Le Golfe du Bénin et le Phénomène des Meurtres à Finalité Rituelle

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beatriceDepuis quelque temps, en Afrique de l’ouest, les homicides à finalité prétendument rituelle défraient la chronique. L’un des paradoxes pathétiques de ce phénomène est le mélange des genres entre le discours technologique moderne de pointe et le retour aux pratiques et croyances les plus barbares héritées d’un  passé sombre.

On parle au Bénin du phénomène Gayman, c’est-à-dire des jeunes qui utilisent des bricolages occultes dans la perpétration de crimes cybernétiques. Ces bricolages vont jusqu’à des sacrifices humains, dans lesquels, le sang des victimes sert prétendument à nourrir/remercier le fétiche qui aurait donné ou renforcé le pouvoir des criminels.

Au Nigeria, en rapport ou non avec la cybercriminalité, il y a des groupes de jeunes adeptes du cultisme qui sèment violence, viols et kidnapping sur fond de croyances et de rituels occultes dans lesquels des personnes sont tuées et les parties du corps humain – sang, sexe, cœur, etc. sont utilisés.

D’une manière générale, reflet de croyances occultes qui structurent les mentalités dans la sous-région, les parties du corps humains sont recherchées comme ingrédients de confection de divers charmes, amulettes  et gris-gris. Parmi ces charmes et gris-gris vient en tête celui censé apporter le pouvoir mais surtout l’argent et la fortune, ce que les Yoruba appellent owo-ogun

Et pourtant, à y voir de près, cette liaison entre gris-gris et argent, en tant que celui-ci découle de celui-là magiquement, n’est que la rationalisation/masquage d’une économie du marché des organes du corps humain clôt sur lui-même.

Ainsi, à l’instar des mensonges, mystifications et duperies qui nourrissent les croyances occultes à l’honneur dans la région, l’idée selon laquelle un charme fabriqué produirait à son tour de l’argent comme s’il avait les mêmes fonctions qu’un distributeur automatique de billets n’est qu’une rationalisation/masquage de l’activité de commerce d’organes du corps humain.

En général, le marché comprend des acteurs bien définis : le charlatan/sorcier/magicien, les hommes riches ou puissants en quête de plus de richesse et de plus de puissance ; ces derniers sont souvent des hommes politiques, des hommes d’affaires, des commerçants etc. ; enfin il y a les courtiers et les hommes de mains souvent des jeunes commis à la tâche de violence homicide.

L’homme d’affaire ou l’homme politique vient voir le charlatan/magicien/sorcier avec une forte somme d’argent – résultant d’une activité à la légalité douteuse, dont il se sent redevable du succès lors d’une précédente intervention des pouvoirs occultes. Dans le cas béninois, les sommes peuvent parfois atteindre 10 à 20 millions de francs, selon la fortune du client, de son  degré de satisfaction, et de l’enjeu de l’objectif visé. Le charlatan  rendu ivre par cette énorme somme d’argent, confectionne un gri-gri dans lequel sont mis en évidence des parties du corps humain, qui en tant que tels, sont censés conférer à cet objet transactionnel magique une puissance extraordinaire, d’autant plus extraordinaire qu’entre en jeu l’imaginaire de la mort, du sexe et du sang humains.

Pour obtenir les organes humains nécessaires à la confection du talisman, le charlatan lance la commande auprès des courtiers en violence homicide. Dans la chaîne des échanges qui irriguent cette économie occulte des organes du corps humain,  la motivation  des courtiers est la promesse du charlatan de leur faire un gri-gri d’argent (owo-gun). Autrement dit, le charlatan/magicien/sorcier est à la jonction de deux marchés de dupe fondés sur la crédulité active des clients et des courtiers. Le client apporte une forte somme en échange de son  rêve de plus grande puissance/fortune ; une partie de cette somme est transférée aux courtiers, sous les dehors illusionnistes d’un argent magiquement produit par un gri-gri producteur d’argent. Et la boucle est bouclée. C’est dire que le mythe de gri-gri producteur d’argent a sa source dans l’injection financière des gros clients. Avec une part de cette somme qui rémunère ses services, le courtier, enfourchant à son tour le cheval du discours occulte  par lequel il s’attribue une certaine puissance,  se fait gloire de posséder un gri-gri producteur d’argent. Et le cycle de ce marché d’organes du corps humain se relance sur les lignes de force d’un discours occulte  subtilement entretenu.

A l’évidence, est à l’œuvre la croyance aux forces occultes censées réaliser des raccourcis magiques dans la réalisation des désirs humains. Mais surtout, dans l’effet de puissance conférée au gri-gri, la certitude que les éléments humains constitués d’organes du corps humain confèrent une puissance suprême au charme dans la confection duquel ils entrent. Dans cette économie occulte de confection d’objets magiques, les organes humains, et parmi eux, certaines parties spécifiques considérées comme nobles jouent le même rôle que l’or dans l’économie ouverte.

