Golfe du Bénin : Pourquoi la France et la Grande Bretagne Préfèrent le Nord Musulman au Sud Chrétien

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Dans un message publié sur les réseaux sociaux, l’ex-ministre nigérian de l’aviation et opposant farouche au gouvernement de Buhari, Fèmi Fani-Kayodé,  affirme connaître la raison pour laquelle, à l’en croire, la Grande Bretagne a cédé le pouvoir au Nord lors de l’indépendance du pays. Cette affirmation n’est pas sans lien avec la récente tournée crypto-électorale de Buhari en Grande Bretagne, où il a rencontré la reine, la première ministre ainsi que tout le gratin du système de veille néocoloniale anglais. Un système qui, sous ses dehors relativement effacés  – en comparaison à son concurrent français, la malfamée Françafrique – n’en exerce pas moins une ferme mainmise sur la destinée politique du Nigeria, en temps de guerre comme en temps de paix.

Fèmi Fani-Kayodé voit dans le geste de Sir Ahmadu Bello, le Saurdana de Sokoto – la plus haute autorité religieuse et politique du Nord musulman – geste de prosternation devant la Reine d’Angleterre,  la raison de l’alliance solide entre la puissance coloniale anglaise et le Nord musulman pour continuer à asservir le Nigeria en dépit du verdict de l’indépendance.

De fait, et tout compte fait, que ce soit avant ou après la guerre du Biafra, la durée totale pendant laquelle les Nordiques ont détenu le pouvoir politique est trois plus grande que la durée correspondante pour le Sud – toute zones confondues, étant entendu que si au nom du ciment religieux de l’islam, le Nord se présente comme uni, le Sud en raison de sa diversité religieuse, se divise en deux voire trois zones distinctes.

Si cette alliance est réelle et effective, pour autant la raison avancée par Fani-Kayodé est sujette à caution. La pertinence des inférences politiques dans l’histoire est à la mesure de leur domaine de référence ; elles ne tirent leur validité que dans la capacité à résister à l’élargissement de leur domaine de référence sans recours à une solution de continuité.

En l’occurrence, si le geste du Saraduna loin d’exprimer l’égale dignité des représentants de deux nations, au contraire trahit sa soumission, et  par voie de conséquence si  celle-ci était la cause de la bienveillance de la Grande Bretagne à l’égard du Nord du  Nigeria, alors comment expliquer le même parti-pris et la même bienveillance de la France envers le Nord musulman dans ses colonies du même golfe de Bénin au clivage  régional si particulièrement prononcé et sensible ?

Pourquoi par exemple, en 1960, c’est à Hubert Maga, un minoritaire ethnique,  musulman converti au christianisme, et au demeurant un voltaïque de par son père qu’est revenu la présidence du Dahomey indépendant au nez et à la barbe d’hommes comme  Justin Ahomadégbé ou Sourou Migan Apithy qui, dans un contexte marqué de part en part par la prédominance  du tribalisme, étaient plus ethniquement représentatifs de la majorité des Dahoméens ?  Pourquoi au Togo, la France commit-elle un assassinat sur la personne du Président sudiste Sylvanus Olympio et œuvra pour mettre à sa place un nordique inculte issu de l’armée, nommé Gnassingbé Eyadema et dont elle veille aujourd’hui à la perpétuation héréditaire du pouvoir ? Quel hasard a fait de l’homme d’origine ghanéenne, Houphouet Boigny, le premier président de la Côte d’Ivoire, et pourquoi dans ce même pays la France est-elle intervenue pour renverser le chrétien sudiste Gbgabo et le remplacer manu militari par un nordique musulman au demeurant présumé citoyen du Burkina Faso ?

Bien que la structure régionalement et religieusement clivée des pays du golfe du Bénin soit différente des autres pays du golfe de Guinée plus unifiée sous la bannière religieuse de l’islam,  on peut aussi se demander quel hasard  a fait d’un minoritaire chrétien comme Léopold Sédar Senghor le premier Président d’un Sénégal majoritairement musulman ?

