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Affaire Ajavon : Une Critique Parallèle

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Confessions d’un narcotrafiquant

(Par Roger Gbégnonvi)

 

            Tu as vu ça ? Un conteneur drogué découvert au port, et l’adoration de l’argent met les pauvres gens vent debout contre le Procureur. Bizarre. Moi, j’ai fait dix ans de tôle pour raison de drogue. J’en aurais fait vingt, ne fût-ce la clause de dix ans de sursis. Personne ne s’était levé pour clamer mon innocence présumée… Ok, je vois, je n’ai pas démontré que je pouvais acheter tout le pays ! Mon histoire ? Elle est simple. Des policiers errants ont trouvé dans ma voiture deux sachets de poudre. Ils m’ont embarqué, et après des tests, ont dit que je transportais de la drogue. A supposer que ce fût vrai, ma condamnation n’en fut pas moins injuste, car personne, jusqu’à ce jour, n’a pu dire qui avait balancé les sachets dans ma bagnole. Moi ou quelqu’un d’autre ? On ne sait pas. Le juge m’avait pourtant jeté en prison au motif que ‘‘force doit rester à la loi’’. Or la loi est sans force, quand l’argent est adoré, déifié, quand les assassins de sieur Dangnivo et de dame Sohoundji ne sont pas punis.

            Mais je ne me plains pas, car c’est en prison que j’ai rencontré celle qui m’est aujourd’hui une épouse aimante. Elle purgeait une peine de six mois pour vol au marché d’un panier de tomates. Elle aussi avait nié. Le juge avait quand même prétexté à son encontre la force de la loi. Tu parles ! Six mois de prison pour des tomates ! Mais cette injustice flagrante sur une pauvre femme m’a sauvé parce que, dès que l’Etat m’a eu enfermé dans sa prison, les nanas  que j’exhibais à cause de leur adoration de mon pognon, toutes m’ont quitté, comme on le fait de l’ami adoré qu’on abandonne gaiment dans son trou au cimetière. Ça m’a fait mal. Mais avec Sidoine en prison, l’amour vrai m’est apparu.

            Aujourd’hui, Sidoine et moi vivons pauvrement, mais je ne suis plus triste parce que j’existe, alors qu’on aurait pu me faire disparaître avec mes deux sachets. Je te dis la vérité : j’ai des associés, hommes et femmes, dont les traces ont été perdues aux États-Unis et en Chine parce que là-bas, où ils sont allés pour écouler la marchandise á prix d’or, l’adoration les a conduits dans les filets de la police. Les Américains, c’est la prison à vie, pas de chaise électrique donc. Les Chinois te font traverser la prison et t’offrent au peloton d’exécution : ils n’ont pas autant d’argent que les Américains pour nourrir à vie un prisonnier, a fortiori un étranger, un Nègre. Deux balles dans la tête, et ton compte est bon pour l’éternité.

            Pourquoi cette extrême sévérité ? C’est simple : ces pays ont compris que la drogue est un sucre qui met en lambeaux la vie des citoyens. Car – et ça, tu ne le sais peut-être pas – pendant qu’un dealer haut de gamme – ce que je fus – s’enrichit sauvagement, roule bagnoles scintillantes et trimballe nanas rutilantes, il y a tous ceux qui meurent de l’objet de son adoration. Les artistes friqués qui recherchent l’inspiration droguée jusqu’á trépasser d’une overdose dans un hôtel de luxe, c’est l’écume de la vague. L’océan lugubre, c’est tous ceux qui meurent de la cocaïne sans l’avoir jamais vue, sans y avoir jamais goûté. La drogue est en effet le carburant de Boko-Haram au Nigeria, de Seleka et des Antibalaka en Centrafrique. Pour leurs tueries de masse, pour abattre de sang-froid des gens qui ne leur ont fait aucun mal, les terroristes du monde ont besoin de l’adjuvant de la cocaïne dure.

            Moi, c’est en prison que j’ai compris quel danger j’étais. L’adoration de l’argent peut t’amener à tuer père et mère pour vendre leurs organes, parce que tu auras décrété inutiles tes vieux parents. L’adoration de l’argent, voilà le mal béninois. Personne ici ne brûlera un demi-pneu pour une pauvre femme soupçonnée de vol de tomates. Pour une richissime commerçante, oui ! Nous adorons l’argent, sans regarder aux moyens, car tout moyen pour l’avoir nous semble bon. Le culte du Béninois pour l’argent fait du Bénin une terre de prédilection pour les narcotrafiquants. Moi, la prison m’en a guéri, et j’en remercie Dieu.

Par Roger Gbégnonvi

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