Histoire : Chronologie du Royaume Gun de Hogbonu

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Yves Person

Le royaume de Hogbonu, plus connu sous le nom de Porto-Novo, a joué un rôle important comme débouché maritime de l’empire d’Oyo à la fin du XVIIIe siècle et comme centre de la traite des Noirs, légale puis clandestine, aux dépens du Danhomè, jusqu’au milieu du XIXe Il a ensuite servi de base à l’action française qui a culminé avec la chute d’Agbomè et la formation de la colonie du Dahomey, si bien que le colonisateur lui a consenti quelques années de sursis, sous la forme d’un protectorat, jusqu’à la mort du roi Toffa en 1908.

Bien que ces circonstances aient entraîné l’installation de la capitale coloniale dans ce site périphérique, et malgré l’existence d’une société lettrée dès le XIXe siècle, le passé de ce royaume n’a pas encore été sérieusement étudié. Il s’agit pourtant d’un État dont l’importance historique est plus que proportionnelle à sa médiocre étendue et qui occupe une place majeure clans la principale tradition historique du Dahomey, celle des Agasuvi, descendants de la panthère mythique Hunkpa.

Tout le monde reconnaît que le peuplement gun (ou aja) d’une extrême densité qui entoure la ville, sur la rive nord de la lagune, est relativement récent et qu’avant certaines migrations venues de l’ouest, toute cette région, comme la rive est du fleuve Ouémé, était faiblement peuplée par des noyaux yoruba. Mais les circonstances dans lesquelles est apparu ce peuplement aja, et surtout le système politique qui l’encadre, ne sont pas claires.

Des traditions orales de sources diverses nous présentent les versions sinon identiques, du moins analogues, que l’on rencontre à Agbomè comme à Allada et Porto-Novo, et qui ont été recueillies à plusieurs reprises à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, mais sans faire l’objet jusqu’ici d’un examen critique. La plupart des auteurs les reproduisent depuis sans on relever les contradictions.

On sait que les Agasuvi, parents maternels des rois aja de Tado (Togo), après avoir essayé en vain de prendre- le pouvoir, ont dû se retirer en pays Aïzo où ils ont organisé le royaume d’Ardres, ou Allada, qui était déjà bien établi au 15ème siècle. Par la suite, à la mort d’un roi généralement désigné par le titre princier kokpon, une querelle aurait éclaté entre ses trois fils, désignés par des noms divers, dont l’un aurait gardé le royaume ancestral, tandis que l’autre allait s’installer au nord des marécages du Ko (ou lama) pour y créer bientôt le royaume d’Agbomè, et que le troisième se retirait sur les lagunes, au sud-est pour y fonder Hogbonu.

Bien que les traditions orales aient toujours tendance à personnaliser les événements collectifs, on ne saurait douter que le royaume du Danhomè ait été l’œuvre d’un groupe d’exilés d’Allada dirigé par des membres du lignage royal, qui avait cherché refuge dans le pays des Guédévi. Dès 1670 les Agasuvi étaient assez forts pour combattre les raids des esclavagistes venus d’Allada, et leurs traditions, remarquablement conservées, incitent à situer l’avènement du premier roi, Dakodonu, vers le premier quart du siècle ( 1620-1625) Comme les meilleures traditions le font naître dans le pays, d’une mère issue d’une famille connue, il paraît difficile que son père, Dogbagri, et son grand-père, Adigiwolo, aient quitté Allada plus tard que vers 1600.

Le frère resté à Allada Hukunkundu-Radugo, Hunugungun d’après les gens d’Agbomè, qui lui contestent le titre royal, afin de justifier la conquête de 17.24, ou encore Meji, selon la tradition Hogbonu. On ne peut guère trancher, car les traditions du vieux royaume sont très mal conservées, ayant été bouleversées par la soumission au Danhomè

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Si l’on considère maintenant l’ancêtre des Agasuvi beaucoup s’accordent à le nommer Zozerigbé, surnommé Tè Agbanlin, sauf une tradition d’Allada selon laquelle il aurait porté le nom d’Avesu Dangbaxa. Selon le prince Agbidinukun, informateur de le Hérissé, il serait parti d’Allada pour Hogbonu, le pays de sa mère, Selon d’autres, celle-ci serait plus précisément Sèmè, c’est-à-dire issue des Aja-Tadonu d’Akocu, les Tori, ce qui permet d’écarter l’idée d’une origine yoruba. Mais cela soulève d’autres difficultés car il n’est pas sûr que les Tori soient installés très anciennement, et la tradition de Porto-Novo, première concernée, ignore ce fait.

Selon les traditions recueillies par Dunglas à Porto-Novo, c’est le village lacustre de Sô Awa qui aurait été le pays de la mère de Tè Agbanlin, d’où il serait parti pour fonder Hogbonu.

C’est ici que se situe une contradiction remarquable, qui aurait dû arrêter tous ceux qui ont parlé de Porto-Novo depuis un demi-siècle. Comme celles d’Agbomè, les traditions de Hogbonu, dont la culture et les structures sociales étaient analogues, sont remarquablement bien conservées. II n’y a aucune raison de douter que la liste des dix-neuf rois, de Tè Agbanlin à Toffa, ne soit complète et exacte, II n’y a de même aucune raison de douter de la généalogie qui situe sans hésitation ces rois sur cinq lignages, issues de cinq fils de Tè Agbanlin, ( roi 2 à 6) et entre lesquels tournait le pouvoir. Que cette filiation à l’ancêtre fondateur .soit réelle ou symbolique, il n’y a là rien de surprenant, car la succession en « Z » épuisant tous les candidats possibles d’une génération avant de passer à la suivante et aboutissant vite à l’alternance entre plusieurs lignées, est très fréquente en Afrique. Elle paraît avoir été la règle chez les Aja, et c’est de cette norme que se sont écartés les Agasuvi d’Agbomè, vers 1625, en établissant une hérédité linéaire de père en fils qui allait être l’un des facteurs de leurs succès politiques. Elle permettait l’avènement d’hommes jeunes capables de continuité durant de longs règnes. Au contraire, le système en « Z  » multiplie les avènements de souverains déjà âgés et usés. Du fait du maintien à Porto-Novo de la coutume ancienne, ses dix-neuf rois se répartissent sur cinq générations tandis que ceux d’Agbomè, au nombre de onze, occupent neuf générations, si l’on adopte la moyenne raisonnable de 30 ans par génération, cela situe bien la rupture vers 1600, mais reporte Tè Agbanlin au début du XVIIIème siècle. Comme, dans deux sociétés aussi proches l’une de l’autre que les Fon d’Agbomè et les Gun de Porto-Novo, la durée moyenne d’une génération était nécessairement la même, il en résulte que Tè Agbanlin et Dakodonu, à plus forte raison Dogbagri et son père Adigiwolo, ne peuvent pas avoir été contemporains. Cela est d’ailleurs confirmé par la généalogie des migan de Porto-Novo qui se sont succédé strictement de père en fils depuis Te Hlin, venu avec Tè Agbanlin, Or Tè Sinji, le Migan de Toffa, représentait au début du siècle la cinquième génération.