En vérité, puisque le  fait politique considéré ici est d’extension plus large que l’espace nigérian, il s’explique donc par une raison autre que celle nigériano-nigériane avancée par Fèmi Fani-Kayodé. Ce n’est pas parce que le Saurdana de Sokoto se prosterne devant la Reine d’Angleterre que ce pays donne le pouvoir politique aux Nordiques. Au contraire c’est parce que la Grande-Bretagne a donné le pouvoir politique aux Nordiques que le Saurdana de Sokoto se prosterne devant la Reine d’Angleterre. Alors pourquoi cette entente entre la puissance coloniale britannique et le Nord musulman comme dans le cas français ? C’est parce que les colonisateurs qui ont une claire intelligence de leurs rapports aux colonisés  contrairement à ceux-ci qui n’en ont aucune et qui ne se donnent pas les moyens d’en avoir, les colonisateurs, disons-nous, ont une vue claire de la réalité humaine, sociale,  ethnique et éthique des territoires qu’ils dominent. Ils savent que les Sudistes – qui comme eux se nomment John, Pierre, etc…– de s’être assimilés à leur culture et ayant intériorisé leurs valeurs morales et idéologiques, possèdent la même lumière qu’eux et sont à même d’exiger les mêmes droits et avantages que les peuples des nations européennes exigent de leurs gouvernements. C’est pour éviter ce risque contraire à leurs intérêts que les colonisateurs préfèrent donner le pouvoir aux minoritaires ou aux sections des peuples colonisés non assimilés à eux et qui de ce fait sont plus enfermées dans les ténèbres de l’ignorance, de l’analphabétisme ou du déficit chronique d’instruction. Dans le Golfe du Bénin clivé entre le Nord musulman et le Sud chrétien, les Nordistes ont été longtemps rebelles au commerce culturel avec l’Occident chrétien considéré comme incompatible avec leur identité musulmane ; tandis que le Sud côtier ayant été les lieux de débarquement et  le foyer de ce commerce, leurs habitants ont embrassé très tôt et compris l’utilité de la culture occidentale, notamment sur le plan de l’instruction et de la religion chrétienne.

Après la colonisation le constat résultant sur le plan sociologique en est accablant : le nord du golfe du Bénin apparaît comme un désert scolaire, tandis que le Sud s’impose comme une grande foire de cadres instruits qui rivalisent de capacité intellectuelle avec les Blancs. Le nordiste en ressort complexé ; ce complexe en retour le prédispose à la servilité dans laquelle en même temps qu’il espère en découdre avec son frère du Sud plus avancé que lui, il trouve une source de fierté et de reconnaissance à l’égard du maître colonial.

Le discours colonialiste est le suivant : « Vous Nordiques vous êtes trop arriérés par rapport aux Sudistes qui nous ont fréquentés et copiés ; vous ne pesez pas lourd dans la balance par rapport à eux. Soyez nos alliés pour conserver le pouvoir, et avec le pouvoir vous les dominerez. »

Ce piège de diviser pour régner, les puissances coloniales y sont rompues. Et ce, quelle que soit la taille des Etats hérités du colonialisme. Ainsi le morcellement colonial Français ne le cède en rien au parti-pris intégrationniste anglais alors que leurs modèles territoriaux sont différents.  La France opère sur des découpages territoriaux à taille raisonnable, tandis que l’Angleterre préfère les grands ensembles dans lesquels les entités ethniques sont noyées à dessein. Ainsi en Asie, l’Inde et le Pakistan ont dû se séparer pour desserrer l’étau de la domination coloniale britannique. Le Nigeria demeure toujours dans le piège.

Telles sont les raisons pour lesquelles, dans les colonies anglaises ou françaises du Golfe du Bénin, les Européens préfèrent les gens du Nord et réprouvent ceux du Sud comme leurs bêtes noires. Les Européens ne détestent rien tant que l’Africain qui a les mêmes connaissances et valeurs que lui ; il le perçoit comme un rival et un empêcheur de dominer en rond. Le Noir du Sud est trop ressemblant trop évolué, trop instruit pour se laisser emberlificoter par le colon. C’était la raison pour laquelle, trois décennies  durant, la France coloniale enferma dans ses geôles un homme comme Louis Hunkanrin, qui ne réclamait rien d’autre que  les mêmes avantages et droits qu’elle avait reconnus aux peuples européens de la métropole. Tandis que de ces droits et avantages, en raison de l’obscurité dans laquelle la grande majorité des peuples du Nord du Golfe du Bénin se trouvait, elle n’en avait aucune idée. Aussi, l’adoubement politique de l’ancienne puissance coloniale est perçu comme une aubaine politique et une occasion de fierté.

Arifajogun Busayo

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