La Coupe Afro : une Simple Histoire de Cheveux ?

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Les chevelures des personnes afro-descendantes soulèvent les polémiques. Pour l’anthropologue Ary Gordien, la stigmatisation des cheveux crépus tire son origine de la période coloniale et esclavagiste, mais plus récemment aussi de leur association avec le radicalisme politique et culturel.

Lundi 1er avril, la robe à fleurs et, surtout, la chevelure non défrisée de Sibeth Ndiaye, la nouvelle porte-parole du gouvernement d’Édouard Philippe, ont fait couler beaucoup d’encre. Sur Twitter, un internaute y a vu une « véritable provocation » et un « manque de respect total ». Cette polémique reflète une situation quelque peu paradoxale. Les coiffures pratiquées sur des chevelures « naturelles », c’est-à-dire non défrisées, des personnes, et notamment des femmes, noires et métisses [1] continuent à être perçues comme choquantes, trop imposantes ou pas assez formelles. Un changement est néanmoins en cours au sein de la société française et, plus largement, dans les diasporas noires du monde entier. L’idée se popularise selon laquelle les cheveux dits afro (bouclés, frisés ou crépus) n’ont pas besoin d’être thermiquement ou chimiquement modifiés pour être considérés comme beaux et socialement acceptables. Même en dehors de cercles militants, à l’instar de Sibeth Ndiaye, de plus en plus de femmes noires portent et coiffent leurs cheveux naturels, y compris dans des domaines professionnels.

Comment expliquer cette (r)évolution et, simultanément la persistance, à première vue paradoxale, de la stigmatisation des cheveux crépus ? Quels sont les enjeux politiques sous-jacents à ces considérations en apparence purement esthétiques ? La réflexion que je propose s’ancre dans la période coloniale et esclavagiste, contexte dans lequel se sont forgées les représentations racistes des personnes noires et de leurs cheveux. En Afrique, en Europe et aux Amériques, ce passé colonial explique que la norme européenne du cheveu lisse se soit imposée comme critère de beauté, intériorisé par des populations noires. Toutefois, des renversements se produisent à partir des années 1960. Parallèlement aux mouvements d’affirmation politique et culturelle noirs, émergent des pratiques visant à valoriser les cheveux afro. Cette généalogie rapide permettra de mieux penser le renouveau et le succès actuel de la revalorisation du cheveu des femmes noires.

Au cœur de la catégorisation raciale : couleur, traits faciaux… et cheveux

Le terme de race évoque spontanément la domination d’individus ou de groupes humains catégorisés comme autres et inférieurs, sur la base de critères physiques observables. Pourtant, l’histoire de la catégorisation raciale remonte à la persécution non seulement des Juifs et des Musulmans en Europe médiévale [2] mais aussi à l’exclusion des populations converties au christianisme [3]. Selon la médiéviste Geraldine Heng, entre les XIIe et XVe siècles, les différences physiques entre Chrétiens et non-Chrétiens étaient alors souvent imaginaires. Les types juifs et les populations extra-européennes étaient souvent représentés comme monstrueux. La peau foncée des habitants de l’Afrique subsaharienne était associée à la couleur noire, symbole ambivalent du péché et de malédiction dans les représentations monothéistes.

À partir du XVe siècle, avec la colonisation de l’Afrique puis des Amériques, les différences morphologiques entre Européens et non-Européens ont servi de base matérielle pour marquer une altérité dont elles sont devenues le signe [4]. Pour autant ces critères, comme le souligne l’anthropologue Peter Wade [5], ne peuvent être considérés comme totalement objectifs dans la mesure où seuls ceux qui étaient jugés les plus pertinents, parce que particulièrement visibles pour marquer une différence, ont été retenus. Dans le cadre de la colonisation de l’Afrique et de l’esclavage, la texture des cheveux a constitué, avec la couleur de la peau et les traits faciaux, l’un des principaux critères de catégorisation. L’ordre de la plantation esclavagiste et des sociétés où il s’est imposé était censé être marqué par l’équivalence entre, d’une part, noirceur, servilité, infériorité et négativité et, d’autre part, blancheur, liberté, supériorité et positivité.

Un fort degré de métissage a néanmoins résulté des viols des femmes noires ou métisses mises en esclavage par des colons blancs, des unions dites interraciales plus ou moins légitimes mais aussi de celles entre personnes plus ou moins métissées. L’affranchissement par certains colons de leurs enfants métis a conduit à la constitution d’un groupe intermédiaire qui constituait, avec d’autres Noirs libres, la catégorie des Libres de couleur, parmi lesquels se trouvaient des propriétaires d’esclaves. Le métissage problématisait et complexifiait ainsi l’ordre socio-racial tout en lui permettant de se maintenir.

La diversité des types physiques métissés a fait l’objet de vaines tentatives de classification sur la base de trois critères : la couleur de la peau, la longueur et la texture des cheveux et les traits faciaux. Dans toutes les anciennes colonies européennes à esclaves, un vocabulaire est encore en vigueur pour nommer ces distinctions coloristes. Ce langage valorise les caractéristiques phénotypiques se rapprochant du pôle blanc. Dans les années 1830, l’abolitionniste Victor Schœlcher notait déjà au sujet des populations noires et métisses libres des colonies françaises que « [q]uiconque a les cheveux laineux, signe essentiel de la prédominance noire dans le sang, ne saurait aspirer à une alliance avec des cheveux plats. » (Schœlcher, 1842 [1998] : 201). Dans la majorité des langues parlées dans les anciennes colonies esclavagistes de la…

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