Sẹgilọla et Cie : une Brève Histoire de la Littérature Écrite en Yoruba

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La littérature dans les langues africaines procure un lien imaginaire essentiel entre la littérature africaine non-écrite et la littérature  en langues européennes. D’une certaine manière, cette littérature indique l’adaptabilité de la tradition orale, dans la mesure où à travers la littérature en langue africaines, la tradition  orale exprime sa souplesse et sa diversité. La grande partie de  la littérature en langue africaine a été produite par les Sud-Africains. En zones francophone et lusophone, pour des raisons idéologiques, rien de significatif. Mais en Afrique de l’Ouest ou vit la grande  majorité des Yoruba, plus qu’ailleurs, la littérature en langues africaines est tributaire de l’histoire : histoire de l’esclavage, histoire du christianisme, histoire de la mise en place des écoles et de la presse écrite.

En Afrique de l’Ouest, au détour de la première moitié du vingtième siècle, 111 auteurs  ont écrit à peu près 166 œuvres. Les langues principalement représentées étaient le twi, le yoruba, le hausa, l’ewe et le ga, toutes langues parlées principalement dans la zone anglophone.

Dans la présente étude nous allons examiner le  cas de la littérature d’expression yoruba, l’une des plus riches de la sous-région.

Littérature Écrite Yoruba

Les premières traductions en yoruba étaient entreprises juste après l’arrivée des missionnaires. Autour de 1850, la Bible et les missels ont été traduits en yoruba. Une dizaine d’années plus tard, le premier journal yoruba a été lancé à Abeokuta, Ìwé Ìròhìn Fún Àwọn Ará Ẹ̀gbá àti Yorùbá, qui aura sa propre réplique à Lagos quelques années plus tard sous le nom de  Ìwé Ìròhìn Yorùbá àti Èkó. Mais il faudra attendre 70 ans avant la première apparition d’un texte de fiction en yoruba : Ìtàn Ìgbésí Ayé Èmi Sẹgilọla Ẹlẹ́yinjú Ẹgẹ́ Ẹlẹ́gbẹ̀rún Ọkọ L’áíyé (L’histoire de ma vie; moi, Segilola, femme aux yeux délicats et aux mille maris vivants) L’oeuvre fut publiée en feuilleton dans le journal Akede-Eko (les Echos de Eko) entre juin 1929 et mars 1930. L’auteur vraisemblable est l’éditeur du journal, Isaac Thomas. Elle était écrite sous une forme épistolaire, et constituait une mine d’informations sur la vie à Lagos dans les années 1920. Ainsi peut-on y apprendre qu’en ces années-là les musiques populaires étaient « gumbe » et «  pandero » et le joueur de tam-tam le plus en vogue était un certain Adelakun.

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Selon O. R. Darthone, l’histoire de Segilola, en dépit de son côté paillard, s’insérait entre deux traditions littéraires : le moralisme morne des exhortations des missionnaires et le caractère émancipé des contes yoruba.

Ainsi était née la première œuvre de fiction écrite en langue yoruba ; cette naissance entrait en résonance aussi avec l’émergence du mot yoruba en tant qu’il désigne une variété de populations qui parlent la langue et les dialecte associés et qui vivent dans le sud-ouest du Nigeria. Avant cela, le mot ne faisait référence qu’au peuple d’Oyo. D’autres ont conservé leurs propres noms ethniques: Ẹ̀gbá, Ìjẹ̀bú, Èkìtì, Ìjẹ̀ṣà, Yàgbà, au Nigeria et Sabè, etc au Bénin.

L’autre grande œuvre en yoruba qui suit l’histoire de Segilola  fut écrite en 1938 par Daniel. O. Fagunwa et s’intitule «  Ode Ninu Igbo Irunmale » ( The brave Hunter in the Forest of the Four Hundred Gods ; Forest of a Thousand Daemons, Wole Soyinka ). Elle conte le périple mouvementé et picaresque de Akara-Ogun, fils d’une sorcière et d’un chasseur renommé, dans la Foret des dieux interdit aux humains. Dans ces récits, Akara-Ogun, aux prises à des monstres, des démons, et des insensés, se fait tour à tour libérateur, prophète,  et agent de prospérité et de paix.

Dans un autre récit centré sur la Forêt, Igbo Olodumare, (les Forets de Olodumare), Olowo-Aiye, le père du héros du récit précédent entreprnd lui aussi un voyage dans les Forêts interdits et connut des aventures toutes plus excitantes les unes que les autres. Fagunwa continue son exploration des voyages dans les forêts divines avec Irinkerindo ninu Igbo Elégbèje (Aventures dans la Forêt de Elégbèje) une histoire en 11 parties dont le narrateur est un chasseur nommé Irinkerindo, qui décrit son aventure au jour le jour pendant son voyage dans la forêt.

