Gbégnonvi et Consorts : Que Penser de l’Intelligentsia de la Rupture (4)

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2. Le cas d’Ignace Yètchénou.

Quelques différences notoires séparent  Ignace Yètchénou et Roger Gbégnonvi. L’une d’elles est d’ordre éthique : Ignace Yèchénou ne cache pas son jeu, il n’avance pas  voilé ni à pas feutré. Il n’a pas besoin de faire recours à la suggestion ni au discours subliminal pour faire passer ses messages. Bien que sa rhétorique soit tout en subtilité, il ne donne pas dans la manipulation. Au contraire, il affirme son bord sans détour : « chien de garde » de la Rupture, il se considère lui-même comme un de ses francs-tireurs. Sa combativité hargneuse au service du régime de la rupture l’apparente à un militant. Et son zèle, en dépit de ses professions de foi patriotique, n’a rien d’un souverain bien. On sait qu’il a été  nommé Directeur Général Adjoint du  Centre National  du Cinéma et de l’image, créé après l’arrivée du régime de la Rupture. Payant de sa propre personne et mettant directement en jeu son  savoir faire, Ignace Yètchénou joue sur l’ambiguïté de l’art dramaturgique dans sa communication audiovisuelle. Chacune de ses prestations se donnant à voir et  à vivre comme un épisode d’une pièce théâtrale, un one-man-show  continu qui raconte au jour le jour le drame de la défense du régime de la Rupture.

Dès lors, la question ne se pose même pas de savoir si Ignace Yètchénou peut être considéré comme un intellectuel de la rupture. La réponse est doublement négative. D’une part, en tant qu’acteur de théâtre, il est perçu plus comme un artiste qu’un intellectuel. D’autre part,  sa posture de militant zélé dont il ne fait pas mystère le disqualifie du point de vue de l’éthique intellectuelle. Certes, il fait montre d’un talent d’acteur certain ; le ton déclamatoire de ses interventions, sa rhétorique pour ne pas dire son style, l’ambition poétique qu’il affiche  dans ses textes bien écrits et bien interprétés traduisent, au delà du talent d’acteur,  une compétence d’écrivain. Toutes choses qui lui confèrent, dans une certaine mesure, à défaut d’une identité sociologique d’intellectuel des qualités  intellectuelles indéniables.

Comme dans le cas de Roger Gbégnonvi, nous allons examiner ici brièvement sa  toute dernière livraison qui  porte sur le sujet de la crise politique qui secoue le Bénin.  Dans ce document vidéo d’une durée de 5 minutes 26 secondes, avec force et fureur,  Ignace Yètchénou se fait l’avocat du passage en force électoral du gouvernement. Curieusement, alors que les parties prenantes de la crise étaient encore en pourparlers pour y trouver une solution consensuelle, martelée avec fureur, les préconisations partisanes d’Ignace Yètchénou correspondront point pour point à la décision finale du gouvernement intervenue une semaine plus tard,  après avoir fait l’objet d’une mise en scène douteuse avalisée par le collège des Présidents d’institution.  Le document est construit autour de la mystification de l’image de résistant  du roi Gbêhanzin, et d’une manière générale de ce que le royaume  du Danhomey a de glorieux et de positif. Pour le servir, et dans son style de franc-tireur,  Ignace Yètchénou se présente torse-nu, signe typiquement danhoméen de virilité et de courage. Sur son ton déclamatoire habituel, il prend à partie les opposants et leurs soutiens vocaux, la jeunesse active sur les  réseaux sociaux dont il brocarde la bêtise éthique et l’ignorance historique. Dans un aveuglement partisan pour le moins pathétique, l’acteur enfile des arguments d’une subjectivité effarante d’où il déduit des conclusions dont l’objectivité lui paraît aller de soi. Et sur la base de cette objectivité douteuse, à l’instar d’un procureur, il assène son réquisitoire sans appel.