Il fallait dès lors poser l’alternative : ou bien la généalogie traditionnelle de Porto-Novo est fausse et tronquée, ce qui paraît démenti par les excellentes conditions de sa transmission, on bien le royaume de Hogbonu est plus jeune d’un siècle que celui d’Agbomè. Dans ce dernier cas, les traditions ont été reconstruites et rationalisées a posteriori, pour rendre compte de la parenté des Agassouvi, mais il reste à chercher quelle est la réalité historique qui se cache derrière elles.

Il convient d’abord de s’interroger sur l’état dans lequel se présentent les traditions de Porto-Novo. En dehors de l’exposé sommaire qu’en a donné Foa dès 1893 et de celui, plus substantiel, de Fonssagrives (1900), nous avons la chance de posséder une excellente version, relativement riche, publiée dès 1911 en langue yoruba par Akindélé Akinsowon : Iwe itan Ajasè. Il ne s’agit cependant pas là de traditions à l’état pur, mais d’une reconstruction effectuée dès la fin du XIXe siècle par la première génération des lettrés de Porto-Novo. Des sources écrites relativement anciennes se sont sans doute mêlées aux traditions proprement dites et il est difficile d’en faire la part. Il faudrait évidemment contrôler d’abord que la traduction française, publiée en 1953 par A. Akindélé, fils de l’auteur, et C. Aguessy, est vraiment conforme à l’original. Comme nous n’avons pas pu faire ce travail, nous admettons provisoirement qu’il en est bien ainsi. Ceci dit A. Akindélé, dans son introduction, nous donne quelques indications sur les sources non orales de son père. En dehors de la référence fantastique à un Portugais nommé Gorgas, inconnu par ailleurs, et qui aurait débarqué à Ouidah en 1670, il s’agit essentiellement d’un almanach en langue gun publié à Porto-Novo en 1888 par le pasteur sierra-léonais Marshall. Il serait très important de retrouver ce document, qui avait déjà disparu de Porto-Novo vers 1950, mais qui devrait exister en Grande-Bretagne ou à Lagos, dans les archives missionnaires. Il est a eu près certain que Marshall, homme cultivé, connaissant sans doute l’essentiel de la littérature sur la région, a reconstruit et rationalisé 1es traditions orales qu’il recueillait, et qu’il en est résulté un phénomène de feed-back auprès de personnes lettrées, comme Akindélé Akinsowon. Rédigeant un calendrier, Marshall a sans doute cru nécessaire de fixer arbitrairement des dates d’anniversaires : c’est ainsi que nous apprenons que Tè Agbanlin a débarqué à Porto-Novo le 10 janvier 1688, que Dè Yakpon lui a succédé le 25 juin 1729, et nous avons ainsi, de règne en règne, jusqu’à Toffa, la date, au jour près, des événements.

Une seconde version trop souvent négligée est celle qu’a récoltée vers 1920 l’administrateur Geay auprès de l’interprète en chef d’Assomption. Celle-ci est, à vrai dire, brève et sèche, mais elle a été recueillie dans l’ignorance du travail d’Akinjogbin et les dates qu’on y trouve- sont tout à lait différentes : nous verrons qu’elles paraissent se rapprocher davantage de la vérité.

Il est significatif que Dunglas, enquêtant vers 1950 auprès d’informateurs que, selon .sa mauvaise habitude, il ne nomme pas, mais qui paraissent être issus de milieux très peu acculturés, ne fournit aucune précision chronologique. II n’est pas moins remarquable que les synchronismes qu’il suggère contredisent parfaitement ceux d’Akindélé mais non ceux de Geay C’est ainsi que Dè Gbènyon, situé par Akindélé de 1701 à 1775, aurait été contemporain d’Adandozan, dont les dates, très sûres, sont 1798-1818. Geay nous propose 1785-1794. Mais à vrai dire, Akindélé se contredisait lui-même, puisqu’il faisait de Dè Gbènyon, septième roi, le contemporain de Tègbésu, qui a régné de 1740 à 1778, alors qu’il écrit ailleurs que le quatrième roi, Dè Hude, qu’il date de 1746 à 1757, aurait accepté de créer la dignité de mewu à la suggestion de Agonglo dont nous savons qu’il se situe de 1789 à 1798,

Tout cela montre clairement que la chronologie d’Akindélé, qui est généralement reproduite sans aucune critique, est due aux spéculations du pasteur Marshall et que ses synchronismes sont souvent illusoires. Marshall ou même Akindélé s’étant permis d’identifier tel roi du Dahomey, anonyme dans les traditions qu’il recueillait, d’après ce qu’il croyait savoir de leur chronologie : ainsi pour Tègbésu, qu’il croit contemporain de Dè Gbènyon alors que le recoupement des traditions d’Agbomè et de certains documents européens permet de situer la guerre opposant les Gun et les Fon en 1803-1814 soit du temps d’Adandozan. L’apparition d’éléments lettrés à Porto-Novo est tardive. II y eut des cas isolés, comme le fameux Pierre Tamata, un Hausa ayant longtemps vécu en France, qui fut introduit à Porto-Novo avant 1778 par le loi Dè Mèse et devint l’un des hommes les plus puissants du royaume, servant plusieurs de ses successeurs comme intermédiaire des Européens. Mais c’est seulement à partir de 1820-1830, avec l’installation de « Brésiliens », esclaves rapatriés pour une grand part, que se constitue à Porto-Novo un groupe social caractérisé par une culture écrite. Les Créoles anglophones apparaîtront encore plus tard, vers 1850.

