Publié dans Essai, nigeria

Cadjehoun : Quand les Fon et les Yoruba Mangent Ensemble

blog1

Les Yoruba ont leur origine dans le sud-ouest du Nigeria. Au cours de l’histoire, leur mouvement vers l’ouest, pour diverses raisons dont la traite négrière et l’esclavage, les ont fait déborder au-delà de ce qui est aujourd’hui la frontière entre le Bénin et le Nigeria. Ce débordement a continué vers l’ouest au moins aussi loin que le Ghana. Du reste la frontière n’est pas une fatalité écrite d’avance, encore moins un mur étanche entre les peuples. Il y a une continuité humaine et culturelle d’est en ouest de l’influence yoruba dans la sous-région.

Au Bénin, du sud au nord, avec une crête à hauteur des collines, l’influence des Yoruba est manifeste, latente ou active. Souvent ceux qui se disent Yoruba au Bénin ne le sont pas dans une mesure aussi exclusive que ceux qui ne se croient pas Yoruba. En clair, toutes les communautés vivent l’influence de la culture et la démographie yoruba, même à leurs corps défendant ou à leur insu.

Au Bénin, de Porto-Novo à Savè au moins nous sommes tous métis de Yoruba. Le Bénin est le lieu  de confluence de deux groupes ethniques majeurs qui sont plus ou moins  métissés : ces groupes sont les Aja de l’ouest et les Yoruba de l’est. Et selon le degré du métissage entre ces deux groupes ethniques, qui se sont croisés dans le temps et l’espace dans un sens ou dans l’autre, nous avons la variété de langues qui se parlent du sud au centre.

Ainsi le fongbé est un métissage du yoruba et de ajagbé, à dominance aja. Tandis que le idatcha est un métissage yoruba/aja à dominance yoruba. La dominance doit être considérée sous un angle multiple : lexical, tonal, grammatical, etc…

A considérer les Fon, qui constituent l’ethnie majoritaire au Sud du Bénin, l’influence entre eux et les Yoruba est d’ordre multiple. Bien sûr, il y a le niveau symbolique, où ces deux cultures ont des panthéons similaires ou voisins, avec les mêmes dieux. Le système de divination fâ est le même. Tous ces systèmes sont des emprunts à la culture Yoruba, qui en tant que pouvoir a étendu sa domination sur les Fon et les Aja pendant plusieurs siècles  sous des formes plus ou moins variables et négociées.

Là où l’influence des Yoruba sur les Fon est intéressante est au niveau de la langue. Ces peuples étant voisins dans le temps et l’espace, liés par des liens économiques et politiques, s’échangent des mots et des expressions. Souvent quand le Fon s’exprime, il n’est même pas conscient de l’origine yoruba de certains des mots qu’il utilise. Combien de gens lorsqu’il disent qu’ils sont allés à Cadjehoun, savent qu’ils ont prononcé un mot yoruba ?

Cette ignorance érigée en seconde nature, peut participer d’une dénégation ou d’une inconscience identitaire. Elle permet d’assumer la posture oppositionnelle qu’il y a dans toute affirmation de soi. Souvent, on atteint l’absurde de cette dénégation/inconscience lorsque le locuteur fon prétend ou croit faire assaut de pureté rhétorique ou verbale au moment même où il est dans la mixité voire même dans l’emprunt. De ce point de vue, il se trouve dans la situation de Monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir….

Exemple : « La dame est grosse » en fon simple peut se dire : «  nawéɔ klo ». Mais en fon châtié, qui fait assaut d’authenticité, comme on le parlerait à Abomey, on dirait : « Nawéɔ dagba »

Or le mot dagba = d’agba = di agba est en réalité yoruba, et signifie «  devenir grand, gros »

Cet exemple montre l’intrication lexicale entre le fon et le yoruba. Mais là où l’intrication est surprenante, c’est au niveau des expressions et de la construction grammaticale, où ces deux langues s’appuient sur les mêmes structures.

Exemples considérons quelques mots comme :

Endetter, jouir, fouetter, hériter, fêter, souffrir, avoir le pouvoir

                         Fon   Yoruba
Expression     traduction décomposition traduction décomposition
Je suis endetté un ɖu ahɔ J’ai mangé  dette mon jè gbèsè J’ai mangé  dette
J’hérite un ɖu  gu J’ai mangé le leg Mon jogun J’ai mangé le leg
J’ai le pouvoir un ɖu  gan J’ai mangé le pouvoir Mon joyé J’ai mangé le pouvoir
Je jouis un ɖu  gbè Je mange la vie Mon jayé Je mange la vie
il fête é ɖu  hué Il mange la fête ajodun il mange la fête
Il est fouetté é  ɖu  bà Il mange le fouet O jegba Il mange le fouet
Je souffre un jiya Je mange la souffrance Mon jiya Je mange la souffrance

Dans le cas de l’expression «  je souffre », comme on peut le voir, il est rendu par le même mot « jiya » dans l’une ou l’autre des deux langues.  Au lieu de la parodie structurale, il y a eu tout simplement emprunt lexical direct.

Comme on le voit, la proximité humaine et culturelle des Fon et des Yoruba du Bénin est réelle et s’exprime aux sources même de la vie : puisqu’ils mangent volontiers ensemble

Akinola Bidemi

copyright5

Un commentaire sur « Cadjehoun : Quand les Fon et les Yoruba Mangent Ensemble »

Les commentaires sont fermés.