qu’ils massacrent à tour de bras des citoyens innocents sur tout le territoire, particulièrement au centre convoité du pays, les bergers peuls, chapeautés par une organisation idéologico-théologique, le Miyeti-Allah, qui a pion sur rue et ne fait pas mystère de ses vues suprématistes, n’ont pas été gratifiés du label de terroristes et agissent en toute impunité depuis des années ; face à leurs exactions impitoyables, les Nigérians n’ont que leurs yeux pour pleurer, leur chair pour souffrir ; sous Buhari, pas un seul des leurs n’a été appréhendé et jugé histoire d’envoyer un message clair de dissuasion à ces assassins tribalistes surannés,  tout droit sortis du moyen-âge islamique et qui se disent bergers.

Or parallèlement à cette curieuse difficulté à étrangler le groupe Boko haram ou à sévir contre les Bergers massacreurs, Buhari est prompt à décerner le label officiel de terroriste à des groupes ou individus, certes opposés à sa politique sinon à sa personne mais qui agissent on ne peut plus démocratiquement. Tel est le cas, par exemple des autonomistes Ibo de l’IPOB, dont le responsable, Nnamdi Kanu a été, dès l’aurore du régime de Buhari, repéré, appréhendé et jeté en prison pour plusieurs mois, l’organisation harcelée politiquement et militairement avec plusieurs de ses militants tués par l’armée pour cause de simples manifestations. Il est important de rappeler que ces autonomistes Ibo n’ont jamais versé le sang d’un seul de leurs compatriotes au nom de leurs revendications qui, si elles sont non recevables par le pouvoir central ont le mérite d’être formulées clairement. Le fait est que, avec Buhari, quand vous formulez clairement vos revendications et agissez pour elles dans le cadre démocratique, dès lors qu’elles s’opposent à ses vues étriquées ou ne rejoignent pas son agenda politique suprématiste ethniquement et religieusement orienté,  c’est la croix et la bannière : il vous mène une guerre sans merci. Dans le même temps, Buhari fait preuve d’une tolérance voire d’une indulgence plutôt troublante à l’égard de fauteurs de violence qui, comme par hasard, se trouvent être des Peuls ou des musulmans comme lui. Cette sélectivité retorse a frappé un groupe terroriste, celui des musulmans chiites du Nigeria violemment réprimé dans le sang moins pour leurs provocations et leurs revendications que pour des raisons de différence d’obédience islamique.

Mais la sélectivité de Buhari dans le décernement du label terroriste ne touche pas que des organisations, elle frappe aussi cruellement des individus et des démocrates confirmés souvent dans leur  raison d’être. Tel est le cas de l’activiste Omoyele Sowore fondateur et rédacteur de la plateforme d’information en ligne Sahara Reporters. Récemment, le gouvernement nigérian a fait inculper de haute trahison Omoyele Sowore. Il est  également accusé de s’être livré à un transfert de fonds frauduleux. M. Sowore a été arrêté le 3 août par des agents de la sécurité pour avoir planifié une manifestation nationale étiquetée #RevolutionNow.# Toutes ces accusations et l’arrestation dont fait l’objet M. Sowore ont été faites et signifiées sous le coup de la  loi sur le terrorisme.

Dans la même veine répressive et d’abus de qualification, un autre journaliste originaire du sud du pays, Monsieur Agba Jalingo, rédacteur en chef du CrossRiver Watch est jeté en prison hier mercredi 25 septembre 2019. Il a notamment été accusé d’avoir organisé une manifestation avec le hashtag #RevolutionNow.#en août dans le but de renverser le gouverneur Ben Ayade de l’État de Cross River. En clair d’être un disciple de Sowore et de faire à l’échelle de Cross River ce qui est reproché à celui-ci à l’échelle nationale. En effet, M. Jalingo est le président pour l’État de Cross River du African Action Congress, le parti sous la plate-forme duquel M. Sowore s’est présenté  à l’élection présidentielle en 2019.

Comme on le voit, avec Buhari, le soupçon de la chasse aux sorcières  est loin du délire associatif à l’état pur. Si la prière est une excuse pour se parler à soi-même, l’abus du terme de terrorisme est, dans les pseudo-démocraties tropicales d’Afrique, une excuse pour pratiquer la dictature avec le masque de la démocratie. En Occident, le même abus sert la géopolitique de la domination et de l’unilatéralisme ethnocentriste.

Dans les deux cas, il s’agit d’un abus de bien humain : le sens sacré des mots !

Adenifuja Bolaji

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