Publié dans Essai, Haro, nigeria

Procédures Mémorielles : le Nigeria est-il plus Démocratique que le Bénin ?

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Au Bénin, comme on l’a vu ces dernières années, les installations,  sites ou établissements nationaux  peuvent  être rebaptisés d’autorité d’après des personnages dont la notoriété nationale est supposée aller de soi.  Mais dès lors que ces choix  impactent la collectivité et participent à la construction de la mémoire nationale le mode autoritaire de désignation ne porte-t-il pas atteinte à l’esprit démocratique ? Sans aller jusqu’à consulter le peuple sur l’opportunité des procès mémoriels, n’y a-t-il pas d’autres voies plus démocratiques pour choisir de nommer les installations ou sites nationaux d’après des citoyens dont les contributions à la vie nationale sont jugées dignes d’être remémorées ?

Au Nigeria, il semble bien que les procès mémoriels suivent des voies autrement plus démocratiques que chez nous. Le cas de la nouvelle désignation de l’Aéroport  de Benin-City en est la preuve éclairante.

  L’aéroport d’état d’Edo, connu sous le nom de «Aéroport de Benin» sera rebaptisé Aéroport «Oba Erediauwa », du nom du précédent Oba, décédé le 29 avril 2016.
Cette décision fait suite à une motion déposée mardi par le sénateur représentant la circonscription du Sud Edo, Mathew Urhoghide et appuyé par le sénateur Jeremiah Oseni de l’État du Plateau.
M. Urhoghide a lu devant le sénat  la  biographie et les réalisations du défunt monarque, soulignant qu’il a également contribué à la création de l’État d’Edo, un rôle qui selon le sénateur, fait de lui « nécessairement le Père de l’État d’Edo. »
Selon M. Urhoghide  «la mémoire d’Oba Erediauwa mérite d’être immortalisée quand ses réalisations, les nombreux services désintéressés et les contributions au développement nigérian de ce remarquable Monarque, dignes d’émulation et de louanges, sont pris en considération».
Convaincu par ce plaidoyer passionné, le Sénat a résolu d’immortaliser le défunt Monarque en renommant l’aéroport du nom de Aeroport Oba Erediauwa, Benin-City.
Les législateurs ont également exhorté le ministère et les organismes compétents à traduire cette résolution dans les faits «le plus tôt possible».

Donc au Nigeria pour baptiser une installation ou un site national d’après et en souvenir d’un personnage jugé méritant, on passe par la voie politique du sénat, expression de la représentation nationale. Au Bénin au contraire de tels baptêmes relèvent du fait du prince, et sont imposés à l’histoire collective par la volonté d’un seul homme, sans autre forme de procès. Ainsi on nomme d’autorité le plus grand hôpital du pays d’après son premier président dont on ne peut dire qu’il fût véritablement un héros politique exemplaire de son vivant, même si la mort, chez nous plus qu’ailleurs a une sacrée tendance à sublimer les gens. Le plus grand aéroport du pays reçoit le nom d’un élite du clergé d’une religion exogène, sur la base d’une valeur patriotique d’autant moins plausible qu’il n’est pas sûr qu’elle tombe sous le sens de ceux qui ne partagent pas la même foi que l’intéressé ; ou que l’aliénation coloniale nous prédispose instinctivement à conférer de la valeur à ceux parmi nous qu’elle a distingués, alors que le bon sens recommande que nous défiions cette reconnaissance et la questionnions. Enfin tout récemment, sous le dernier autocrate et sur le mode compulsif qui le caractérise,  le nom d’un ancien dictateur fardé d’une dignité historiquement douteuse a été donné au plus grand stade du pays offert par la coopération chinoise et dont nous n’étions même pas fichu d’assurer l’entretien au quotidien.

L’une des conséquences immédiates de ce mode autocratique de désignation  des installations nationales d’après les personnages supposés méritants est le biais qui s’introduit à notre corps défendant dans ces procès mémoriels au fil du temps. Ainsi à Cotonou seul, pas moins de trois établissements portent des noms de personnes originaires d’une seule région, au demeurant bien distincte des régions majoritaires démographiquement et sociologiquement : le CNHU, le Lycée Technique et le Stade. Pendant ce temps, et pour autant que la démocratie a rapport avec la majorité, et que la politique chez nous gravite autour des passions régionalistes, beaucoup d’endroits à travers leurs ressortissants au moins tout aussi méritants, attendent d’être reconnus.

La forme d’hommage rendu à un citoyen qui consiste à baptiser une installation ou un site national d’après son nom, est une forme spécifique de reconnaissance qui ne doit pas être confondue avec une simple distinction honorifique. Alors que la distinction honorifique sanctionne la reconnaissance du mérite patriotique, social ou moral d’un citoyen et instaure de façon linéaire un lien entre la nation et celui-ci en tant qu’individu, donner son nom à un site ou une installation nationale le projette dans un plan social à forte charge collective ; le rapport entre la nation et le citoyen ainsi honoré n’est plus linéaire mais triangulaire, son épaisseur sociologique est affirmée. Il s’agit d’un procès mémoriel mettant en jeu un rapport entre la nation, le citoyen honoré et la conscience collective. C’est donc un procès objectivant  dans la mesure où il s’insère dans la temporalité historique et exerce une contrainte sur chaque citoyen, à son corps défendant.

Pour en revenir à notre propos, la question qui se pose au vu de cette analyse comparée des procédures de désignation des installations nationales dans les procès mémoriels est de savoir si  le Nigeria est plus démocratique que le Bénin.

Aminou Balogun

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