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Toffa, d’hier et d’Aujourdhui

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En cette période où l’indépendance du Bénin est en jeu, il est bon de revenir aux origines de notre dépendance, et de se faire une idée des termes dans lesquels elle se posait, ses acteurs, ses serviteurs zélés mais aussi les héros qui la refusèrent au prix de leur liberté et de leur vie. Ce texte d’un voyageur, par ailleurs député à la chambre française, éclairera à coup sûr notre lanterne. Elle montre les invariants de nos rapports avec l’Occident colonial, et révèle certains aspects scabreux de notre vie politique nationale si aliénée.

«Tout Européen qui se respecte ne peut venir à Porto-Novo sans faire une visite à notre protégé Toffa. Lorsque je demandai à l’aimable secrétaire général, M. Marchal s’il voyait quelque inconvénient à ce que je me conformasse à cette coutume, il voulut bien me répondre qu’il n’y voyait que des avantages. Toffa fut donc prévenu que je me présenterais au « château » de Becon sa résidence, le lendemain matin, vers neuf heures. Il ne faut pas, paraît-il, retarder plus tard une visite à Toffa si l’on veut être certain de le trouver à peu près à jeun. Le lendemain donc, accompagné du capitaine Lallouette, en grande tenue, de mon neveu et de l’interprète du gouvernement, dès huit heures et demi, je montai en hamac pour me rendre chez Toffa. J’avais mis, moi aussi, ma tenue de service, l’Étoile Noire au cou, et sur mon costume blanc mes insignes de député. Le palais royal, qui ne ressemble en rien ni à Versailles ni à Fontainebleau, est situé en dehors de la ville de Porto-Novo, sur le bord de la lagune, à deux kilomètres environ du gouvernement.
Au milieu du vaste « tata » planté de palmiers, d’orangers, et de flamboyants qui constitue le domaine privé de Toffa, s’élève un grand bâtiment à étage, construit à l’européenne, entouré d’un mur d’enceinte. C’est là qu’habite sa Majesté le roi de Porto-Novo. Un des « laries » (ministres) nous attend à la porte et nous conduit directement auprès de son maître.
Au premier étage, à l’extrémité d’une grande pièce décorée du nom de salle du trône, barrant en quelque sorte l’entrée de cette salle, Toffa, fumant sa pipe, est installé sur un canapé de velours vert. Il est vêtu d’un pagne de soie bleu, coiffé d’un képi brodé sur lequel se lit « roi Toffa », a au cou des amulettes nombreuses et tient à la main une canne au pommeau doré. Ses fils et ses ministres sont assis par terre autour de lui.
Toffa est un homme d’une cinquantaine d’années, à l’œil vif et intelligent, à l’abord aimable et courtois. À mon arrivée, il se lève, vient au-devant de nous très aimablement, nous souhaite la bienvenue et nous demande de nous asseoir. La conversation s’engage. Nous parlons de la France, dont il a toujours été l’allié fidèle, et qu’il voudrait bien connaître ; du gouvernement Liotard, qu’il a en grande vénération ; de l’ancien gouverneur Ballot, aux côtés duquel il fit campagne contre Béhanzin. L’interprète Xavier Béraud traduit très exactement, et la conversation dure pendant quelques instants.
À un moment donné, je raconte incidemment que l’un de mes collègues de la chambre française a écrit récemment au Président de la République pour lui demander de gracier Béhanzin et de l’autoriser à venir au Dahomey. Toffa saute sur son canapé et me fait dire, non plus par l’interprète, mais par mon neveu qui parle sa langue : « Il n’est pas possible que le grand chef des Blancs fasse une chose pareille. Condo (c’est le nom de Béhanzin) est le plus grand mortel ennemi de la France ; il essaierait encore de « casser le Dahomey ». Son retour est impossible ».
Je rassure de mon mieux cet excellent Toffa, qui, remis de l’émotion que je lui ai involontairement causée, nous offre alors d’excellent champagne de la veuve Clicquot. Il paraît que c’est la marque des grands jours. Nous buvons au Président de la République, au Gouverneur et à la France. Au moment où le roi boit en s’abritant derrière son pagne, ses fils et ses ministres, claquant des doigts, se précipitent la face contre terre.
