Savoirs et Technologies de Chez nous : le Dr Adjilé nous Invite à Sortir de la « Grande Nuit »

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Du samedi 24 au dimanche 25 novembre  2018 s’est tenue au centre Songhaï à Porto-Novo la 8ème conférence internationale sur les technologies appropriées (CITA/ICAT). Le thème de cette conférence était : « Connaissances endogènes, technologies appropriées et innovation ».

Dans son allocution d’ouverture intitulée « Sortir de la Grande nuit », le Dr Adjilé Sègla Aimé, hôte de la cérémonie, a prononcé un discours franc et direct, aux accents d’exhortation à la chose endogène. S’appuyant sur la richesse des réponses endogènes et leur nature appropriée  – aussi bien socialement qu’environnementalement – le docteur Adjilé a déploré le peu d’intérêt des pouvoirs publics à accompagner les logiques endogènes, parents pauvres des solutions technologiques à nos problèmes. Pour enraciner l’expression de la culture endogène, la volonté de transformer notre environnement par et pour nous-mêmes, l’hôte de la cérémonie a préconisé un retour aux sources de la connaissance, un recentrage épistémologique sur nous-mêmes, afin dit-il que le savoir parte de nous-mêmes avant d’aller vers les autres.

Discours d’Ouverture

« SORTIR DE LA GRANDE NUIT »

Excellences Messieurs les Ministres ou leurs Représentants, le Recteur de l’Université d’Abomey-Calavi, le Conseiller de la Présidence de la République aux affaires numériques, les Directeurs et Doyens ou Représentants des Institutions,

Chers Participants, Honorables Invités,

Je voudrais d’entrée saluer le Professeur Trimble et le Réseau International pour les Technologies Appropriées qu’il dirige, les participants venus des Etats-Unis, particulièrement de l’emblématique Université de l’Elite noire américaine (Howard University Washington-DC), d’Afrique du Sud, du Soudan, du Nigeria, du Ghana, du Kenya, d’Ethiopie, du Bénin, etc. Je n’oublie pas la délégation du Ministère de la Santé du Gouvernement d’Haïti qui nous fait l’honneur d’être ici.

L’objectif premier qui a été recherché en organisant cette conférence, c’est d’amener la Conférence INAT (International Network on Appropriate Technology), habituellement tenue dans les pays anglophones, dans la zone francophone d’Afrique. L’objectif est atteint mais non sans difficultés. Le sponsoring n’a pas marché.  Le reflexe trop enclin à l’extraversion en pays francophone a tendance à rejeter le projet culturaliste. La leçon est bonne à prendre. Il nous revient de travailler à installer des start-up et des entreprises à vocation culturaliste. Quand les entreprises de ce genre seront nombreuses, elles contribueront aux frais d’organisation des prochaines conférences du même genre dans le pays.

L’autre objectif, le plus important à nos yeux, c’est de rendre visible les facteurs de la croissance et du développement durable africains. L’épistémologie et les études d’innovation prouvent bien que les technologies  appropriées basées  sur les systèmes de connaissance et logique endogènes aident à construire un développement plus durable. A défaut, comme c’est le cas depuis le début du 20ème siècle, les transferts de technologies les plus sophistiquées dites conventionnelles, n’ont pas aidé à basculer les pays dans le développement. Malheureusement, cet état de chose et d’esprit perdure encore aujourd’hui.

L’Etat africain regarde de haut et avec mépris l’initiative populaire et les systèmes de connaissances et logique endogènes. L’Etat africain continue de faire la part belle à la culture du colonisateur tout en assurant un service minimum pour le projet culturaliste. Les perdants, ce sont les populations qui forment une sorte de Deuxième Zone, exclue de l’écosystème du développement ! Comment cela peut-il marcher si la majorité des gens sont exclus de l’écosystème de production ?

Or, comme le dit à juste titre Ki-Zerbo, « la marmite  bout par le bas, et si nous ne sommes pas de chez nous, nous ne serons pas de ce monde». « La natte des autres » nous égare et nous empêche de ‘’STAND UP’’, de nous relever. Les nombreuses adaptations et inventions des populations à la base et ce, en marge des universités et lieux de savoir conventionnels, sont ignorées. Dans le même temps, les ressources intellectuelles formées par les universités acquièrent les technologies occidentales conventionnelles très sophistiquées mais sont pour la plupart inutiles ne débouchant pas sur des emplois massifs dans la mesure où les besoins en contexte dans les pays sont autres. Autres résultats, les élites à qui de colossales bourses ont été offertes partent du pays pour l’Occident ou n’y retournent plus.

  • Dans mon propre pays, les statistiques parlent : sur 10 étudiants brillants ayant obtenu des bourses extérieures pour aller étudier dans les pays occidentaux, seuls 2 étudiants reviennent, les 8 autres restent en Occident.
  • Dans mon propre pays, des vendeurs d’essence de la rue ont inventé une station sécurisée artisanale, mais la police l’a interdite. Savez-vous pourquoi ? C’est pour garantir la part de marché aux seuls nantis, les seuls capables de construire et commercialiser les stations conventionnelles.
  • Dans mon propre pays, des populations désœuvrées mais talentueuses ont imaginé et construit des ‘’tanks vespa’’ pour transporter l’essence à partir du Nigeria, mais cela n’a reçu aucun accompagnement des écoles d’ingénieur de mon pays et des gouvernements pour une standardisation sécurisée, parce que ça ferait naturellement la concurrence aux camions citernes conventionnels.
  • Dans mon propre pays, les ménages s’empoisonnent avec des marmites et autres récipients en fonte contaminés au plomb alors que l’ancêtre avait observé et conclu que c’était mieux de préparer les aliments et les manger dans les récipients en céramique / terre cuite.
  • Dans mon propre pays, un jeune garçon qui n’a pas été loin à l’école du colon a construit une radio qui a émerveillé, avec simplement des matériaux de récupération, mais l’autorité  a détruit la radio au seul motif du manque de la norme occidentale.
  • Dans mon propre pays, des mains ingénieuses de mécaniciens artisans fabriquent des pièces de mécanique mais aucun marché intérieur ne leur est ouvert, etc.