Il en résulte qu’une chronologie indigène fondée sur des sources écrites n’est pas possible avant le second quart du XIXe siècle, et même alors, les dates trop précises d’Akindélé (ou plutôt de .Marshall) ne peuvent être retenues sans contrôle.

Le système chronologique d’Akindélé ne peut donc absolument pas être accepté pour la période ancienne et il ne nous donne aucune indication sur la date de fondation du royaume. Au demeurant, même si ou le suivait, le règne de Tè Agbanlin, daté de 1688 à 1729, serait incompatible avec la .séparation des trois frères, à Allada vers 1600, à moins de prêter au fondateur une vie longue d’au moins un siècle et demi.

Il faut donc tout reprendre à zéro, en partant des dates et synchronismes certains, et en les confrontant à la structure de la liste dynastique et de la généalogie.

Nous devons malheureusement constater que les rois de Porto-Novo, malgré leurs contacts fréquents au XVIIIe siècle avec la traite puis, au XIXe siècle, avec les Britanniques de Lagos et Badagri, demeurent généralement anonymes. Les traditions et l’histoire de Badagri n’ont pourtant pas encore été étudiées de façon systématique, et l’on peut espérer qu’elles livreront des données précieuses pour le passé de Porto-Novo.

Dans l’état actuel des choses, la plus ancienne date certaine est la mort de Dè Mèji en 1848. Entre cette date et 1874, qui marque l’avènement de Toffa, il y a eu trois règnes, soit une durée moyenne d’un peu plus de huit ans. Cette moyenne mettrait l’avènement de Dè Hufon vers 1802, celui de Dè Mèse vers 1763, et celui de Tè Agbanlin vers 1729, précisément la date choisie par Akindélé pour la fin de son règne.

Si nous admettons une moyenne de 30 ans par génération, et sachant que Toffa est né vers 1830, cela situerait la naissance de Dè Soji vers 1800, celle de Hufon vers 1770, celle de Dè Lokpon vers 1740 et celle de Té Agbanlin vers 1710. Il ne s’agit bien entendu que d’un ordre de grandeur, mais il est intéressant de noter que nous sommes ainsi orientés vers le début du XVIIIe siècle et nullement du XVIIe. . Il reste à savoir si des recoupements et des documents écrits infirment ce premier calcul, ou au contraire le confirment et permettent de le préciser.

Akindélé situait le règne de Dè Wèse de 1818 à 1828 et lui attribuait une grande guerre contre Badagri, que toutes les sources confirment. Nous savons par John Lander que la paix entre Porto-Novo et Badagri a été proclamée le 24 mars 1830. Ce conflit était issue d’une guerre civile à Porto-Novo, survenue à la mort de Dè Toji, et à la suite de laquelle le mewu, ayant pris position contre la candidature de Dè Wèse avait dû s’enfuir à Badagri d’où il continua la lutte. Ce mewu en exil allait d’ailleurs poursuivre une carrière politique dans sa nouvelle patrie pendant plus d’un quart de siècle, ce qui est assez remarquable. Cela nous permet en tout cas d’affirmer que la mort de Dè Toji et l’avènement de Dè Wèse se situent peu d’années avant 1830.

Nous savons que Dè Wèse a mené une guerre victorieuse contre Badagri mais rien ne permet de dater celle-ci. Les traditions, celles de Dunglas comme celles d’Akindélé insistent surtout sur l’importance qu’a pris de son temps le commerce des esclaves au profit des Portugais.

Grâce au travail admirablement précis de Pierre Verger, nous possédons justement un document écrit daté qui confirme ces relations. De 1810 à 1812 ont coexisté à Bahia deux ambassades, l’une du roi du Danhomè, l’autre de Porto-Novo qui révélaient la rivalité commerciale des deux États et la prétention du roi d’Agbomè au monopole du commerce brésilien. Ce dernier était assurément Adandozan mais le roi de Porto-Novo n’est malheureusement pas nommé. Nous possédons en revanche une lettre du 16 novembre 1804, adressée au prince Dom Joào de Portugal et portée à Bahia par une ambassade du « roi d’Ardres Hypo » qui est évidemment Dè Hufon. Cette lettre réclamait l’aide d’ingénieurs portugais pour ouvrir l’embouchure de Cotonou, afin de mettre le littoral de Porto-Novo à l’abri des incursions dahoméennes. Ce projet, qui n’eut pas de suite, datait des années 1790 et on peut penser qu’il est repris par Dè Hufon après des raids violents des Dahoméens (dont on sait par ailleurs qu’ils ont eu lieu en 1803).

Cette date pourrait confirmer la chronologie d’Akindélé, tout comme notre date moyenne de 1802, mais la lettre ne nous dit pas si l’année 1804 se situe au début ou à la fin du règne de Hufon. Cependant la tradition (Akindélé, Geay, Dunglas) désigne ce roi comme ayant grandement développé le commerce avec les Portugais et comme ayant fait une guerre importante contre Gansa, roi de Badagri. Or le relèvement de cette ville sous le commandement de ce dernier paraît se situer vers 1810-1830, On peut donc penser que Dè Hufon est le roi qui envoya l’ambassade de 1810-1812 et que son règne a duré au moins jusque vers 1815, La lettre de 1804 serait donc une initiative du début de son règne,