Si le discours d’Ignace Yètchénou a le mérite de la franchise  politique et ne louvoie pas quant à son soutien au régime de la rupture,  le choix de la forme dramaturgique implique à la fois une mise en scène et un jeu et un e mise en jeu subtils des symboles. Ainsi, l’image de Gbêhanzin choisie ici ne tombe pas du ciel. On sait que la geste  présidentielle de Talon et son  accession au pouvoir ont été placées sous le signe de la résistance à la recolonisation du Bénin représentée alors par son adversaire Lionel Zinsou, un Franco-béninois « qui ne parle aucune de nos langues nationales. » Or, qui dit résistance, dit Gbêhanzin. On sait aussi que quelques mois après son arrivée au  pouvoir, dans un clin d’œil à la même figure héroïque de Gbêhanzin, Monsieur Talon a fait jouer exprès pour lui-même et quelques invités triés sur le volet  la pièce « Kondo le Requin » de Jean Pliya. Ainsi, selon sa rhétorique et la métaphore intentionnellement mise en oeuvre dans ce message, tous les opposants que le gouvernement s’apprête à exclure des élections législatives ainsi que la grande majorité des citoyens qu’ils représentent sont pour Talon ce que l’armée coloniale française était jadis pour Gbêhanzin. Aussi, à l’instar du geste de Gbêhanzin de mise en garde aux Français immortalisé par sa statue sur la place de Goho, Ignace Yètchénou oppose aux adversaires politiques du régime de la Rupture le même geste de mise à distance et, comme il le dit, offre sa poitrine toute nue comme bouclier au régime le cas échéant. Peut-on mieux illustrer la volonté de payer de sa personne ?

L’autre dimension du discours du saltimbanque de la Rupture est celle qui touche au rapport à la langue de communication ; en l’occurrence, le français, une langue héritée du colonialisme et qui scelle notre aliénation culturelle.  A l’instar des lettrés africains, cette dimension rapproche quelque peu Ignace Yètchénou de Roger Gbégnonvi. La prétention à faire oeuvre de poète et d’écrivain dans la langue française, à l’instar du professeur de lettre et écrivain Roger Gbégnonvi,  est sujette à caution, dans la mesure où elle ne va pas sans poser des questions d’ordre existentiel et épistémologique. Le lettré africain, en tant qu’il est considéré dans son identité nationale, est marqué par une spécificité qui lui est propre dans le monde entier : il est le seul à ne pas exprimer ni représenter sa pensée dans sa langue maternelle. Et pourtant, cette situation qui n’est pas anodine ne fait pas l’objet d’un questionnement critique de la part des Africains eux-mêmes pour qui elle semble aller de soi. Une chose est d’être héritière d’une condition intellectuellement  aliénée et aliénante, une autre est de ne pas en faire souci et de la considérer comme allant de soi. Parmi les intellectuels africains, il y a sans doute deux catégories distinctes sous le rapport de l’usage de la langue coloniale comme langue de savoir et d’expression officielle. Il y a ceux qui font de la langue coloniale l’aune de leur savoir et de leur intelligence sans demander leur reste, et qui sont d’autant plus fiers d’eux-mêmes qu’ils s’y sentent à l’aise et en font un usage excitant ; et il y a ceux qui, faisant le constat de cet héritage aliénant et de la contrainte qu’il induit, s’en inquiètent à chaque instant, et espèrent que leur condition soit provisoire.

Tel n’est pas le cas d’Ignace Yètchénou, qui,  contrairement à un artiste comme Alèkpéhanhou habitué à communiquer son art entièrement dans sa langue maternelle, fait recours au français en tant que langue de pensée, de réflexion, d’expression et de communication. Pourquoi, alors que pour une prestation audiovisuelle calquée sur le modèle du théâtre, il n’y a aucune nécessité ? Pourquoi, alors qu’avec la forme audiovisuel  privilégiée il avait techniquement la possibilité de parler dans sa langue maternelle  le fon — une langue comprise par la moitié des Béninois — et de sous-titrer en français ? Une occasion d’instaurer une dichotomie linguistique hiérarchisée  qui est l’une des solutions provisoires possibles dans nos nations pour réduire le poids de l’aliénation qu’implique l’usage de la langue du  colonisateur. Mais le fait est que Ignace Yètchénou, de part sa posture de bon diseur, son parti-pris poétique, sa rhétorique déclamatoire, se trouve dans l’incapacité de séparer le contenu du contenant de sa communication. Il fait partie de cette catégorie d’acteurs  publics africains qui n’auraient plus grand chose à dire si on les condamnait à émettre leur discours dans la langue maternelle. Soudain, le charme, l’envie de s’exprimer, la jactance, l’esthétique illocutoire s’évaporeraient. Pour nombre d’Africains, veuves joyeuses de leurs langues maternelles et enferrés dans l’aliénation induite par l’usage des langues héritées du colonialisme, celles-ci sont considérées comme les langues du savoir par excellence, à l’exclusion active des langues nationales, méprisées, délaissées, et rangées au musée du folklore et ses emprunts proverbiaux. Dès lors, c’est vouer leur intention de communication à l’échec que de demander aux communicants africains de s’exprimer dans leurs langues maternelles. Dans une production écrite comme le présent essai ou les chroniques du professeur de lettre Roger Gbégnonvi, la chose passe encore ; mais dans une prestation audiovisuelle, où seule la parole est en jeu, qu’est-ce qui empêche un communicateur épris de dignité et fier de sa culture d’origine de parler dans sa langue maternelle quitte à sous-titrer sa parole à ceux qui ne la comprendraient pas ?

