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Nigeria : Inquiétude de la Mort de Buhari et le Spectre de l’Implosion Fédérale

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Il se pourrait que les Béninois – qui sont plus informés du Gabon que du Nigeria dont ils dépendent pourtant plus  largement – se réveillent un de ces jours pour entendre que leur grand voisin de l’est est devenu le passé d’une illusion.

En effet, sous le rapport de l’unité nationale, l’ambiance politique s’échauffe ces jours-ci au Nigeria, surtout consécutivement à l’état de santé du Président Buhari, qui le tient hors du pays, au grand désarroi des siens.

La menace de coup d’Etat qui a été révélée par le chef d’état-major de l’armée, au lendemain du départ de Buhari en séjour médical à Londres, est la première manifestation de ce désarroi. Celle-ci a donné lieu à un concert de réactions républicaines, où chacun a stigmatisé à sa manière une tentation perçue comme aventureuse, rétrograde et aux conséquences incalculables.

Mais, à peine la fièvre de la menace de coup d’Etat est-elle tombée que celle de la désintégration/sécession est apparue, encore plus vive et plus forte que jamais. L’épicentre de cette secousse est l’historique région de l’Est, où les Ibo, plus importante ethnique la plus proche des sources du pétrole du Delta du Niger, réclament à cor et à cris leur sortie du Nigeria, comme les Juifs de l’Egypte. Du reste, le leader d’un des groupes sécessionnistes les plus en vue, Namdi Kanu, fraîchement élargi après deux années passées sous les verrous, n’hésite pas à prendre la posture et les vêtures du Juif opprimé. Son agitation et celle des groupes frères de l’Est du Nigeria, ont réussi à raviver la flamme du Biafra naguère allumée par Ojukwu et dont on pensait qu’elle était morte avec la cruelle défaite militaire de cette aventure politique.

Mais les Ibo au Nigeria ont la conscience malheureuse.  Dans une Afrique où le référentiel de satisfaction politique reste l’accession de son ethnie à la magistrature suprême, les Ibo s’estiment exclus du gâteau national, parce que, depuis la guerre du Biafra, ils n’ont jamais réussi à placer un des leurs comme Président du Nigeria. Et ils pensent que cet échec ne tient pas du hasard. De même, se plaignent-ils de ne bénéficier d’aucune nomination à caractère régalien susceptible de leur procurer de la fierté et de conforter leur sentiment d’appartenance nationale. D’où leur conscience malheureuse et le sentiment d’être laissés pour compte. Dans un Nigeria qui a été d’abord dirigé par des militaires nordistes, et où un Yoruba n’est devenu président civil qu’après la mort d’un autre qui bien qu’élu ne put accéder à la présidence, les Ibo se sentent délibérément mis hors jeu.

Mais il faut dire aussi que  cette triste fatalité ne découle pas seulement de la main invisible des Nordistes plus ou moins involontairement secondée par les Yoruba. L’histoire des Ibo mais aussi leur posture identitaire et ses conséquences politiques ne favorisent pas leur légitime espérance. Historiquement et culturellement, les Yoruba qui sont du Sud comme eux, partagent toutefois avec les Nordistes des espaces géographiques et symboliques communs. Une petite moitié des Yoruba est musulmane, et la première couronne du Centre-Ouest du Nigeria est virtuellement constituée d’États —  comme Kwara et dans une moindre mesure Kogi – yoruba historiquement conquis par les Peuhls/Hausas et dans lesquelles la mixité culturelle et humaine est très significative de l’influence et de la centralité politique des Yoruba dans l’unité nigériane. Ce qui n’est pas le cas des Ibo qui, à l’instar des Ijaw du Delta du Niger, ont historiquement une moindre influence sur les autres ethnies et sont plus fermés sur eux-mêmes et dans leur confession chrétienne.

Cette détermination historique et culturelle des Ibo n’est pas exempte de conséquences politiques. Exemple : lors des dernières élections présidentielles et législatives qui portèrent Buhari et la nouvelle majorité au pouvoir, les Ibo, dans leur écrasante majorité étaient du côté de Jonathan, perçu comme un chrétien et un frère régional. Ce choix se révéla perdant. Ayant mis tous leurs œufs dans le même panier, et conformément à la prépondérance de la loi ethnique en politique africaine, les Ibo ne devaient pas s’attendre à aucune gratification de la part des nouveaux maîtres du pays. Or, au lieu d’assumer leur choix et de faire leur mea-culpa politique, ils s’en donnent à cœur joie de crier à l’exclusion, et à la marginalisation, ce qui est vrai dans une certaine mesure mais dont la stigmatisation excessive relève d’une mauvaise foi, dans la mesure où leur calvaire n’a rien d’original en politique africaine. L’échec de leur stratégie non assumée n’a fait qu’exacerber la conscience douloureuse et le sentiment d’être victime d’une exclusion. Tout ceci a contribué à relancer l’activisme sécessionniste qui, à coup de consensus frauduleux et de manipulation des difficultés socioéconomiques des Nigérians dont les Ibo n’ont pas le monopole, a contribué à remettre en selle le fantasme suranné du Biafra. Fantasme politique qui, aidé par les excès de la répression policière et le déficit de dialogue politique au sommet, a trouvé son chemin dans les cœurs des gens les plus ordinaires sans aucun lien privilégié avec le militantisme.