D’autres recoupements paraissent le confirmer. En effet, l’offensive d’Adandozan sur la côte en 1803 était une réponse à l’attaque de Gbènyon, troisième prédécesseur de Hufon, qui avait combattu les Dahoméens à l’ouest du lac Nokué, brûlant Godomey (Jaken), Agbomè-Kpèvi (Abomey Calavi) et s’avançant même jusqu’à Tori, près de Ouidah. C’est cette guerre qu’Akindélé situait sous Tègbésu parce qu’il datait le règne de Gbènyon de 1761 à I775. Or, une telle offensive de Porto-Novo, faite avec l’appui des pêcheurs Tofinnu qui ont toujours été fidèles aux descendants de Tè Agbanlin, n’est concevable qu’à une époque de grande faiblesse pour le Danhomè, certainement pas du temps de Tégbésu, de Kpengla ou d’Agonglo. Au demeurant, si elle avait eu lieu avant 1790, on en trouverait le souvenir dans Dalzel. Les deux États Agasuvi sont généralement restés en bons termes sous la suzeraineté d’Oyo, le grand aidant le petit à se consolider, avant les raids lancés en 1788 par Kpengla contre le port de Porto-Novo dont la prospérité excitait sa jalousie, Les deux royaumes garderont finalement des relations assez bonnes, bien qu’ambiguës, jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Si nous admettons comme valable l’attaque des Porto-Noviens contre le Danhomè (et je pense qu’il faut le faire puisqu’elle est confirmée par les Tofinnu), il me semble que l’événement ne peut s’être produit que pendant la minorité d’Adandozan, après l’assassinat d’Agonglo en 1798. Quant Adandozan prend en personne le pouvoir en 1803, il pratique une politique guerrière et la tradition reconnaît sa valeur militaire, bien que presque tous les faits en aient été effacés à la suite du coup d’État de 1818 et de la propagande favorable à Gézo.

Or, il se trouve que la tradition de Porto-Novo souligne l’extrême brièveté du règne de Dè Ayaton, prédécesseur de Hufon, qui n’aurait duré que cinq mois. Son second prédécesseur. Dès Aikpé a combattu les Wemenu et Ipokia (Pokra}, mais nous ignorons s’il a régné longtemps. Pokra nous fournit cependant un indice. Pokra et Ado, au nord de la lagune, comme Appa au sud, sont des États Yoruba Egbado sur lesquels Porto-Novo a exercé de temps en temps une certaine suzeraineté. Pour Appa, cela s’est vraisemblablement produit après la chute de Badagri, en 1784, et a sans doute pris fin assez vite (en tout cas avant les années 1825-1830) quand cette ville s’est relevée. Pour Pokra et Ado, cités vassales d’Oyo et servant à protéger ses routes vers la mer, la suzeraineté de Porto-Novo est nécessairement postérieure à la révolte des Egba qui a isolé d’Oyo cette région. Or, la date généralement retenue pour cet événement est I797. On peut donc estimer que la guerre de Dè Aikpé contre Pokra est postérieure à 1797

Pour ma part, je pense donc que la lettre de 1804 date du début du règne de Hufon ; qu’il faut donc situer le bref règne d’Ayaton en 1803 ou 1804 et celui d’Aikpé vers 1800-1804. La fin du règne de Dè Gbènyon serait donc à placer vers 1800 son offensive militaire contre le Dahomey vers 1798-1800, durant la minorité d’Adandozan.

Cette chronologie courte paraît confirmée par un document qui nous oblige à abaisser les dates de Dè Mèse, le cinquième roi, qu’Akindélé datait de 1752-1757. La tradition présente Dè Mèse Dè Gbènyon et Dè Hufon comme de grands souverains, alors que les noms qui les séparent correspondent à des personnages falots et à peine connus. Dès Huyi (ou Dè Tonyi) qui se situe entre Dè .Mèsè et De Gbènyon, ne connut, nous dit Dunglas, qu’un règne assez court, Akindélé n’a rien à en dire, sinon que, de son temps, le négriers portugais vinrent à Porto-Novo, pour la première fois, par la lacune de Lagos. Huyi était d’ailleurs le dernier des cinq fils de Tè Agbanlin et il a dû arriver au pouvoir très âgé. On peut donc penser que- Dè Mèsè et De Gbènyon ont eu des règnes relativement longs, sans doute très- supérieurs à notre moyenne de huit ans,

Or, il semble bien qu’un document écrit nous permette de situer avec certitude le règne de Dè Mèsè. En effet, le 24 juin 1778. Pierre Tamata, dont il a déjà été question, écrivait en français à M. Harismendy, capitaine d’un navire en rade de Juda, une lettre au nom du roi Desnerai. Cette lettre, dont, l’original a été consulté par Verger alors qu’elle était dans les mains de M. Polak, libraire rue de l’Echaudé à Paris, a été vendue en 1970 aux Archives Nationales de Guinée avec un lot de documents sur la traite des Noirs. Il n’a malheureusement pas été possible de la retrouver à Konakry pour vérifier la graphie du nom royal II me semble cependant à peu près certain qu’il s’agit de Dè Mèse, mal écrit et mal lu, sans exclure la possibilité que le rai final soit simplement le titre de « roi ». II est certain que Pierre Tamata a terminé sa vie à Porto-Novo où il a toujours des descendants et où il a rempli ses fonctions d’intermédiaire auprès de nombreux rois. C’est Dè Aikpé, selon la tradition d’Akindélé, qui lui a concédé le quartier de Fiekome, Mais la même tradition nous dit clairement que Pierre était l’ami de Dè Mèsè et que c’est ce dernier qui l’a introduit à Porto-Novo26.

Un autre élément vient confirmer cette identification. Pour la tradition orale, De Mèsè est avant tout le roi qui a écrasé les gens du Wémè (ou Wo) et les a réduits à une vassalité d’ailleurs précaire et fluctuante. Il en a tiré le surnom d’Ahwane Woto, le « pigeon du Wo », car cet oiseau aime à se tremper dans l’eau comme le roi de Porto-Novo trempa son sabre dans le fleuve. Dunglas, égaré par sa chronologie, a supposé qu’il s’agissait d’une guerre datant du début du XVIIIe siècle, quand les Wemenu, chassés de la région d’Agbomè par les Dahoméens, se sont installés sur le bas fleuve, après 1707. Mais nous connaissons seulement une guerre, ou plutôt une série de guerres, fort bien attestée par des témoins européens comme Dalzel, et qui a opposé Porto-Novo, allié d’Agbomè et agissant à l’appel d’Oyo, aux gens de Wémè dont la défaite fut complète. Ce conflit a justement commencé en 1778, quand le Danhomè a détruit le petit royaume des Hula d’Ekpé, dont le port faisait concurrence à Ouidah, et qui devint alors tributaire de Porto-Novo, son centre politique étant désormais transféré à Ketonu. Or, les gens du Wémè portèrent secours aux vaincus et leur donnèrent accueil. Retardé par la destruction de Badagri, effectuée en 1784 par la même alliance, le conflit trouva sa conclusion en mai 1786 quand les Wemenu furent écrasés par la coalition des deux royaumes Agasuvi.