Ces histoires oscillent entre fantaisie et réalisme, entre le sermon austère et l’humour le plus cru. Ce trait caractérise aussi la quatrième œuvre de Fagunwa, Irèké Onibùdo, bien qu’elle ne ressortisse pas de la série des aventures de Forêt. Dans ce récit,  Irèké Onibùdo veut être un commerçant, mais est kidnappé par un fantôme. Il est amené à une ville dont la fille du maire, Ifepade, allait être  sacrifiée pour apaiser un serpent qui hante la ville et ses habitants. Irèké Onibùdo parvient à tuer le serpent et libérer la ville de la diabolique tyrannie du reptile. Ceci lui valut la main de Ifepade. Mais c’était compter sans la jalousie des femmes du maire. Celles-ci complotèrent contre Irèké Onibùdo et l’accusèrent de tentative de viol nocturne sur leur personne, en l’absence du maire. Sur ces accusations, Irèké Onibùdo fut banni du village, et Ifèpade abandonnée à sa solitude et à une profonde déception. Au début, la jeune femme croyait à la culpabilité de son bien-aimé, mais plus tard,  découvrant qu’il était innocent elle s’en fut à sa quête. Au final les deux amoureux convolèrent en justes noces avec la bénédiction du maire.

La cinquième œuvre de Fagunwa, Adiitu Olodumarè, ( le Secret d’Olodumare) se veut une longue parabole. A première vue, cette œuvre nous plonge dans un univers de considération métaphysique sur l’histoire d’Olodumare. Mais le seul fait que l’historicité d’Olodumare soit mise en jeu, et qu’à ses origines il fût conçu et considéré comme un homme ordinaire qui a connu une sublimation divine, nous montre bien la tension réaliste de l’œuvre.

Cette évolution vers le réalisme qui perçait déjà dans « Igbo Olodumare » et s’impose clairement dans Irèké Onibùdo, servira de modèle à d’autres auteurs yoruba comme Amos Tutuola et Isaac Delano. Sachant qu’Amos Tutuola n’est pas connu pour des œuvres écrites en tant que tel en yoruba, nous parlerons d’Isaac Delano avec son Aye d’Aye Oyinbo. (Vivre comme les Blancs) Dans cette œuvre, Isaac Delano se fait plus objectif et son réalisme est plus avancé que chez Fagunwa. Il y oppose le mode de vie traditionnel africain à celui importé par les Européens. La polygamie mais aussi l’esclavage, le système de mise en gage des individus, et les formes d’organisation de la vie politique font l’objet d’une analyse sociologique. Le récit écrit en 1955 indique la possibilité d’une littérature de création en yoruba.

Enfin, l’autre auteur en langue yoruba qu’il faut retenir en cette première moitié du 20ème siècle est Adeboye Babalola, un poète réaliste qui accepte le monde tel qu’il est. Bien qu’ils ne fussent pas publiés sous forme de recueil, les poèmes de Babalola  ont été écrits dans les années 1940, et de l’aveu de leur auteur, étaient les transcriptions des poèmes oraux des paysans. Ils appartiennent au même cycle de poèmes appelé Ijala, et traitent de certains aspects de la vie des paysans et des chasseurs. D’une certaine manière, malgré leur touche individualiste, les poèmes de Babalola peuvent être considérés comme relevant de la littérature orale traditionnelle yoruba. La seule différence avec les auteurs précédents est que, les œuvres en yoruba de Babalola n’ont jamais été publiées sous la forme de livres ou de recueil ; les seules qui aient été publiées sous ces formes sont ses traductions en anglais de ses œuvres manuscrites en yoruba. En cela Babalola, apparaît comme un passeur transculturel de la littérature yoruba.

Ainsi bourgeonna dans la première moitié du 20ème siècle les délicates fleurs de la littérature écrite en langue yoruba. Bien que les Yoruba fussent aussi au Bénin et même au Togo, l’histoire de la littérature dans leur langue s’est déroulée exclusivement au Nigeria, non seulement parce qu’ils y étaient nombreux et enracinés, mais aussi parce que le type de colonisation qu’ils subissaient dans la zone anglaise était plus favorable à la libre expression des cultures endogènes que dans la zone francophone voisine où elle était réprimée au nom de l’idéologie de l’assimilation. Toutefois, dans ce jardin bigarré où s’implantaient des fleurs vivaces de la littérature écrite d’expression anglaise, la vigueur politiquement soutenue de celle-ci finira par supplanter et freiner la croissance de la production créative de langue yoruba dans les générations suivantes. Vers le milieu des années 80, longtemps après le départ ou la nationalisation des premières entreprises britanniques qui avaient publié certains des premiers écrivains nigérians, dont D.O. Fágúnwà, J.F. Ọdúnjọ et Adébáyọ̀ Fálétí, la production créative dans la langue locale semble également disparaître progressivement. Aujourd’hui, se publient des journaux en langue yoruba ; de même, beaucoup d’œuvres de fictions existent dans cette langue mais il n’y a pas d’institution réputée qui publie de la fiction, du théâtre ou de la poésie en yoruba. Il existe encore des publications, mais il s’agit principalement d’auto-publications sans des revues ou un mécanisme de vérification professionnelle et d’évaluation critique.

Adesoji Biodun

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