To Be Immigré Or not to Be Expatrié : Ethnologie de la Blanchité

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L’expérience de l’expatriation joue parfois le rôle de révélateur de la blanchité. En vivant dans un contexte local où être blanc ne garantit plus l’invisibilité, les migrants privilégiés sont ainsi renvoyés à leur identité raciale.

 Introduction

La blanchité peut être définie comme une position sociale dominante dans le rapport social de race ou, alternativement, comme le processus lui-même qui délimite les groupes sociaux blancs au sein du rapport social de race. En termes plus simples, la blanchité est au rapport social de race ce que la domination est aux rapports sociaux en général. L’étude de la blanchité revêt un enjeu important pour les sciences sociales qui se préoccupent des rapports sociaux de race, c’est-à-dire de l’ensemble des mécanismes d’essentialisation et de hiérarchisation de groupes sociaux définis par l’appartenance à une « race » supposée. L’histoire de la science coloniale a répétitivement alerté quant aux risques de l’asymétrie, de l’exotisation et de l’objectification dans le regard scientifique (Emirbayer et Desmond 2012 ; Go 2013 ; Levine 2000 ; Schiebinger 2004 ; Sibeud 2012) : or dans l’étude des rapports sociaux de race, ce sont encore bien plus souvent les groupes dominés et stigmatisés qui font l’objet d’une scrutation scientifique. Ce partage inégal des objets scientifiques peut découler de « bonnes intentions », au sens où les études sur les groupes minorisés visent bien souvent à rendre visibles des discriminations ou des inégalités, voire à rendre visibles ces groupes eux-mêmes. Dans le même temps, il transparaît de l’histoire des sciences sociales – en particulier de l’ethnographie – que la déconsidération des identités blanches et groupes sociaux blancs comme objets scientifiques n’est pas sans rapport avec la dimension privilégiée de la blanchité elle-même. La surreprésentation des objets d’étude non-blancs dans le champ actuel des rapports sociaux de race – mais aussi dans celui des études migratoires – forme en partie le reflet de ce privilège blanc (Guess 2006), voire un rouage de sa reproduction.

Tout en revêtant cet enjeu, la blanchité résiste au regard scientifique. Elle forme un processus social qui peut se donner difficilement à voir, en particulier dans les contextes où les personnes blanches sont majoritaires. Les premières théorisations de la blanchité ont beaucoup insisté sur son caractère d’invisibilité : la blanchité est construite comme relative discrétion lui permettant d’échapper à la catégorisation. Dans le même temps, elle aussi érigée comme norme, ou encore référence, permettant la catégorisation raciale à laquelle même elle échappe. Elle est donc à la fois invisible et normative, discrétion et référence ; ce paradoxe ne lui est cependant pas propre, les études sur les masculinités étant parvenues à des conclusions similaires.

L’étude de la blanchité se heurte ainsi à une difficulté fondamentale : puisqu’elle est construite comme invisibilité, comment la donner à voir ? Dès lors qu’elle est façonnée comme norme et référence, comme la décentrer et la catégoriser ? Cette difficulté n’est sans doute pas étrangère au fait que les études sur la blanchité restent rares dans l’espace académique français. Mais vis-à-vis des contextes où les personnes blanches sont majoritaires, la migration des Nords vers les Suds implique une première déstabilisation de la position dominante, la confrontant à l’expérience d’une minorité numérique. Les migrant·e·s des Nords s’installent en effet dans des sociétés anciennement colonisées (ou sous influence coloniale plus indirecte) et majoritairement non-blanches. Elles et ils découvrent, par là, ce qu’implique le fait de vivre dans un contexte local où être blanc·he ne garantit plus l’invisibilité, mais soumet bien à une certaine singularisation. Cette déstabilisation explique sans doute en partie la convergence entre les études de la blanchité et celles des migrations privilégiées : cette intersection des objets constitue un domaine de plus en plus dynamique de l’étude de la blanchité, quoique tardif.

Étudier les « expatriations » ou (é)migrations privilégiées des Nords vers les Suds offre un point d’entrée qui permet donc de contourner cet obstacle et de donner à voir la blanchité comme processus social structurellement invisibilisé. Cette démarche retourne l’analyse habituelle de la racialisation et de la migration, qui voit le plus souvent l’une comme production de la minorité et l’autre comme immigration. Dans le cadre de ma recherche sur les résident·e·s français·es à Abu Dhabi (capitale des Émirat arabes unis), menée principalement par méthodes ethnographiques (observation participante d’octobre 2015 à mai 2016, complétée par 70 entretiens semi-directifs de type biographique) (Cosquer 2018), cette démarche a progressivement émergé de l’enquête empirique et lui a donné forme. Elle suppose d’abord de caractériser la forme migratoire que l’on nomme « expatriation » et d’y analyser ce qui la distingue des autres migrations, pour enfin identifier comment la blanchité participe de cette distinction. En retour, ces migrations permettent de rendre la blanchité particulièrement visible.

De l’ « expatriation » à la migration privilégiée

suite

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