Le discours sous-jacent à la sécession est un discours aveugle et égoïste classique dont les Ibo n’ont pas le monopole. En l’occurrence, il peut se résumer comme suit : « Le Pétrole est de notre sous-sol ; nous en avons assez de nous en voir dépossédés au profit d’ethnies ou de régions passionnément hostiles et dominatrices ; nous voulons sortir de cette union de malheur, d’injustice  et de mépris, qui ne nous apporte rien de bon. »

A l’évidence, la région du Nord se sent visé par ce discours brut, et à courte vue historique. En effet, si depuis l’indépendance, le pétrole a pris une place prépondérante dans le PNB du Nigeria, et si cette ressource vient essentiellement du Delta du Niger dont les Ibo ne sont du reste qu’une périphérie, il est aussi vrai qu’avant la montée en puissance du pétrole dans l’économie du Nigeria, celle-ci était irriguée et animée par les ressources agricoles dans lesquelles la contribution du Nord était de loin la plus importante (Coton, arachide, etc…)

L’oubli de ce pan de l’histoire économique du Nigeria constitue pour les Nordistes une cause d’indignation légitime. C’est ainsi qu’à force de subir les menaces de sécession des Ibo avec le discours aveugle et à court terme qui la sous-tend, un groupe de Jeunes du Nord – AREWA YOUTH GROUP – a émis la semaine dernière une fatwa sous forme d’ultimatum aux Ibo à quitter les territoires du Nord dans les trois mois.

Scandale constitutionnel dans une République où chaque citoyen est censé jouir de son droit à la libre circulation et installation. Sujet sensible qui n’est pas sans rappeler les tragiques prémices de la non-moins tragique guerre du Biafra. Cet ultimatum a suscité un tollé fait de réactions  d’indignation ou au contraire de soutiens, aussi bien de la part d’hommes politiques du Nord que du Sud, au pouvoir comme dans l’opposition. Ainsi,  M. El-Rufai, le Gouverneur de Kaduna, Etat duquel la déclaration présumée fut émise, l’a condamnée avec la dernière rigueur, en menaçant d’arrestation ses auteurs et de poursuites devant la loi. Menace qui visiblement et comme d’habitude dans ces cas-là tiennent plus de rodomontades que d’une volonté concrète de rationalité légale. De même, le Forum des Gouverneurs du Nord a condamné cette provocation anticonstitutionnelle. D’autres politiques du Nord ont en revanche renchéri sur la provocation en apportant leur soutien à l’ultimatum anti-Ibo, excipant du fait qu’il n’était qu’une réplique à leurs menaces constantes de sécession.

Naturellement au Sud, la condamnation a été unanime. Aussi bien du côté des Yoruba dont quelques représentants éminents se sont identifiés à la cause des Ibo. Malgré l’ambigüité de leur position, les Yoruba militent pour la restructuration de la Fédération à la quelle s’opposent les Nordistes. Conflit d’arrière-garde ou égoïsme aveugle des nécessités utiles : les nordistes étant plus intéressés par  ce que leur apporte la fédération, tandis que les états du Sud militent pour une adaptation conséquente de la clef de répartition des revenus du pétrole.

Évidemment, les militants du Delta du Niger soutiennent leurs frères de l’Est et s’identifient à leurs luttes. Dans cette polémique passionnée, ils viennent de jeter leur poids dans la balance rhétorique qui échauffe les esprits. Réunis à Port-Harcourt – ville charnière entre l’Est et le Sud profond, une coalition de plus d’une vingtaine de groupes autonomistes a lancé à son tour un double ultimatum :

  1. Que tous les Hommes d’Affaires nordistes disposant de bloc pétroliers dans le Delta du Niger les cèdent à la région, son propriétaire originaire. Ils ordonnent à toutes les compagnies exploitant ces blocs de déguerpir dans un délai de trois mois. Ils demandent enfin au Gouvernement nigérian de relocaliser la NNPC, la Compagnie Nigériane du Pétrole, dans le Delta du Niger.
  2. Ils annoncent la création d’un État Indépendant, la République du Delta du Niger dont la proclamation de l’Indépendance est fixée au 1er octobre 2017.

Avec ce prurit sécessionniste qui s’empare du Nigeria, le climat politique est des plus échauffés, des plus délétères et incertains..

Les Yoruba se disent prêts à hisser le drapeau de la République d’Oduduwa chère à leur cœur. Les peuples du Delta veulent proclamer la naissance de la République du Delta du Niger. Les Ibo reprennent le flambeau du Biafra que l’on croyait éteint.

Dans ces conditions, le Nord qui ne sait à quel saint se vouer, menace de chasser de son territoire ceux qui comme les Ibo veulent faire bande à part.

Ambiance sociopolitique délétère qui n’est pas étrangère à l’éclipse physique de Buhari, pour raison médicale, avec le spectre d’une répétition de l’histoire, un remake de la mort au pouvoir de l’ex-président Umaru Yar’adua.

On se souvient qu’à l’époque le Nigeria, malgré les menaces d’instabilité, avait pu sauvegarder son unité et la paix politique moyennant une bonne application de la constitution. Mais cette application et ce respect de la constitution, aussi salutaires soient-ils, ne comblèrent pas les Nordistes de satisfaction, qui restèrent sur leur faim politique. Nombre d’entre eux jurèrent que le cas échéant on ne les y reprendra pas une seconde fois. La menace du coup d’État, qui a défrayé la chronique ces dernières semaines, comme les menaces   de tensions interethniques qui s’annoncent suite aux sons de trompette sécessionnistes des Ibo et des Peuples du Delta du Niger,  fragilisent plus que jamais l’unité de la Fédération nigériane.

Adenifuja Bolaji

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