Il me semble que telle est évidemment la guerre que la tradition attribue à De Mèse. Comme celui-ci paraît avoir eu un long règne, de quinze ans ou plus je le situerais volontiers entre 1770 ou 1775 et 1786-1790. Après le court épisode de Dè Huyi, Dè Gbènyon pourrait donc avoir commencé à régner vers 1790 ou un peu plus tard, et jusqu’en 1800,

Au-delà, plus aucun recoupement n’est possible et les traditions n’évoquent aucune guerre importante. Si nous appliquons cependant notre moyenne de huit ans aux règnes des trois premiers fils de Tè Agbanlin, la mort de celui-ci se situerait vers 1745. La chronologie de Geay, en l’occurrence trop courte, et sans doute aussi arbitraire que celle d’Akindélé, nous proposait 1760, Pour peu qu’on admette que le fondateur ait eu aussi un long règne, cela nous incite à situer la fondation du royaume vers 1730, disons entre 1725 et 1735. Ce résultat concorde remarquablement avec la moyenne générale (les durées des règnes et des générations par laquelle nous avons commencé cette étude.

Or, cela s’accorde également avec ce, que nous connaissons de l’évolution générale de la région. On sait que Porto-Novo est désigné au XVIIIe et au début du XIXe siècle par le nom d’Ardres, ou Grand Ardres. Cela signifie clairement que la dynastie Agasuvi de Hogbonu prétendait prendre la relève de la ville-mère, tombée aux mains de la branche d’Agbomè en 1724, Or, cet usage n’apparaît dans nos documents que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, de même que le nom de Porto-Novo pour désigner la plage où s’effectuaient les débarquements, c’est-à-dire celle de Sèmè,

Du XVIe siècle an début du XVIIIe siècle, le nom d’Arada, Arda, Ardra ou Grand Ardres, désigne exclusivement la capitale d’Allada, tandis que Petit Ardres désigne le port, c’est-à-dire Offra. Celui-ci doit s’être trouvé du côté de Ouedo, à une douzaine de kilomètres de la côte, les débarquements s’effectuant sans aucun doute du côté d’Adunko (15 kilomètres à l’ouest de Cotonou). C’est Allada et non Porto-Novo qui a été envahi en 1698 par la cavalerie d’Oyo que décrit Bustnan. Cette invasion décisive a marqué l’entrée définitive de la région dans la vassalité de l’empire yoruba, mais Akinjogbin pense qu’elle a été précédée par une première invasion vers 168o-1682.

Grâce à Dapper, Barbot, Bosman et d’autres témoignages européens, nous avons une idée de la situation de cette côte, qui n’avait été fréquentée qu’épisodiquement par les Portugais de São Tome avant que la traite des Noirs, après 1660, lui eût valu le nom sinistre de Côte des Esclaves.

A l’est du Petit Ardres (Offra), on trouvait, de part et d’autre de l’embouchure de Cotonou, deux petits royaumes apparentés d’origine hula (Popo), celui de Jaken ou Jeken, (qui correspond à Godomey, et celui d’Ape, Apee on Epe, en fait Ekpé, dont le centre rituel est à Jeffa. Ces deux petits Etats étaient plus ou moins vassaux d’Allada, mais fréquemment indociles car ils essayaient d’accroître leur rôle dans la traite et leurs intérêts commerciaux ne coïncidaient pas nécessairement avec ceux de la capitale. Ekpé, protégé par les lagunes, était le plus indépendant et il semble avoir servi au commerce extérieur d’Agbomè, descendant par le Ouémé dès la fin du XVIIe siècle, Ajuda (Ouidah) et Ekpé étaient les deux ports situés à l’est de la Gold Coast où, depuis le traité de 1661, les Hollandais permettaient aux Portugais, ou plutôt aux Brésiliens, de faire la traite grâce à leur fameux tabac de Bahia, mais seulement après avoir fait escale au fort d’El Mina pour remettre le dixième de leur cargaison au gouverneur de la Compagnie des Indes. C’est seulement au XVIIIe siècle, comme nous le verrons, que trois escales situées plus à l’est seront ouvertes, celles de Porto-Novo, dont la première mention est de 1758, celle de Badagri, signalée dès 1743, et celle d’Olim, ou Lagos,

Au XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, on trouve à l’est d’Ekpe l’escale d’Apa (Apà ou Appah) qui correspond au village moderne d’Appa. En raison de sa proximité et de la ressemblance des noms, ce port a été très fréquemment confondu avec celui d’Ekpé, surtout sur les cartes du XVIIIe siècle. Appa a cependant une origine toute différente. Comme Eko (Lagos, Onim, Olim), il s’agit d’une cité des Yoruba Egbado, pourvue d’une dynastie d’origine edo, datant sans doute du XVIe siècle, quand l’empire du Bénin dominait militairement la région. Dès 1670, Appa est un port où traitent les Hollandais, et c’est là, non à Ekpé, que s’enfuit en 1732 le directeur Hertog qui y dépouilla des Portugais fuyant la ville de Jaken détruite par le roi du Danhomè. Les Brésiliens le fréquentent encore en 1746 et, durant la crise qui oppose alors le Danhomè aux Portugais, ceux-ci songent un instant à évacuer leur fort d’Ajuda pour en construire un à Appa. Mais à partir de cette date, Appa disparaît des annales du commerce. Comme les Yoruba voisins de Pokra, elle est tombée dans la dépendance de la nouvelle cité de Badagri, qui vient de se construire sur son territoire, et dont le rôle dans la traite des Noirs, signalé dès 1743, sera tout à fait remarquable. C’est cette prospérité qui appellera sur Badagri la catastrophe, lorsque, à l’appel d’Oyo, Porto-Novo et Agbomè la détruiront en 1784. II est vrai que cette ville se relèvera vite. Nous manquons malheureusement jusqu’ici d’une étude systématique du passé de Badagri. Bien que C. Newsbury nous en ait donné des éléments dans sa thèse. Il en résulte que Badagri a été fondé par des Hweda et autres Aja fuyant la région de Ouidah, conquise par les Dahoméens en 1727. De 1747 à 1743 le délai est court, le nouvel État n’a pas perdu de temps pour construire sa prospérité commerciale et sa puissance politique.