La chose saute particulièrement aux yeux dans la prestation d’Ignace Yètchénou retenue ici. Dans ce document vidéo, l’acteur se présente torse nu, à la manière d’un brave danhomènu ( sunu glégbénu). La prestation est construite autour de l’image du roi Gbéhanzin,  héros de la résistance à la colonisation française, et  des symboles de ce qu’il y a de positif dans la culture politique du Danhomè étaient convoquées, — le roi Guézo et sa jarre trouée, etc…. Mais, après une brève expression auto-laudative en fon  aux accents incantatoires,  Ignace Yètchénou retombe très vite dans le naturel de sa posture de communicant en français. Car, selon les présupposés à peine inconscients de cette posture, la force de son propos est tout entière logée dans sa maîtrise de la langue française, son style en tant que locuteur distingué de cette langue, sa poésie, ses mots et ses jeux de mots. Privez-le de toute cette forme et ces fanfreluches et tout son charme de communicant s’écroule. Le syllogisme aliénant du lettré africain fier de troquer sa langue maternelle contre celle de son exploiteur historique est à l’oeuvre. Ce syllogisme s’établit comme suit :  [La langue du Blanc est l’exclusive langue du savoir/Je la maîtrise/ Donc, je suis dans le vrai.]

Sous l’angle de la critique de l’aliénation qui colle à la peau de l’histoire intellectuelle des Africains, on peut, dans une approche à la fois polémique et radicale se demander s’il y a des intellectuels en Afrique ; par exemple si nous définissons comme condition première de l’identité intellectuelle le fait d’exprimer ses pensées dans sa langue maternelle. Nous aurions des intellectuels turcs, coréens, français, allemands, albanais,  russe etc…  mais nous n’aurions pas ou si peu d’intellectuels béninois, nigérians, camerounais, kényans, etc. sans parler d’africains.

Mais on n’a pas besoin d’aller à ce point extrême de la critique pour se rendre à l’évidence que Ignace Yètchénou est tout sauf un intellectuel. Non seulement parce que son métier de comédien ou de dramaturge est plus proche de l’identité d’artiste que de celle d’intellectuel ; mais dans le cadre de l’implication dans les affaires de la cité et de son engagement, dès lors qu’il ne fait pas mystère de son appartenance au camp de ceux qui  soutiennent le régime en place, et semble même tirer partie de sa posture de militant, il perd toute prétention à la qualité d’intellectuel. Il est et assume le rôle de « chien de garde du régime », sans aucune intention péjorative associé à l’emploi de ce terme.

Au total, en raison de leur comportement dans l’espace public, les positions qu’ils prennent par rapports aux événements nationaux, la caution qu’ils apportent aux gouvernements, les légitimations qu’ils confèrent à leurs décisions souvent contraires aux intérêts du peuple — comme l’opération de déguerpissement, ou l’éventuelle exclusion de l’opposition des élections législatives, nos deux lettrés considérés ici ne rougiraient pas de ne pas être qualifiés d’intellectuels. En revanche, eu égard à l’acception du mot, et à sa fonction historique en Russie ou même en Chine où il désigne une classe de lettrés au service du pouvoir, on peut dire qu’ils font partie de l’intelligentsia de la Rupture.

 

Ignace Yètchénou,


 

Adenifuja Bolaji

Gbégnonvi et Consorts : Que Penser de l’Intelligentsia de la Rupture

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