Amaral Fofana : Quand Notre Ventre est Vide Pendant que le Pays est Joli

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Le chanteur ivoirien Amaral l’une des stars de la nouvelle vague zouglou, fait parler de lui avec son tube « Pays-là est Joli », qui parle au coeur de tout le continent africain, car il a les mots justes pour décrire nos maux. Le ton est ironique mais la méthode est descriptive et réaliste, autant d’hommage à la mouvance zouglou dans laquelle la chanson et son auteur se classe. L’ironie est déjà dans le titre énoncé sous la forme d’un oxymore dont les deux propositions, s’excluent et s’appellent réciproquement. Le pays est joli s’oppose au cri de famine du peuple dont le ventre est vide. Cette ironie, à l’instar de l’absurdité qui la sous-tend, est propre à la philosophie zouglou, qui est une philosophie de l’absurdité conviviale du quotidien africain post-indépendance. Le zouglou est un genre musical populaire et urbain né en Côte d’Ivoire. Il relate les réalités sociales diverses vécues par la jeunesse ivoirienne et porte tantôt des messages humoristiques, tantôt des messages politiques, ou bien, plus souvent, délivre des conseils sur la vie. Sa philosophie est basée sur la culture de la résistance, par l’amour, l’amitié, et la fraternité ; elle prône l’idéal de la justice et de la paix.

Et pour ce faire, mettre les mots sur les choses, les décrire pour les exorciser ou les combattre, tel est le choix du réalisme narratif de Fofana Amaral, ce jeune chanteur svelte, dont la voix mélodieuse et paisible n’est pas sans évoquer les grands chanteurs congolais classiques des lendemains d’indépendance, quand l’Afrique espérait encore tirer le meilleur d’elle-même.

Le réalisme critique de la chanson cerne bien la thématique éminemment politique. Sur un ton ferme et mélodieux, Fofana Amaral procède à un diagnostic sans complaisance des mœurs politiques de la société ivoirienne, qui malheureusement ne sont pas l’apanage de la seule Côte d’Ivoire, mais de toute l’Afrique, francophone ou non.

Joli,  pays-là devient joli

Mais nous on a le ventre bien vide

C’est vrai, pays-là devient joli

Mais nous on a le ventre bien vide

Quand on va vouloir parler ici

Ils diront que zoulou cherche palabre

Quand on va critiquer, ils vont nous censurer

Alors que c’est pas normal

 

Ce qu’on voilà n’est pas du tout normal

Yeux voit bouche parle pas

Ce n’est pas en zouglou

En zouglou fait mieux que ça

Depuis Bilé Didier c’est comme ça

Gbey mieux que Drap

Depuis Salopa, c’est comme ça

 

La chanson est une critique implacable du discours et des gesticulations économiques qui constituent la rhétorique des politiques technocratiques.

D’entrée, elle s’insurge contre les tracasseries et les chicanes dont fait l’objet la liberté d’expression, la dévaluation de l’opinion de la jeunesse, et le mépris par lequel elle est traitée. Mais le chanteur sait de qui il tient son  art  et en quelle terre fertile sa conscience sociale est enracinée :

Joli,  pays-là devient joli

Mais nous on a le ventre qui est vide

C’est vrai, pays-là devient joli

Mais nous on a le ventre qui est vide

Quand on va vouloir parler ici

Ils diront que le zouglou cherche palabre

Quand on va critiquer, ils vont nous censurer

Alors que c’est pas normal

Ce qu’on voilà n’est pas du tout normal

Yeux voit bouche parle pas

 

Ce n’est pas en zouglou

En zouglou on fait mieux que ça

Depuis Bilé Didier c’est comme ça

Même mieux que ça

Depuis Salopa, c’est comme ça

Joli,  pays-là devient joli

Mais nous on a le ventre qui est vide

C’est vrai, pays-là devient joli

Mais nous on a le ventre bien vide.

 

 

Amaral descend d’emblée sur le terrain de la politique réelle avec ses bêtises, ses crimes tous plus sordides les-uns que les autres, le manque de vison et de leadership, l’irresponsabilité inénarrable des gouvernants, le désert de conscience et de probité qui sévit partout :

Tu vois pourquoi les maires de certaines communes vivent à Cocody ?

Pourquoi au lieu de leurs communes, ils préfèrent aller vivre ailleurs ?

Toi tu n’as jamais le temps et c’est toi qui es candidat pour être maire

Qui va signer à ta place ?

Qui va assainir ta commune à ta place ?

Est-ce que tu es au courant de la souffrance que vit la population

Maire d’aujourd’hui n’est d’autre que vendeur de terrain

Ils sont tous corrompus, comment vont-ils combattre la corruption ?

Quand tu vois tu noir et de l’argent, ils disent que c’est rouge

Ceux là qui n’ont pas de moyens sont condamnés

Il n’y a jamais d’enquêtes sérieuses chez nous au pays

Si j’ai menti dites-moi le contraire

Qui décapite nos enfants jour et nuit ?

Au-delà de la politique et en raison directe de ses égarements, c’est toute la société déboussolées et moralement désaxée qui est interpellée et passée au crible de cette critique sans concession de ce que le chanteur considère comme  » pas normal », anomalie ou anormalité sur laquelle le poète zouglou, diseur de vérité, ne peut se taire.

Joli,  pays-là devient joli

Mais nous on a le ventre qui est vide

C’est vrai, pays-là devient joli

Mais nous on a le ventre qui est vide

La MACA est remplie de pauvres innocents

Pendant que les vrais bandits sont en liberté

Les lois sont toujours votées

Mais elles ne sont jamais appliquées

On nous dit que le SMIC est monté à soixante mille francs CFA

Mais combien sont les ivoiriens qui touchent moins de soixante mille francs CFA ?

Pourquoi une seule personne peut avoir au moins dix postes

Les autres vont faire comment ?

Est-ce qu’ils ne sont pas aussi diplômés

L’argent a déshumanisé notre société

Et la jeunesse attend à la facilité

L’argent a détruit  nos traditions

Même les hommes de Dieu sont corrompus

En clair, tout le monde en a pour son grade dans ce balayage critique des mœurs de la société politique africaine. Mais au-delà de la généralité sociale de la critique, la thématique centrale est celle qu’évoque le titre de la chanson, à savoir la contradiction qu’il y a entre la justification de leurs bienfaits politiques par des constructions urbaines alors que ce que le peuple attend en priorité des hommes politiques est de pouvoir manger à sa faim, inscrire ses enfants à l’école, et se soigner le cas échéant.

Dans ce texte décapant et réaliste, l’auteur pointe du doigt la mystification de l’embellie économique justifiée par l’abstraction du taux de croissance élevé ou à deux chiffres, qui jure avec le ventre vide de la population réelle. Cette embellie économique qui se justifie à grand renfort de publicité par l’embellissement des infrastructures routières ou de certains édifices régaliens  du pays, n’est qu’une rhétorique du dévoiement moral, source de corruption qui profite à quelques-uns pendant que la multitude a le ventre vide.

Au total, la voie mélodieuse de Fofana Amaral, en ce qu’elle met les mots sur les maux dont souffrent nos sociétés, est une véritable bouffée d’oxygène, un cri de ralliement et d’espoir de la jeunesse de tout un continent.

Ecoutez plutôt :

 

 

Bouabré Anicet

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