Voila donc ce que nous apprennent les documents européens relatifs au commerce. Les traditions orales nous permettent de compléter un peu ce tableau.

Sur le cordon lagunaire, entre Ekpé et Appa des Aja se réclamant d’Aja-Tado, sinon des Agasuvi avaient fondé une série de villages, dont les principaux sont Tori et Semé, bien avant la venue de Tè Agbanlin, sans doute au XVIIIe siècle. D’après le nom de l’ancêtre fondateur, on appelle ce petit pays Akocu ou Dè Huta. Il est probable que ces Aja avaient vaguement reconnu la souveraineté d’Allada, car ils vont se rallier sans difficulté à Tè Agbanlin à qui ils donneront un débouché sur la mer entre Ekpé et Appa, ou plutôt Badagri. Ce secteur est en tout cas absolument en dehors du commerce avant l’apparition de Porto-Novo, peu avant 1758. On peut donc penser que les Tori vivaient uniquement de pêche et d’agriculture avant que les Agasuvi ne viennent les stimuler.

Plus au nord, la rive gauche du fleuve Wo, ancien nom du Ouémé, était occupée par quelques groupes yoruba, comme les Toso, qui allaient être assimilés à partir de 1707 par les Aja Wemenu fuyant les rois d’Agbomè. Tout le pays situé au nord de la lagune de Porto-Novo était d’ailleurs occupé exclusivement par des Yoruba, mais d’une façon semble-t-il assez lâche. Le petit royaume de Sakété (Itakete), dont l’origine est obscure, paraît dater au moins du XVIe siècle. Plus au sud, Takon (Itakon) et Ifanhim, comme ses dépendances Illashe et Ilumbe (au Nigeria), proviennent d’Oyo et paraissent plus récents : ils ont sans doute été établis dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, quand l’empire yoruba a pris forme et a cherché des débouchés sur la mer. Plus à l’est le long de la lagune, les Egbado, à Pokra (Ipokia) comme à Ado, paraissent beaucoup plus anciens mais n’ont été soumis à l’hégémonie d’Oyo qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle.

Quant à la région où allait s’élever la ville de Hogbonu Porto-Novo elle était occupée par deux petits Etats yoruba d’origine holli. Le plus ancien, celui d’Okoro (Akron en gun), se trouvait dans l’est, et le plus récent, celui d’Ijasè Ile (Jasin en gun), à l’ouest de la ville moderne. Ce dernier paraît être à l’origine du nom yoruba de la ville nouvelle, Ajace, qu’on interprète actuellement comme « conquête des Aja »42.

Plus à l’ouest, les marais qui s’étendent du bas Ouémé et du lac Nokué jusqu’à la lagune do Porto-Novo, n’abritaient sans doute pas encore toute leur population de pêcheurs aja, les Tofinnu. Selon Bourgoignie, les plus anciens, ceux du clan Aja, ne sont apparus qu’au milieu du XVIIe siècle, et les Ba, dont l’action est étroitement liée à la fondation de Porto-Novo, au début du XVIIe

Tous ces groupes paraissent avoir été privés d’accès direct à la côte. Cette situation ne pouvait être tolérée par le puissant empire d’Oyo, dès lors que le commerce européen et la traite des Noirs prenaient de l’importance. Dès que la puissance d’Oyo fut reconstituée, vers le milieu du XVIIe siècle, son problème majeur fut d’ouvrir les routes de la mer, Comme Oyo ne parvint jamais à soumettre, dans l’es les Ijebu ou Lagos, c’est forcément vers le bas Ouémé et le pays Aja que fut cherché ce débouché. En 1698 au plus tard, la chose est faite : la côte, de Ouidah à Appa, est placée dans la dépendance d’Oyo et cette suzeraineté va durer, avec diverses péripéties, jusqu’à la sécession du Danhomè en 1718.

La substitution d’Agbomè à Allada eu 1724 allait une première fois ébranler le système. On sait qu’Oyo réagit avec violence, par des invasions qui s’échelonnèrent de 1727 à 1730, puis de 1737 à 1747. Finalement le Danhomè resta assez étroitement soumis à Oyo mais, malgré tout, sa puissance inquiétait, ce qui explique que les Yoruba aient peu à peu reporté leur commerce plus à l’est, notamment à Porto-Novo dont l’ascension, comme débouché privilégié d’Oyo, fut dès lors rapide. A la fin du siècle, c’est sur la route du pays Egbado, menant à Badagri, que l’alafin Abiodun installera une série de colonies militaires comme Ilaro, Ijawa ou Ijiga. C’est avec l’aide des deux royaumes Agasuvi que les Yoruba réprimeront en 1784 l’indépendance excessive de Badagri,

C’est dans ce cadre qu’il faut situer la fondation du royaume de Hogbonu- Porto-Novo. Alors que Badagri est mentionné dès 1743, le nom de Porto-Novo apparaît pour la première fois en 1758 quand un bateau brésilien négocie dans ce port dont on nous dit qu’il a été récemment ouvert au commerce portugais, comme olim ou Lagos grâce aux efforts de João de Oliveira, un esclave libéré au Brésil qui est entré en 1733 à la Côte El Mina pour s’enrichir. Cet événement parait tout récent. Plus tôt, en 1743, la charte du Commerce de Bahia ne parle, à l’est de Ajuda, que d’Ekpé (Epe) et d’Appa (Apâ), mais ne connaît aucune escale entre eux. C’est par rapport à eux que le port est baptisé Porto-Novo, cinq ans plus tard.

Devant ces témoignages, Akinjogbin n’a pas hésité un instant : il a conclu que le royaume de Porto-Novo a été fondé après 1724 par des princes d’Allada refusant de se soumettre à Agbomè. Son origine serait donc analogue à celle, presque contemporaine, de Badagri. Akinjogbin a trouvé une phrase significative dans les réflexions sur Juda de Chenevert et l’abbé Bulet, qui datent de 1778 : « Le roy d’Ardres a conservé une partie de son royaume, c’est lui qui règne à Ardres [Hogbonu] et Porto-Novo [le port, c’est-dire Semé)- Il en tire malheureusement des conséquences abusives en supposant que Tè Agbanlin a contribué à chasser sou frère Dogbagri et qu’il est monté sur le trône d’Allada. Il imagine gratuitement que les réfugiés ont d’abord construit, loin dans l’intérieur, une nouvelle ville d’Ardres, dont Porto-Novo a été le port alors qu’il est clair que le premier nom désigne; Hogbonu et le second la plage de Semé.

