
Il existe une constante dans le discours contemporain : l’Afrique serait structurellement en crise.
Crise de gouvernance.
Crise morale.
Crise institutionnelle.
Les médias occidentaux scrutent les scandales africains avec minutie.
Les universités produisent des diagnostics sévères.
Les ONG publient des classements.
Les chancelleries donnent des leçons.
Mais combien, dans ce même espace occidental, appliquent la même grille d’analyse à leur propre histoire institutionnelle ?
L’Occident moderne s’est construit sous l’autorité spirituelle et politique d’une institution centrale : la papauté.
Or, l’histoire de cette institution — loin d’être linéaire ou austère — est traversée de crises profondes, de luttes de pouvoir, de déviances morales, d’extravagances éthiques, de scandales financiers, de violences symboliques et d’épisodes qui, transposés ailleurs, auraient servi de preuve d’« arriération civilisationnelle ».
Voici, sans commentaire excessif, quelques faits historiques établis.
La dépouille d’un pape jugé en plein synode
En 896, le pape Formose fut exhumé neuf mois après sa mort pour être jugé lors du « Synode du Cadavre ». Son successeur, Étienne VI, l’accusa d’usurpation. Le corps du défunt fut vêtu de ses habits pontificaux, assis sur un trône, condamné, mutilé puis jeté dans le Tibre. Cet épisode choqua tant les fidèles qu’Étienne VI fut étranglé lors d’une émeute. Par la suite, les procès contre les morts furent interdits.
Un pape père d’un pape
Serge III, pape de 904 à 911, aurait eu un fils avec une puissante aristocrate romaine, Marozie. Ce fils devint lui-même pape sous le nom de Jean XI. Cette période surnommée la « pornocratie » est marquée par l’influence sans précédent de femmes nobles sur la papauté, mais aussi par des assassinats de prélats pour accéder au trône pontifical.
Le pape qui vendit sa tiare
Benoît IX, élu pour la première fois en 1032, fut l’un des papes les plus instables. Il régna à trois reprises, vendit même la papauté à son oncle Grégoire VI contre de l’or, avant d’y revenir grâce à l’appui d’une famille influente. Cette époque illustre les tensions entre familles romaines pour le contrôle du trône de Saint Pierre.
L’ermite devenu pape, puis prisonnier
En 1294, après plus de deux ans de conclave, les cardinaux élurent un vieil ermite de 84 ans, Pietro del Morrone, devenu Célestin V. Incapable de gérer la Curie romaine, il démissionna cinq mois plus tard. Son successeur Boniface VIII le fit enfermer jusqu’à sa mort. Dante le qualifiera dans La Divine Comédie de responsable du « grand refus ».
Trois papes pour une seule Église
Entre 1378 et 1417, deux papes – l’un à Rome, l’autre à Avignon – se disputèrent la légitimité. Pour trancher, un concile élut un troisième pape. Résultat : trois papes simultanés, chacun excommuniant les deux autres. Le chaos dura près de 40 ans avant que le concile de Constance n’impose un pape unique, Martin V.
Le pape écrivain de romans érotiques
Avant de monter sur le trône pontifical, Pie II s’appelait Enea Silvio Piccolomini. Écrivain célèbre, il publia notamment Histoire de deux amants, un roman érotique au ton libre. Devenu pape en 1458, il tenta d’en effacer la trace, en vain. Son passé littéraire resta une source de gêne pour l’Église.
Un pape trace les frontières du Nouveau Monde
Alexandre VI, Rodrigo Borgia, est l’un des papes les plus controversés. En 1494, il signe le traité de Tordesillas qui partage le Nouveau Monde entre l’Espagne et le Portugal. Ce pape polygame, père de plusieurs enfants dont le célèbre César Borgia, incarne une papauté mêlée aux ambitions politiques et coloniales.
Le pillage du Panthéon de Rome
En 1625, le pape Urbain VIII fit retirer près de 200 tonnes de bronze du Panthéon pour fabriquer le baldaquin de Saint-Pierre et des canons. Les Romains, outrés, créèrent un dicton resté célèbre : « Ce que les barbares n’ont pas fait, les Barberini l’ont fait », en référence au nom de la famille du pape.
Le pape emprisonné par Napoléon
Pie VII couronna Napoléon en 1804 mais, lorsque l’empereur annexa les États pontificaux, le pape l’excommunia. En représailles, Napoléon le fit arrêter et emprisonner pendant cinq ans. Cette captivité fut un traumatisme pour le Saint-Siège et contribua à renforcer la légitimité du pape comme figure morale face au pouvoir temporel.
Un pape alchimiste mort dans l’effondrement de son laboratoire
Jean XXI, unique pape portugais de l’histoire, était passionné d’alchimie et de sciences. Selon certaines rumeurs, il serait mort en 1277 à la suite de l’effondrement du plafond de son laboratoire, probablement en pleine expérience.
Jean XII, le pape le plus scandaleux
Jean XII (955-964) incarne l’un des pontificats les plus sulfureux. Il nomma un enfant de 10 ans évêque, organisa des orgies au Vatican, détourna les offrandes et mourut battu par le mari d’une femme avec qui il couchait. Il aurait aussi organisé une course de chars dans la basilique Saint-Pierre, détruisant une porte antique en bronze.
Scandales sexuels en série
Plusieurs papes ont eu une vie sexuelle active, parfois même après leur ordination. Pie II, Innocent VIII, Paul III ou Jules II ont reconnu ou dissimulé des enfants illégitimes. D’autres, comme Jules III ou Léon X, furent accusés de relations homosexuelles. Une réalité historique bien éloignée du vœu de chasteté exigé aujourd’hui.
Les Borgia, une dynastie de scandales
Rodrigo Borgia, devenu Alexandre VI, et ses enfants, César et Lucrèce, sont les figures les plus sulfureuses de la Renaissance vaticane. Leur nom est associé à des complots, des orgies, des empoisonnements et des assassinats. Ce clan incarne à lui seul une période de corruption extrême dans l’histoire du Vatican.
Le Vatican au cœur d’un scandale bancaire
Dans les années 1980, la banque Ambrosiano, proche du Saint-Siège, fait faillite avec plus d’un milliard de dollars disparus. L’affaire éclabousse l’entourage du pape Jean-Paul II, et marque durablement l’image financière du Vatican. Le directeur de la banque est retrouvé pendu sous un pont de Londres dans des circonstances suspectes.
Conclusion : la mémoire à géométrie variable
Aucune civilisation n’est exempte de crises.
Aucune institution n’a traversé les siècles sans conflits internes, abus de pouvoir ou scandales.
L’Europe moderne a su transformer ses crises en récit de maturation historique.
Elle a intégré ses excès dans une continuité qui ne remet pas en cause sa légitimité globale.
L’Afrique, en revanche, voit souvent ses crises présentées comme la preuve d’une incapacité structurelle sinon congénitale.
La différence n’est peut-être pas dans la gravité des faits.
Elle est dans le récit que l’on en fait.
Rappeler ces épisodes n’est pas un exercice de revanche.
C’est une invitation à l’équité.
Avant de scruter la paille dans l’œil des autres, il est peut être utile de relire sa propre histoire.
Aminou Balogun
