Lettre à une Jeune Révoltée de Vingt ans sur la Responsabilité des Africains dans la Traite Négrière, etc.

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Ma Chère Sophie,

writting5Tu me demandes comment se fait-il que la traite négrière a duré quatre siècles et comment une telle horreur est-elle possible ? Tu veux savoir aussi ce qu’il en est du rôle des anciens royaumes africains dans cette lugubre entreprise de réification de l’homme. Tu demandes : «  Nos royaumes vendaient-ils les nôtres ? » Et, sceptique, tu dis : «  Je n’arrive pas à y croire, pouvez-vous éclairer ma lanterne Grand-Frère ?»

Ma jeune amie, la fougue de la jeunesse te porte sans retenue à poser à l’homme mûr que je suis des questions aussi directes que pertinentes, sans prendre si je puis dire de gants ni tourner autour du pot. Je te félicite pour ta franchise intellectuelle et ta volonté de savoir, ton esprit curieux aussi.

Apparemment distinctes, tes  deux questions sont en vérité liées ; d’abord dans un rapport de cause à effet ; mais aussi, comme ce fut par exemple le cas avec les Indiens qui refusèrent farouchement d’y prêter flanc, parce que la traite négrière n’aurait pas été possible si les Africains n’y participaient pas d’une façon ou d’une autre ; ou, pour le dire concrètement, si les Africains – rois et populations – avaient préféré la mort à l’esclavage et s’étaient tenus fermement à cette attitude éthique et philosophique, ce système inhumain n’aurait pas perduré encore moins prospéré.

Ceci n’est qu’une façon de poser les liens entre les deux questions, mais non une manière de réponse par pirouette pour les éluder. C’est une question de méthode. Ma réponse ne sera pas fondée sur une démarche historique mais elle se basera sur un raisonnement logique selon une méthode d’extrapolation inductive. Dès lors, je ne viserai pas séparément chacune de tes deux questions, mais les engloberai toutes dans le même champ d’éclairage formel.

De nos jours, malgré leur naturalisation, il y a des horreurs et des choses terribles ou impensables qui rythment le cours de l’humanité et dont un grand nombre ont l’Afrique pour théâtre. On peut citer pêle-mêle le génocide du Rwanda, dans lequel, l’Occident chrétien, notamment la France, soi-disant patrie des droits de l’homme, a une responsabilité directe, en dépit de la dénégation cynique et de l’impunité dont elle fait l’objet ; on peut citer l’existence de monarques kleptocrates, sanguinaires comme ceux du Togo, du Cameroun, du Gabon, des deux Congo, de l’Ouganda ; on peut aussi citer les tentatives de migration convulsive de la jeunesse africaine vers l’Occident avec les désastres qu’elles génèrent comme la persistance de l’esclavage des Noirs dans les pays arabes ou les naufrages d’embarcations de fortune faisant régulièrement des dizaines voire des  centaines de victimes ; on peut mentionner les guerres, le terrorisme qui sévit dans des pays comme le Nigeria, la situation paradoxale de l’Afrique au travers de laquelle le continent  le plus riche du monde en matières premières se trouve abriter les populations les plus pauvres de la terre.

Lire aussi : L’Inexcusable Amnésie des Noirs Face à la Cruauté Historique des Arabo-musulmans

Cette liste de calamités et de paradoxes, comme tu l’imagines,  n’est pas exhaustive et est loin de remplir le tableau noir de la condition africaine. Dans plusieurs siècles, si ces problèmes auxquels le continent africain est confronté ne trouvent pas de solutions, il est fort à craindre que la condition des Africains s’aggraverait au moment même où partout ailleurs dans le monde les autres peuples seraient sinon dans la prospérité du moins dans le bien-être. Et si, comme il faut toutefois l’espérer la condition actuelle de l’Afrique venait à être conjuguée au passé, tout esprit observateur curieux des faits historiques, se demanderait, comme tu le fais aujourd’hui : «  est-ce que ces horreurs et paradoxes ont vraiment existé ? Et comment peut-on être par exemple le continent le plus riche de la terre et abriter en même temps les populations les plus pauvres du monde ? » Ce même esprit curieux, dans sa logique implacable, en bon observateur des faits historiques demanderait aussi, comme toi, comment nos ancêtres ont-ils accepté cela ? Y ont-ils une part de responsabilité ?

Cette dernière question est de la même nature que celle, très polémique, qui se pose concernant la responsabilité éventuelle des Noirs dans la traite négrière. Or, il s’agit d’une question piège que la ruse idéologique occidentale affectionne, dans la mesure où elle constitue un dérivatif commode de sa responsabilité historique et de la persistance de son activité de prédation en Afrique.

Ma chère amie, bien que ton jeune esprit révolté et de bonne foi s’en étonne, la traite négrière a  non seulement existé mais elle a fait rage non pas pendant quatre jours, ni quatre semaines ni quatre mois ni quatre années ni quatre décennies, mais au moins pendant quatre siècles bien comptés !