Il reste que l’idée d’Akinjogbin est profondément juste. Il est tout à fait exclu que les Agasuvi se soient installés à Hogbonu et aient commencé à y construire un Etat avant une date qui doit être voisine de 1730, et ne saurait être antérieure à 1724, Si les Aja de Sèmè et Tori étaient déjà vassaux d’Allada, ce qui est probable, Chenevert et Bulet ont eu raison d’écrire que le roi d’Ardres continuait de régner sur une partie de ses anciens Etats, mais cela ne change rien au fait que l’installation d’une capitale sur la lagune de Porto-Novo n’est pas antérieure à la chute d’Allada,

Comment peut-on donc concilier cette évidence avec la tradition sur la séparation des trois branches des Agasuvi ? Akinjogbin ne se pose pas le problème et se contredit en supposant que Porto-Novo a été fondé par la dynastie d’Allada chassée en 1724, Mais nous savons en réalité que, dans la brève crise qui a suivi la mort de Soso, son successeur éphémère a été tué par les Dahoméens. Ce ne peut être l’origine de Tè Agbanlin.

Plus récemment, Jean Pliya a eu une intuition juste, mais n’a pas su en tirer les conséquences nécessaires. Remarquant que Tè Agbanlin est un nom royal plutôt que personnel et qu’il a été porté assurément par le fondateur de Porto-Novo, il suppose qu’il ne s’agit pas de Zozerigbé, le prince chassé d’Allada, mais de l’un de ses descendants. Ceci lui permet d’atténuer la contradiction chronologique, mais il n’en tire aucune conséquence et n’essaie pas de situer la fondation du royaume dans son contexte historique. C’est ainsi qu’il accepte passivement la date de 1684, donnée par Akindélé. Enfin, Georges Bourgoignie, en étudiant les pêcheurs Tofinnu, a constaté leurs liens étroits avec Tè Agbanlin, dont ils gardent le siège comme « trésor national » et le rôle majeur qu’ils ont joué dans la formation du royaume de Porto-Novo, auquel ils ont montré une constante fidélité jusqu’à la conquête française. Or, la dynastie des « rois » de So, vassaux de Porto-Novo, prétend descendre d’une sœur de Tè Agbanlin, Adodo, qui se serait mariée dans le clan Ba des pêcheurs alors que les Agasuvi résidaient à Godomey. C’est son fils, Asuankuen, à la tête de ses piroguiers, qui mena son oncle et ses gens à travers les lagunes jusqu’à Hogbonu, après quoi il alla créer So Awa, première capitale des Tofinnu. Mais Bourgoignie manque, comme Pliya, d’esprit critique ; il n’essaie pas de situer l’événement et accepte passivement la date de 1688. II reste que les traditions des Tofinnu rapportées par Bourgoignie permettent, à mon avis, de régler ce problème L’alliance étroite des Agasuvi de Porto-Novo avec les Tofinnu et particulièrement le clan Ba, a été un des éléments majeurs de la puissance du royaume jusqu’à la fin du XIXe siècle. C’est certainement cet appui qui a permis aux exilés d’Allada de reconstruire un Etat au début du XVIIe siècle.

Or, cette alliance, fondée sur des échanges matrimoniaux, s’est formée à Jaken (Godomey), à l’ouest du lac Nokué, à une époque où les pêcheurs n’avaient pas encore occupé leurs sites inaccessibles des lagunes. Ils ont gagné ceux-ci en évacuant la terre ferme de Godomey, au moment précis où les Agasuvi se sont installés à Hogbonu

Que s’est-il passé ? Une hypothèse vient tout de suite à l’esprit. Le petit royaume hula de Jaken s’est soumis du bout des lèvres au Danhomè dès la chute d’Allada en 1724. Il a cependant continué à mener tune politique commerciale indépendante, ce qui a soulevé la colère de ses nouveaux maîtres, si bien qu’Agaja est venu le détruire une première fois en 1712. Il est vraisemblable qu’une lignée issue d’Allada, mais qui résidait à Jaken depuis assez longtemps pour s’être étroitement alliée aux Tofinnu, a fui la catastrophe en se retirant à l’est des lagunes où, avec l’aide de ses alliés des Aja de Dè Huta, depuis longtemps installés de ce côté, elle a commencé à construire un nouvel Etat. Le vieil Allada étant tombé et les émigrés ne reconnaissant pas l’usurpation d’Agbomè, les rois de Hogbonu ont repris le nom glorieux de la vieille – Grand Ardres, pour les Européens. Couverts à l’ouest par les Tofinnu, désormais installés dans leurs villages lacustres, et protégés par la puissance d’Oyo, les gens de Hogbonu se tourneront vingt ans plus tard vers le commerce maritime qui vaudra à leur ville le nom de Porto-Novo. Leurs parents d’Agbomè les aideront d’ailleurs à s’imposer à leurs voisins et influenceront les institutions du royaume.

Peut-on aller plus loin et déterminer dans quelles circonstances ces Agasuvi ont quitté Allada et par conséquent combien de temps ils ont résidé chez, les Hula de Godomey ? Seule la tradition orale nous renseigne à ce sujet et, pour le XVIIIe siècle, elle est déjà bien incertaine. Puisqu’il est assuré que Tè Agbanlin est bien le nom donné au fondateur de Hogbonu, Zozerigbé peut avoir été celui de son ancêtre qui quitta Allada. L’histoire de la querelle amenant la séparation des trois lignées peut donc être la schématisation d’un événement réel qui se serait produit vers 1600. Ne sortant pas du royaume comme la famille de Dogbagri, cette lignée aurait alors vécu plus d’un siècle à Godomey. II est alors remarquable qu’elle n’ait pas supplanté les rois, hula de Jaken, mais ceux-ci étaient vassaux d’Allada, et la branche aînée ne devait pas être favorable à la puissance de ces cadets turbulents.

