Publié dans Essai, Haro

Bénin, Patrice Talon et le Théâtre de l’Indépendance

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Quand Talon est venu, à grand renfort de publicité, il s’est fait jouer la pièce Kondo le Requin. Histoire de faire de l’histoire, et de poser près de la statue du roi Béhanzin, de mimer in fine sa stature…

Il venait de remporter la victoire contre un adversaire qui incarnait aux yeux de la majorité des Béninois scandalisés la menace de recolonisation du pays, et de l’Afrique ; un homme qui ne savait parler aucune langue du pays, qui n’avait jamais vécu dans le pays suffisamment longtemps pour le comprendre, et qui, entre autres grossièretés, avait dit que l’Afrique appartenait à l’Europe.

En se faisant exprès jouer la pièce Kondo le Requin, Talon s’identifiait à Béhanzin, et renvoyait son adversaire électoral vaincu à l’image du Général Dodds. Il suggèrait un renversement de l’histoire, une revanche sur l’histoire en somme. De plus, il voulait faire croire à l’opinion qu’il est, comme Béhanzin, un homme jaloux de l’indépendance du pays, et que son élection était l’aboutissement d’une geste éthique  de portée historique.

Dans la même foulée, il patronne l’initiative de demande de restitution des biens culturels pillés par la France lors de la guerre coloniale où Béhanzin s’illustra. Autre symbole d’affirmation de la dignité nationale toujours en rapport avec Béhanzin, avec toujours en toile de fond le même discours de rejet de la colonisation du Bénin par la France.

Par ces deux gestes, Talon voulait confirmer dans l’opinion l’idée qui y a germé lors des élections où il est apparu comme une digue contre la vague de recolonisation qui, à travers Zinsou, a failli emporter le pays de Béhanzin, et sa frêle illusion d’indépendance.

Mais aux dernières nouvelles, les Français se sont refusé à lui donner  l’occasion de parfaire sa posture de bouclier anti-recolonisation à leurs dépens. La demande de  restitution des biens culturels pillés à été refusée par la France qui, après avoir perdu la partie lors de sa tentative ratée de recoloniser le Bénin, n’était pas prête à ajouter le pied de nez à son cuisant échec.

Talon reste sur sa faim de patriote anticolonialiste putatif. Il se contentera pour lors de la représentation théâtrale que ni les acteurs Béninois ni la France ne pouvaient lui refuser.

Ce demi-échec ou ce succès symbolique limité n’en est pas moins révélateur des intentions cachées de Monsieur Talon. Car, pourquoi s’échine-t-il tant à paraître le grand préservateur de l’indépendance nationale à l’instar de Béhanzin ? Parce que dans la réalité, peu lui en chaut !

Car quoi, si l’indépendance nationale, à défaut d’être l’aîné de ses soucis, en avait été seulement le cadet, Talon aurait dû, dans la foulée de son élection, permettre au peuple d’aller au bout de la logique de rupture. Pour ce faire, il lui aurait suffi de réaliser l’une des demandes les plus légitimes du peuple au lendemain des élections présidentielles : les états généraux qui auraient permis au peuple qui venait de dire non à la recolonisation du pays, de dire oui enfin à une prise en main effective de son destin après 56 ans d’une indépendance en trompe l’œil.

Au lieu de quoi, bardé de slogans enjôleurs et lénifiants calqués sur le modèle de son prédécesseur, entre Faux départ et Bénin Déréglé, sans scrupule ni vergogne, Talon s’est appliqué à redresser ses affaires naguère démantelées ; et via son clan de vieux routiers du pillage de l’économie nationale, il a assuré sa mainmise sur toutes les affaires juteuses du pays.

Soglo, l’un de ses mentors et modèles, en son temps, avait attaché son nom à une œuvre mémorable à la charnière de l’histoire et de la culture — la Route des Esclaves. Talon, en patronnant la demande de restitution des biens culturels pillés, voulait, tout en s’inscrivant dans la même veine identitaire et mémorielle, se poser en défenseur de l’indépendance du Bénin.

Mais comment peut-on prétendre avoir à cœur l’indépendance d’un peuple que l’on met une hargne déconcertante à transformer en bouc-émissaire d’une rupture en trompe-l’œil ?

L’échec, même provisoire de l’initiative de demande de restitution des biens culturels engagée par Talon le prive d’un faire-valoir et d’un masque commode. Il ne lui reste plus que le théâtre. A l’instar de la représentation de Kondo le Requin, tous les faits et gestes politiques de Talon, dans la mesure où ils s’écartent délibérément de l’unique chemin de l’espoir ouvert par le peuple en mars 2016, ne sont que théâtre.

Adenifuja Bolaji

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