Toffa fait apporter des cigares. On ouvre la boite : ils ne lui plaisent pas ; il en jette par terre la moitié. Mais ils ne sont pas perdus pour tout le monde ; ministres et princes du sang se jettent à quatre pieds pour les ramasser. Il y a là un certain Hazoumé, un Noir superbe, à la crinière artistiquement tressée qui entend que rien ne se perde. C’est le Mollard de l’endroit. Avec lui, pas un cigare ne traîne, pas une bouteille, pas un verre ne restent vides ; il se charge de leur faire un sort.
Toffa me propose de visiter sa salle de réception et sa garde-robe. Nous traversons un salon encombré de tous les bric-à-brac possibles, rangés ( !) sur une table immense qui encombre l’appartement. Il y a là des pendules, des statuettes en marbre… et en plâtre, des boîtes à musique, des collections de pipes, etc. ; autour de l’appartement, des meubles de salon, de salle à manger, voire même de chambre à coucher ; accrochées au mur, des gravures françaises, anglaises : le portrait de la Reine d’Angleterre fait pendant à un tableau représentant Judith tuant un Holopherne ; un grenadier du premier empire coudoie un échantillon du nu au dernier Salon. Cette salle est un vrai magasin d’accessoires de théâtre, une boutique de revendeur du quartier du Temple.
Tout à côté se trouve la garde-robe royale. Il nous faut tout voir, tout admirer ; on ne nous fait grâce ni d’un chapeau ni d’un habit brodé ni d’une paire de bottes.
Successivement passent devant nos yeux la série des chapeaux à claques garnis d’or et surmontés de plumes blanches, rouges, bleues, vertes, et portant tous, sur le devant brodé en or : « roi Toffa ». Pour chacun des chapeaux, il y a un habit différent dont la couleur du fond, en velours, correspond à la couleur de la plume du chapeau. Ce sont de superbes redingotes brodées et doublées de soie, comme on en portait à Versailles sous Louis XIV ; les cothurnes portant toujours l’inscription « roi Toffa » — afin que nul n’en ignore — sont en aussi grand nombre que les chapeaux et les habits.
Il se dégage de toute cette friperie une odeur de musc et de naphtaline qui vous prend à la gorge. Toffa est enchanté de nous montrer toutes ses richesses ; il essaie devant nous ses différentes coiffures, et nous explique que chaque année, au 14 juillet, quand il se rend au gouvernement, il revêt successivement dans la journée tous ces costumes, et que son peuple est heureux de le voir aussi bien habillé.
Après l’empereur Guillaume d’Allemagne, c’est certainement le monarque le mieux nippé du monde.
La visite intérieure terminée, Toffa descend avec nous dans la cour du « tata », nous fait admirer la salle d’audience où il rend la justice, la belle ligne de cases qui abritent ses nombreuses femmes, puis nous reconduit jusqu’à la porte de son domaine et, très galamment, nous dit au revoir en nous souhaitant toutes sortes de choses heureuses pendant notre séjour dans son royaume.
Dès le lendemain de notre visite, un « lari », ( ministre) de Toffa, porteur de la canne royale, — un joli jonc à pomme d’or enfermé dans un écrin à peau de daim — venait, suivant l’étiquette, me rendre, au gouvernement, la visite que j’avais faite à son maître, m’apportant ses compliments et me souhaitant bon retour.
Toffa, on le voit, n’est pas un roitelet ordinaire. Sur la Côte de Guinée, c’est quelqu’un ; il sait dépenser généreusement tous ses revenus, qui sont considérables, et, malgré son amour quelquefois immodéré pour l’absinthe ou pour le champagne, il a su conserver sur ses sujets une certaine autorité qui n’est point inutile au bon fonctionnement du régime de protectorat que nous avons institué au Dahomey»

Voyage au Dahomey et à la Côte d’Ivoire, Le Hérissé, René-Félix, Paris, 1903

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Un commentaire sur « Toffa, d’hier et d’Aujourdhui »

  1. A quoi sert cette lecture insuffisante et partiale.
    J’ose croire que l’honnêteté intellectuelle et la rigueur scientifique, nous servira l’autre versant de cette lecture qui traite des sacrifices humains que révèle ce témoignage de  » Voyage au Dahomey… » !!!;

    Ce qui n’est qu’un autre récit des nombreux voyageurs du golfe de guinée et, qui s’exonèrent de leurs véritables actes. Bref.

    Quid des sciences de ce peuple (Administration, Science dure, Médecine, etc..
    J’espère qu’un jour nous tapirons les murs du monde de nos contributions que l’humanité a cherché à dissimuler par ces récits exotiques et succulents du Voyageur.

    Fraternellement,

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