
La Photographie béninoise
Pendant longtemps, Ayɔ́kɔ́ avait travaillé pour un souteneur de la vieille école. Il la faisait sortir chaque nuit et comptait l’argent au matin, assis à la table de la cuisine. Les billets passaient entre ses doigts avec une rapidité étrange. Il arrivait souvent qu’il en manque quelques-uns lorsque le compte était terminé. Personne ne disait rien. On savait seulement que, d’une manière ou d’une autre, l’argent disparaissait.
Puis cet homme, atteint par la grâce, se convertit au christianisme et rentra dans les ordres.
Le nouveau souteneur, libre-penseur par conviction, homme d’affaires dans l’âme, arriva peu après. Il parla d’ordre, de méthode, de comptes clairs. Les enveloppes furent alignées, les sommes vérifiées. On remarqua bientôt que l’argent cessait de se perdre. Dans la maison, on disait que le temps de la pagaille était terminé.
Quelques semaines plus tard, il révéla son projet.
Ayɔ́kɔ́, disait-il, devait être changée et révélée. Elle devait paraître plus jeune, plus attirante. Alors tout deviendrait différent.
Il fit d’énormes emprunts bancaires et confia Ayɔ́kɔ́ à plusieurs cliniques tenues par des Blancs. Les opérations commencèrent ; selon leur complexité, certains chirurgiens venaient de France spécialement.
Avant la première intervention, on prit une photographie d’elle. La lumière était forte, le visage déjà maquillé, les cheveux tirés vers l’arrière. Le souteneur fit tirer plusieurs exemplaires.
Un de ces tirages arriva dans la maison des enfants.
Ils étaient trois.
La photographie fut posée sur la table du salon.
Au début, ils la regardaient avec curiosité. Ayɔ́kɔ́ y paraissait différente, presque brillante. On disait que ce n’était qu’un début.
Quelques semaines plus tard, une deuxième photographie arriva.
Le visage était plus lisse, le regard plus fixe.
L’aîné la posa à côté de la première.
Puis une troisième.
Puis une quatrième.
Les images s’alignèrent peu à peu sur la table.
Leur mère revenait parfois quelques jours entre deux séjours à la clinique. Son visage était entouré de bandages. Elle parlait peu. Elle repartait vite.
Sur la table, les photographies restaient.
Les semaines devinrent des mois.
L’aîné était d’un tempérament inquiet. Il regardait la suite des images, puis la table vide entre elles. Un soir, devant quelques voisins, il dit que la transformation avançait peut-être, mais que cela ne remplissait pas les assiettes.
La phrase fut répétée.
Quelques jours plus tard, deux hommes vinrent le chercher. Ils expliquèrent qu’il devait passer quelque temps dans un endroit spécial pour apprendre à se calmer.
La petite sœur demanda quand il reviendrait.
Les hommes haussèrent les épaules.
Sur la table, les photographies ne bougèrent pas.
Le second enfant devint plus silencieux encore. Il restait longtemps assis devant les images.
Parfois, il les remettait en ligne, avec soin.
On voyait, d’une image à l’autre, le visage d’Ayɔ́kɔ́ se tendre, s’affiner, se lisser encore.
Dans la maison, il devenait difficile de trouver quelque chose à manger.
Un matin, le second enfant ne se leva pas.
La petite resta longtemps près de lui. Elle lui toucha l’épaule, puis le secoua doucement. Le corps était déjà froid.
Alors seulement elle se mit à pleurer.
Elle revint s’asseoir à la table.
Les photographies étaient toujours là.
Elle les regarda une à une.
Le papier était lisse, intact. Les visages se ressemblaient de plus en plus.
Elle les rapprocha légèrement, bord à bord, jusqu’à former une ligne continue.
Puis elle replia soigneusement un coin de la dernière photographie pour qu’elle tienne droite contre un verre vide.
Dehors, la rue était calme.
Et quelque part derrière des murs qu’on ne voyait pas depuis la maison, l’aîné attendait lui aussi, comme tant d’autres, connus ou non…
Agada Balankpo