C’est à ces esprits éveillés que des milliards devaient être versés. Le Japon de Meiji (1868), la Chine de Mao puis de Den Xiaoping, Taiwan, la Corée du sud, etc. ont commencé petitement comme ça en s’appropriant la science et la technologie occidentales qu’ils ont greffées sur le cocon culturel local. En déversant les milliards dans l’éducation des plus jeunes, les objets et gadgets sont fabriqués, bidouillés dans un premier temps, repris et re-fabriqués pour finalement conduire aux normes de ces pays alignées par la suite sur celles de l’international. Les radios ou les torches japonaises en bois que des générations entières d’africains ont connus sous des regards moqueurs ont d’abord suivi l’itinéraire des transformations et régénérations du savoir et des pratiques. Et aujourd’hui, la Chine par exemple, est montante, presque au sommet de l’économie du monde!

Nous avons tenté de faire venir ici un garçon de Djougou (Bénin), pas très instruit, qui a construit une voiture et un feu tricolore écologique avec de la récup; un autre, ghanéen, qui a fabriqué un vélo en bambou ; un autre jeune homme togolais qui a fabriqué une imprimante 3D avec de la récup ; un paysan du Couffo, au Bénin, qui a fabriqué des conservateurs non chimiques de grains de maïs et de haricots à base de plantes ancestrales en remplacement des produits chimiques et construit un silo.

Mais hélas ! Nous n’avons pas eu les moyens qu’il aurait fallu pour ce faire. Observons que si des gens à faible revenu, qui n’ont pas été si loin à l’école, sont capables de ces prouesses, cela veut dire que tout le pays peut être inventif, se mettre à travailler pour le plein emploi et la croissance durable. C’est le grand nombre au travail qui sauvera le Continent. Pour l’instant, le système met à l’écart le plus grand nombre.

  • L’Afrique doit fabriquer ses engrais à partir de ses déchets organiques : nos urines, nos matières fécales et la biomasse sont des gisements pour de nouveaux carburants qui conviendront à de nouveaux moteurs que nous allons construire de nos propres mains.
  • L’Afrique doit consommer ses propres médicaments issus de sa propre pharmacopée, produire ses propres conservateurs naturels en lieu et place de ceux synthétiques et chimiques / pesticides
  • L’Afrique doit ouvrir des officines populaires de médicaments dotés de Labo Qualité dans les rues capables de satisfaire instantanément les ordonnances médicales à partir des plantes ancestrales. Ce que je dis là, les femmes des marchés dans nos villes et villages le font déjà! Pourquoi ne pas les accompagner par la standardisation ? La Chine et la Russie l’ont fait et continuent de le faire pour le bonheur de leurs peuples.

Ces façons de faire ne sont pas pré-modernes ni prélogiques, elles sont simplement logiques et l’occident lui-même fait un retour paradoxal en arrière vers ces méthodes durables. Il y a une autre chose que nous devons garder à l’esprit: si nous produisons local et en contexte, si nous inventons et déposons des brevets qui renforcent le projet culturaliste, il restera que les produits de nos inventions, une fois industrialisés, doivent avoir des débouchés à l’intérieur de nos pays Sud-Sud afin d’assurer la croissance et l’économie populaire dans un premier temps, ce qui donnera la grande industrie par la suite. Or les gouvernements sont frileux face à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) pour protéger les marchés intérieurs. Par exemple, Agon Valentin est un inventeur de médicament africain (béninois) et d’autres pharmaciens ont de grandes ambitions pour les pays. Mais, leurs produits ne sont pas soutenus pour la vente à l’interne. Pourquoi? Parce que le lobby pharmaceutique occidental est omnipotent !

Il nous faut renverser la tendance. Il faut oser désormais. L’audace doit aller, je vais vous dire, jusqu’à ceci : Dans les classes des écoles, des lycées et collèges et amphis des universités, préparer tous les cours dans les langues nationales véhiculaires qui deviennent ainsi les premières langues, faire parler d’abord de nos sociétés à travers nos Socrate et nos Einstein. Oui, il faut entrer dans les classes et étudier d’abord Obatala, Orunmila – Ifa, Lissa, Legba, Ubuntu, Soundiata, ainsi que les technologies endogènes à fondations ancestrales en régénération et en transformation, etc., avant de revenir à des études de comparaison avec ce que les savants occidentaux ont dit sur leurs sociétés en CONTEXTE.

Ce n’est pas un vœu, c’est ce que nous allons faire ! La survie pour la culture de nos peuples ou sa mort! Ce sera l’axe des activités de l’Annexe de l’ « International Network on Appropriate Technology » que nous voulons consolider dans la sous-région ouest africaine à partir du Bénin.

Pleins succès au 8eme ICAT! Avançons résolument!

Je vous REMERCIE.

Dr Adjile Sègla Aimé,

Logique, Histoire des Sciences et Technologies et Etudes sur l’Innovation

Université d’Abomey-Calavi, Benin (Afrique de l’Ouest)

Président du Comité Scientifique Local et d’Organisation de la 8eme Conférence Internationale sur les Technologies Appropriées (International Conference on Appropriate Technology, ICAT).

Thème « Endogenous Knowledge, Appropriate Technology and Innovaation:Linking the Past and the Future »

 

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