Mais sous-jacente – et ce, d’un point de vue de l’histoire des mentalités – est la représentation de la valeur de la vie humaine dans la sous-région. N’oublions pas que l’Afrique de l’Ouest a été l’un des hauts-lieux de la traite négrière. L’esclavage qui a duré plusieurs siècles et fait la fortune de maints royaumes allait de pair avec le sacrifice humain, qui était son système symbolique de régulation. A côté du sacrifice humain, il y avait toutes sortes de rituels et de pratiques connexes, entre le religieux et le magique,  qui avaient partie liée avec le commerce des organes humains. Le phénomène des meurtres à finalité rituelle – qu’il ne faut pas confondre avec les meurtres rituels eux-mêmes – et l’économie des organes humains qu’il engendre, sont à mettre en rapport avec ce passé de violence à la fois physique et symbolique, qui ne donnait pas cher de la vie humaine.

A l’évidence, ces phénomènes relèvent de croyances et de pratiques endémiques dont les manifestations ou les crises sont récurrentes dans le temps. Dans les années soixante, au milieu de crises politico-sociales qui secouaient le Dahomey d’alors, certains témoins se souviendront peut-être du phénomène du monstre anthropomorphique à trois têtes ( gbètɔtatonnon) qui hantait les nuits, et contre lequel il fallait se protéger avec un rideau de rameau de palmier à la devanture des maisons. Dans la même veine de faits sociaux dérivant de croyances collectives se situent les phénomènes dits de  » vols de sexe » qui sur le mode hystérique embrasent des communautés entières et donnent lieu à des actes de vindicte populaire, bien rendus par le vocable anglo-saxon de jungle justice.

Enfin, clin d’œil à la dimension sociologique du phénomène gayman au Bénin avec son discours occulte porteur mettant en scène les pouvoirs d’un fétiche nommé kinninsi, aux dernières nouvelles, on a entendu parler d’une forte immigration transfrontalière de ces jeunes criminels, fuyant du Bénin vers le Togo, le Ghana, et même la Côte d’Ivoire. Ces rumeurs ne sont pas toutes infondées ni fausses car elles traduisent la peur de certains personnages des milieux politiques de se voir le cas échéant mis à nus dans leur complicité objective tout au moins indirect dans les crimes barbares que commettent ces jeunes et qui sont masqués par des discours magico-pratiques qui se veulent en prise sur la modernité. Le moindre paradoxe n’est d’ailleurs pas le fait qu’en ce vingt et unième siècle de progrès technologique  triomphant,  la jeunesse africaine abandonnée à elle-même et dont le dynamisme est frustré par l’incurie des dirigeants, réagisse à sa manière par des discours et des pratiques occultes faussement sophistiqués, qui mélangent la violence réactive la plus bestiales aux croyances irrationnelles endémiques élevées au rang de science.

Au total, les pouvoirs publics doivent prendre conscience de leurs responsabilités. Celles-ci sont immenses. Elles touchent notamment à l’éducation, qui doit enfin cesser de marcher sur la tête, pour autant qu’elle ait jamais marché du reste. L’éducation doit viser à la consolidation de l’identité et des intérêts des Africains. Elle doit être faite sans tarder dans nos langues, et les langues occidentales avec lesquelles nous réfléchissons maintenant ne doivent être au mieux que des matières à enseigner à certains niveaux et dans certaines options. Il y a beaucoup de bonnes choses dans nos valeurs endogènes, nous devons les considérer et les intégrer dans notre vie actuelle ; en revanche, il y aussi des mauvaises choses dans nos pratiques et nos croyances, nous devons les éradiquer, comme on enlève la gangue d’un minerai pour n’en retenir que la substantifique moelle. Ces suggestions ne sont pas des idées abstraites à considérer intellectuellement puis à oublier l’instant d’après. Les comportements désespérés de notre jeunesse de par leur extravagance, nous dictent le devoir d’une urgence dans l’assomption de nos responsabilités. L’Afrique ne peut pas continuer à être la risée du monde. Le continent le plus riche matériellement ne peut pas continuer à abriter les populations les plus pauvres du monde. Si nous n’agissons pas maintenant et bien vite, les déviances et extravagances actuelles de notre jeunesse déboussolée et frustrée, les esclavages en Libye, les suicides collectifs en Méditerranée ne seront bientôt qu’une broutille à côté de la catastrophe qui nous guette…

Gbetey Beatrice

 

 

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