Cependant, la symétrie des trois branches d’Agasuvi peut être l’effet d’une rationalisation a posteriori des traditions. En ce cas la famille de Zozerigbé peut avoir quitté Allada bien après celle de Dogbagri, n’importe quand durant le XVIIe siècle (après 1660 par exemple), attirée par la traite des Noirs qui se développait à Godomey. Assez tôt, cependant, pour avoir eu le temps d’établir cette alliance étroite avec les pêcheurs Tofinnu dont nous avons le témoignage pour le début du XVIIIe siècle. Cette hypothèse, qui écarte définitivement le mythe des trois frères, paraît confirmée par les traditions d’Allada, recueillies par Lombard, dont il faut d’ailleurs admettre qu’elles sont vraiment confuses. Selon elles, Avesu Dangbaxa, qui est resté roi d’Allada après le départ des Agasuvi d’Agbomè, n’est autre que Tè Agbanlin et serait allé fonder Hogbonu en laissant Allada à son frère Hwese. Lombard en déduit arbitrairement que, jusqu’en 1724, les rois d’Allada ont été nommés par ceux de Porto-Novo. Il semble en tout cas établi que les liens entre les Agasuvi de Porto-Novo et Allada sont plus étroits qu’avec ceux d’Agbomè.

J’ai donc tendance à admettre que la séparation des trois frères est mythique et que, vers 1600-1610, les vainqueurs du conflit qui a provoqué l’exil des Agasuvi d’Agbomè sont tous demeurés à Allada. C’est par la suite, dans le courant du XVIIe siècle, qu’une partie du lignage royal s’est transféré vers le lac Nokué et a noué avec les pécheurs Tofinnu l’alliance solide qui allait lui permettre d’échapper à la chute d’Allada en construisant le royaume de Porto-Novo.

Il reste que le détail de ces événements nous échappera sans doute toujours, sauf découverte de traditions orales ou de documents européens jusqu’ici inconnus.

Bien qu’ils aient toujours contesté les prétentions des gens d’Agbomè sur Allada, les Agasuvi de Hogbonu, qui revendiquaient le nom glorieux d’Ardres, connurent des débuts modestes et eurent besoin de l’appui de leurs parents du Danhomè autant que de l’aide des Tofinnu et de la protection d’Oyo pour asseoir la puissance de leur État.

C’est ainsi que leur débouché sur la mer, chez les Tori de Semé, coincés entre les Hula d’Ekpé et les Yoruba d’Appa (bientôt ralliés à Badagri), resta longtemps précaire. C’est seulement après 1778, grâce à la destruction d’Ekpé par le Dahomey, que Porto-Novo pourra imposer sa suzeraineté à ces Hula, qui ne la mettront plus en cause avant 1879, et seulement à l’instigation du gouverneur anglais de Lagos (« Royaume de Ketonu »), C’est également grâce à l’armée d’Agbomè que les Wemenu sont écrasés en 1786 et réduits à une vassalité incertaine. Cependant tout de suite après ces triomphes, l’avantage excessif qu’en tirait Porto-Novo allait inquiéter le Danhomè qui se retournera contre lui et s’efforcera d’empêcher son ascension commerciale. En vain d’ailleurs, car la géographie imposait sa logique, et les guerres civiles des Yoruba au XIXe siècle allaient donner à Porto-Novo une place remarquable dans la traite clandestine. Au demeurant, jusqu’à la fin du XIXe siècle, la collaboration militaire entre les deux États des Agasuvi sera la règle plus que l’exception Tous ces facteurs ont dû jouer pour expliquer la mise en place, autour d’une ville considérable pour l’ancienne Afrique, avec au moins 15 ooo habitants, d’une population rurale extraordinairement dense qui atteignait plusieurs centaines d’habitants au kilomètre carré à la lin fin xix » siècle.

Au XIXe siècle. Porto-Novo, enrichi par la traite des Noirs et lieu d’une acculturation précoce (Brésiliens, Créoles), ne sera pas une force négligeable. Profitant de la chute d’Oyo, il imposera sa suzeraineté aux Yoruba de Takon, un moment à ceux de Sakété, d’Ipokia et d’Ado, mais non aux Gun de Badagri. II n’arrivera guère à stabiliser son autorité au-delà de la frontière moderne du Nigeria,

Mais cette histoire reste à faire. J’ai simplement voulu montrer qu’en rétablissant sa chronologie sur des bases solides, on pouvait situer les événements dans leur contexte et leur rendre une logique qui paraissait absente.

La solution que je propose au problème n’est pas vraiment originale et, à vrai dire, elle était déjà suggérée dans un texte vieux de soixante-quinze ans et injustement négligé, la Notice sur le Dahomey écrite par l’administrateur Fonssagrives, pour l’exposition coloniale de Marseille, en 1900. On y trouve sur la querelle des trois frères une tradition recueillie à Allada et qui est présentée ainsi : « Le cadet dut se réfugier au Dahomey, l’aîné à Djaquin tandis que le second, Hounougoungoun, devint roi d’Allada. L’aîné, bien entendu, est Zozerigbé et cette tradition nous suggère qu’il n’a pas quitté Allada pour Porto-Novo, mais bien pour Jaken. On pouvait en déduire facilement que ce lignage n’a quitte Jaken que bien plus tard pour traverser les lagunes. Fonssagrives le dit clairement : «. Ate Agbanlin descendait de ce fils de Kokpon qui, chassé par son frère, était venu se réfugier à Djaquin. Lors de la prise d’Ardres vers 1725 […] il vint se réfugier à Porto-Novo. »

Que les autres traditions aient présenté les choses autrement, en fondant les deux étapes en une seule, cela n’a rien de surprenant. On découvre, constamment des télescopages de ce genre dans les traditions les mieux conservées,

Le fait étonnant est que cette contradiction évidente entre la structure de la tradition et celle des généalogies n’ait jamais été relevée. Tous les auteurs écrivant depuis un demi-siècle sur le Dahomey nous ont ainsi présenté un système bancal et absurde sans même prendre la peine de le signaler et d’inviter le lecteur à se poser des questions

Essai de chronologie

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