La Quête de la Certitude

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Nous exigeons trop de notre capacité de connaître, explique Dewey. Nous voulons un savoir absolument fondé, l’insécurité qui entoure nos actions nous effraie. Ces attentes mal fondées nous conduisent à inventer des métaphysiques qui nous égarent.
Recensé : John Dewey, La quête de certitude. Une étude de la relation entre connaissance et action, tr. P. Savidan, Paris, Gallimard, 2014, 352 p., 28 €.

L’œuvre tardive de Dewey commence à être largement disponible pour le public français [1] et l’on peut se réjouir de la publication de la traduction par Patrick Savidan de La Quête de certitude [par la suite : QC] [2], qui est à la fois un livre « total », en ce qu’il traite de presque tous les aspects majeurs de la philosophie de Dewey, et un texte de transition vers les œuvres de la grande maturité. Il s’agit donc là d’une excellente occasion d’entrer dans l’œuvre de Dewey ainsi que dans les problèmes éthiques, politiques, mais aussi épistémologiques et métaphysiques, qui occupent le cœur du livre. QC pourra intéresser aussi bien les lecteurs de Dewey que tous ceux qui ont, au-delà de la question du pragmatisme, un intérêt général pour ces thématiques.

Incertitude théorique, incertitude pratique

Un texte tardif formule assez bien le point de départ intellectuel de QC :

Des raisons humaines, trop humaines, ont donné naissance à l’idée qu’au-delà du règne inférieur des choses, mouvant comme le sable sur les bords de mer, nous avons le règne de ce qui ne change pas, de ce qui est complet et parfait. Les raisons justifiant cette croyance sont couchées dans le langage technique de la philosophie, mais la cause qui préside à ces raisons est le désir profond de surmonter le changement, la lutte et l’incertitude. L’éternel et l’immuable sont l’objet de la quête de certitude de l’homme mortel. Dewey, LW14, 14, 98-99 (Time and individuality, 1940).

On peut lire QC comme un développement de cette intuition. Le besoin de certitude théorique n’a pas que des raisons, il a aussi des causes, des racines qui ne sont pas exclusivement théoriques mais aussi pratiques. Il va s’agir de voir en quoi des incertitudes liées à l’action (à la « précarité de l’existence ») ont pu nourrir certaines attentes mal avisées vis-à-vis de la connaissance comme de l’action. La thèse est formulée dès la première conférence, qui explicite le titre de l’ouvrage (« Une étude de la relation entre connaissance et action ») :

La quête de certitude est la quête d’une paix garantie, d’un objet que n’affecte nul risque et sur lequel ne s’étend pas l’effrayante ombre portée de l’action. Car ce n’est pas l’incertitude en tant que telle que réprouvent les hommes, mais le fait que l’incertitude nous expose à souffrir mille maux. QC, 28.

C’est selon Dewey cette quête, qui est une mauvaise réponse à une vraie question, qui nous condamnera à une forme de scepticisme à l’égard des théories comme des valeurs. S’il est en effet commun d’interpréter le scepticisme comme le résultat inévitable d’attentes démesurées et dogmatiques à l’égard de la connaissance, Dewey va reprendre cette analyse de manière plus radicale encore en montrant comment nous en sommes venus à nourrir de telles attentes, en quel sens nous pouvons à la fois agir sur cette insécurité de l’action et en faire l’objet de nos enquêtes, ce qui est le problème principal, et de ce fait, en quel sens nous pouvons tenir à distance le besoin de certitude théorique absolue qui était une mauvaise réponse à cette incertitude pratique. Il faut affronter le premier problème, lié au contrôle de l’action, si l’on veut exorciser le second, notre quête d’une certitude théorique absolue. On voit en quoi on a là un apport nouveau, par rapport aux démarches anti-sceptiques fréquentes qui constituent le point commun le plus visible du mouvement pragmatiste [3]. Ici, les attentes erronées quant à la connaissance ne se résument pas à la quête d’une certitude théorique absolue (ce qui distinguerait Dewey du Peirce des années 1860 [4]) ; ici, l’action n’est pas la solution, ce qui permettrait de triompher du moment spéculatif du doute, elle est le problème (ce qui le distinguerait du premier James [5]).

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