De même, aujourd’hui, nous sommes soi-disant indépendants depuis  soixante ans. Mais, on peut aussi se demander comment notre indépendance nous a été subtilisée depuis 60 ans, pendant que nous prétendons benoîtement, à l’instar de ceux qui en disposent à leur gré, que nous sommes indépendants ? Si ce consensus frauduleux dure quatre siècles, que répondra-t-on à un esprit curieux des temps à venir qui en questionnera  la réalité ou le bien fondé ? Voilà une question hypothétique qui renvoie à la question réelle portant sur les faits tout aussi réels comme la traite négrière dont les Noirs d’Afrique ont été victimes durant au moins quatre siècles.

De nos jours, prends un pays comme le Gabon. Peut-on supposer qu’un Président de ce pays – fut-il démocratiquement élu – peut ne pas s’appeler Bongo ? Une telle supposition, à s’en tenir aux faits politiques empiriques portant sur les cinquante dernières années, semble relever de la théorie ou de la fiction. Supposons toutefois qu’un tel Président émergeât par miracle, peut-on imaginer un seul instant que cet homme refuse de servir les intérêts de la France au détriment de ceux du peuple gabonais comme le font les Bongo depuis plus de cinquante ans ? Eh bien, un tel homme, aussi téméraire soit-il, n’aura le choix qu’entre deux options dramatiques : ou bien il se retrouve à six pieds sous terre comme Sankara ou Kadhafi  – et tout le monde sait le rôle que la France a joué dans ces odieux assassinats fomentés par l’internationale occidentale – ou bien il se retrouve à la Haye comme Gbagbo, dont on sait le rôle joué par la France avec l’appui des États-Unis dans le sort qui lui est fait.

Lire aussi : La Résistance Africaine à la Traite Négrière

Dans quatre cent ans, lorsque, à force de s’empirer, la situation de l’Afrique serait devenue alarmante, un esprit curieux comme le tien se demanderait quel est le rôle des Africains dans la malgouvernance, comment expliquer l’extraversion servile des élites, l’emprise et les ravages de l’aliénation symbolique et la misère généralisée qui sévit sur le continent. Poussant plus loin sa logique, cet esprit curieux se demanderait comment un faisceau d’Africains intelligents et déterminés, soutenus par les masses unies comme un seul homme, comme cela s’est toujours produit dans l’histoire des grandes nations de par le monde, n’a pu relever la tête et le défi du leadership pour une Afrique autonome, autocentrée, libre et prospère ? Se posera alors la question de la responsabilité des Africains dans ce désastre. L’esprit curieux voudrait savoir si ce sont les dirigeants Africains qui on conduit leurs propres peuples vers cet antre de désespoir à nul autre pareil dans le monde ? Et comment cela est-il possible ?

La sociologie politique de l’Afrique du temps de l’esclavage est la même que maintenant. Avec les mêmes rapports de force imposés par l’Occident capitaliste, raciste  et impérialiste. Jadis, l’Afrique avait ses Mandela, ses Nkrumah, ses Sankara, ses Ngouabi, ses Murtala, ses Nyobé, ses Kadhafi, ses Laurent Désile Kabila, ses Gbagbo,  ses Tombalbaye, ses Keita, ses Touré, ses Cabral, ses Machel, etc.. Mais, elle avait aussi, soutenus d’une main de fer par l’Occident, la venimeuse engeance des Biya, des Bongo, des Eyadema, des Nguesso,  des Yayi, des Ouattara, des Sall, des Joseph Kabila, des Boigny, des Bokassa, des Idi Amin Dada, des Museveni, etc…

Et comme la raison du plus fort est toujours la meilleure c’est cette tourbe infecte de pantins kleptocrates antipatriotiques et sans vision qui l’emporta, dans l’impuissance des patriotes africains. Ce qui explique la condition du continent africain, hier comme aujourd’hui. Ma chère Sophie, si tu considères que la traite négrière est l’équivalent de l’or noir d’aujourd’hui, tu comprendras qu’aucun dirigeant africain actuel ne peut pas plus refuser le pillage des richesses du continent que ses prédécesseurs d’il y a quatre ou cinq siècles ne pouvaient s’opposer avec succès à la traite des Noirs ! Ce qui montre que la question de la responsabilité des Africains dans la traite négrière est un fausse question.

Ma Chère Sophie, il n’y a aucune rupture dans l’état des forces qui agissent sur leur destin depuis cinq siècles que l’Occident est entré en contact avec les Africains. La question de savoir comment l’esclavage a pu exister et si les Africains en étaient complices est une question fausse. De la part de l’Occident, elle constitue un dérivatif à l’immensité de sa responsabilité et à l’impénitence de son parti-pris prédateur sur le continent africain. Soyons clairs, il ne s’agit pas d’exonérer les Africains de leur responsabilité dans l’histoire. Le problème n’est pas de savoir s’il y a des chacals ou des vautours dans la jungle. La vérité est que tant que le lion y demeurera roi, et tant que continuera de régner le désordre ordonné de la jungle dont les fauves tirent parti, il n’y a aucun sens à blâmer les chacals et les vautours. Comme je viens de te le montrer par une méthode d’extrapolation régressive, s’appesantir sur la question piège du rôle ou de la responsabilité des Africains dans la traite négrière, n’est qu’une manière subtile d’ajouter l’injure à l’insulte de leur intelligence.

Alan Basilegpo

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