
Porto-Novo, on le sait est une ville abandonnée par les pouvoirs publics. Ceci est d’autant plus consternant que la ville est la capitale d’abord coloniale puis surtout politique et administrative du pays. Mais un complot idiot l’a vouée à l’abandon délibéré, et ce de régime en régime depuis plusieurs décennies. Tout le monde se contente de dire que Porto-Novo est la Capitale Administrative et Politique du Bénin. Des vestiges de la résidence du Gouverneur, on a pu faire un ersatz d’Assemblée nationale. Mais lorsque l’occasion vient de joindre l’action aux proclamations convenues on n’a plus que des subterfuges d’un scénario d’abandon, le permis d’inhumer d’une ville fantôme.
Même l’abandon en rade du siège de l’Assemblée nationale censé apporter à la ville son lustre et un de ses attributs de capitale politique et administrative fait partie du même complot.
A mon avis, l’inspiration du complot est d’origine régionaliste. L’idée est d’éviter d’accumuler toutes les grandes villes du pays dans un même bassin sudiste, pour ne pas mettre en relief le déséquilibre urbanistique entre le Sud et le Nord.
Cotonou était déjà incontestablement la première ville du Bénin, de par sa démographie, son urbanisme, ses infrastructures et ses atouts économiques. Abomey, autre ville vouée aux spectres, avait son identité historique. N’est-ce pas la ville qui donna son nom à notre pays presque deux décennies durant avant et après l’indépendance jusqu’en 1975 ? Ce n’était pas rien pour son importance intrinsèque, et elle pouvait s’en glorifier. Abomey était la capitale du Danhomè, pays de l’illustre roi Béhanzin, le plus grand résistant national à l’invasion coloniale de notre pays.
A cause de tous ces atouts que cumulent les villes du sud, la cabale régionaliste, basée sur la consensus frauduleux de la parité entre le Nord et le Sud, a voulu mettre un bémol sinon un holà à l’hégémonie urbanistique du Sud. Il fallait à tout prix que la deuxième ville d’un Bénin régionalement équilibré fût du Nord. C’est pour cela que l’essor naturel de Porto-Novo a été bridé à dessin. Et la ville peu à peu est entrée dans un régime de délabrement fantomatique digne d’un musée vivant à ciel ouvert..
Comment porter le nom de capitale politique et administrative, et n’être pas au moins la deuxième ville du pays ?
Cette situation n’est pas sans rappeler une histoire toute personnelle. Né dans une famille polygamique, j’avais, arrivé en 6ème, la possibilité grâce à mes bourses de m’acheter un vélo. Mais mon père me conseilla secrètement de renoncer à actualiser cette possibilité, au motif que mon demi-frère plus âgé et moins brillant à l’école qui n’avait pas de secours scolaire — bien entendu lui, ses frères et sœurs utérins ainsi que leur mère — ne verrait pas d’un bon œil que je paradasse avec un vélo, signe de mon succès et de ma meilleure santé scolaire. C’est ainsi que je restai sans vélo pendant quatre ans, faisant stoïquement à pied le long trajet qui menait de la maison au collège. Ce n’est qu’à mon entrée au Lycée que je fus soulagé de cette longue marche sacrificielle, non pas que l’interdiction tacite d’acheter un vélo fût levée, mais parce qu’alors le lycée était situé à un jet de pierre.
Mutatis Mutandis, Porto-Novo est comme moi et mon histoire de vélo. Voilà une ville mise hors jeu de s’épanouir en tant que capitale, tout simplement par la bêtise d’un consensus frauduleux.
Aguèmon Badarou
