Publié dans Essai, philo, Press-Links

Cette fameuse séparation des pouvoirs

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La cour constitutionnelle est-elle une instance démocratique ? Non, répond J. Waldron, qui considère que le pouvoir judiciaire n’a pas à se substituer aux citoyens pour déterminer leurs droits. Mais sa conception de la séparation des pouvoirs est-elle encore d’actualité ?

Professeur de philosophie politique et du droit à la New York University, auteur d’importants travaux sur les droits et la démocratie, Jeremy Waldron rassemble aujourd’hui dans Political Political Theory une douzaine d’articles qui, hormis trois inédits, ont paru dans différentes revues au cours des dix dernières années.

À travers ces essais courent deux fils rouges qui tissent la matière d’un livre. Le premier donne son titre à l’ouvrage et correspond à l’objectif avoué de J. Waldron : produire une théorie proprement politique, qui remette au centre de la réflexion philosophique et normative les institutions et les processus qui caractérisent les systèmes démocratiques, et que la philosophie contemporaine tendrait à négliger au profit de l’examen de principes plus abstraits comme la justice ou l’égalité. Le second, moins perceptible, est encore plus ambitieux : dans ces pages, c’est à proposer une nouvelle théorie de la constitution comme instrument d’habilitation et d’organisation du pouvoir, plutôt que comme moyen de limiter ce pouvoir au nom des droits individuels, que s’attèle J. Waldron.

La philosophie politique en quête d’un nouveau souffle

L’ouvrage s’ouvre sur un constat critique : les philosophes politiques contemporains, dans le sillage d’Isaiah Berlin mais aussi de John Rawls, ont tendance à calquer leurs questionnements et leurs modes de raisonnement sur ceux de la philosophie morale, comme si les problèmes sociaux et politiques n’étaient pas susceptibles d’un traitement normatif spécifique. Ce « moralisme politique », selon l’expression que J. Waldron emprunte à Bernard Williams (p. 5), conduit la philosophie politique à se concentrer exclusivement sur les fins et les principes de la bonne société politique, au détriment d’une interrogation normative sur les institutions, les structures et les processus politiques qui permettent de donner une réalité à ces idéaux plus abstraits.

Les questions institutionnelles étaient jadis au cœur des réflexions des philosophes politiques qui, à l’instar de Montesquieu, Locke ou Bentham, s’attachaient à penser en détail les modalités de la séparation des pouvoirs, le sens de l’État de droit, les avantages du fédéralisme ou les exigences pratiques de la représentation politique. J. Waldron prétend redonner à ces questions leur centralité, consacrant par exemple deux chapitres au principe de la séparation des pouvoirs, quatre à l’assemblée législative et aux divers règles et processus qui lui permettent d’exercer « dignement » sa fonction d’organe de production des lois, deux enfin au pouvoir judiciaire dans sa relation au pouvoir législatif.

S’il milite pour un rapprochement de la philosophie politique avec la théorie du droit et la science politique, y compris dans ses dimensions empiriques (p. 12, 16, 19), J. Waldron insiste cependant sur le fait que les questions de structure et institutionnelles sont aussi des questions normatives, de morale politique. La théorie dans cette perspective doit s’assumer comme « politique » précisément parce que les institutions et les processus, jusque dans leurs détails les plus pratiques, impliquent des « choix » de société (p. 8) qu’il importe de justifier. Elle se doit en tant que telle d’explorer les traductions pratiques de ces choix, tant il est vrai que les grands idéaux de justice, d’égalité ou de respect auxquels voudrait se consacrer exclusivement la théorie politique quand elle prétend singer la philosophie morale, trouvent plus ou moins à se réaliser selon l’organisation institutionnelle qui les abrite et dont l’existence seule, à proprement parler, permet de leur donner corps.

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