Publié dans Essai

Talon, Mahama et Yayi : Trois Discours, Deux Vices et une Vertu

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Dans la manière de parler d’un homme politique transparaissent sa personnalité, ses capacités, ses vices et ses vertus. Et ce, peu importe qu’il soit naturellement loquace ou timide. Peu importe aussi que la communication soit hyper-élaborée, étudiée ou spontanée.

Ici, sont mis en regard les prestations discursives des présidents béninois, Yayi Boni et Patrice Talon d’une part, et de l’actuel président ghanéen, M. John Dramani Mahama.

Bien que M. Yayi Boni ne soit plus aux affaires, la comparaison de sa manière d’être en parole avec celle de l’actuel président du Ghana, M. John Dramani Mahama, ne manque ni de pertinence ni d’intérêt. Parce que naguère le Béninois présidait aux destinés de son pays et eut, à ce titre et à bien d’autres, à jouer un rôle de premier plan aussi bien dans la sous-région ouest-africaine (CEDEAO, UEMOA) qu’à l’échelle africaine (Union Africaine). Quant à Monsieur Talon, qui a démocratiquement pris la relève de Monsieur Yayi depuis quelques mois, sa considération dans cette mise en regard comparatif est doublement pertinente ; elle l’est en ce que nous avons affaire entre le Ghana et le Bénin à la mise en regard des personnalités de deux présidents en exercice et qui sont appelés à se côtoyer probablement pendant les quatre prochaines années à venir ; par ailleurs, cette pertinence tire sa justification, d’un point de vue strictement béninois, en ce qu’elle permet de savoir si,  à travers sa manière de parler, M. Talon illustre oui ou non son mot d’ordre de rupture.

Dans le corpus documentaire considéré ici, chacun des trois Présidents (qu’il soit ancien ou en activité) participe à une cérémonie de réception d’une section de ses concitoyens.MM. Talon et Mahama, recevaient en Europe leurs concitoyens de la diaspora ; tandis que l’ex-président Yayi recevait en 2013, alors qu’il était encore en activité en son palais une forte délégation de jeunes et de candidats à la création d’emplois.

Dans sa manière de parler, Yayi Boni trahit sans en prendre conscience les vices de sa gouvernance, marquée par le populisme et l’autocratisme. Un sujet mis en scène dans la communication est à ce titre révélateur. Il s’agit du respect des normes budgétaires en matière de dépenses publiques. De son aveu, on apprend que de tous les pays de l’UEMOA, l’état béninois sous Yayi Boni tient la lanterne rouge en matière de respect des normes budgétaires. Le Président, sans pour autant en tirer la moindre leçon pour sa bonne gouverne, n’a visiblement consenti à ce mea-culpa public astucieusement mis en scène que pour botter en touche les revendications syndicales ; ne se rendant pas compte que cette déviance budgétaire n’était qu’un piège dans lequel son populisme et son autocratisme l’avaient enfermé, et dont les syndicats qu’il n’a de cesse de critiquer ont eu beau jeu d’user, année après année, secteur par secteur.

Pour le reste, fidèle à son tempérament désaxé, la communication de M. Yayi Boni part dans tous les sens sur les ailes d’une sensibilité émotionnelle irrépressible. A deux ans de la fin de son mandat, on le voit tirer des plans sur la comète, bâtir des châteaux en Espagne, promettre monts et merveilles à son auditoire, et par delà, à toute la nation. Ainsi, pince sans rire, il assure son auditoire de sa volonté à régler la sempiternelle question énergétique dont plus de huit années de pouvoir et plusieurs dizaines se milliards dépensés n’ont pas permis d’en venir à bout. Enfin et toujours sur le registre émotionnel, plus proche du prêche pastoral que d’un discours présidentiel, le vice sous-jacent du régionalisme qui lui colle à la peau et aux tripes, la guerre qu’il mène contre M. Talon accusé de tous les maux, ses protestations de sincérité et d’amour pour le pays, campent le décor d’une mise en scène manichéenne de la parole de M. Yayi.

Monsieur Talon, qui alors n’était qu’un simple candidat à la candidature présidentielle, parle en revanche avec calme. Et on sent une détermination énigmatique dans sa parole ; rigoureuse, celle-ci, sans pour autant être exempte d’émotion, ne trahit pas forcément une science politique infuse. Sobre et mesurée, cette parole fut pour M. Talon l’occasion d’annoncer publiquement ce qui jusque-là n’était que rumeurs et supputations : sa candidature à l’élection présidentielle de 2016. L’un des points intrigants que révèle la parole de M. Talon est le fait que, alors qu’il a jeté son dévolu sur la problématique de la compétence, cette parole échoue à nous convaincre d’en quoi celui qui la tient, de par son parcours et ses capacités  est compétent à devenir un chef d’État.

Enfin, l’impression que donne M. John Dramani Mahama à travers sa parole s’inscrit en contrepoint des exemples béninois, aussi radicalement différents qu’ils fussent par ailleurs. Ni la confusion ou les envolées émotionnelles de Yayi Boni, ni la superficialité dilettante et logique d’un Talon. Avec John Mahama, nous avons affaire à un vrai homme politique, issu d’un parti au nom duquel il parle. La parole de John Mahama révèle une inspiration et une connaissance claire de son sujet  exposé avec précision et exactitude.

Les Béninois se gargarisent volontiers d’une certaine spécificité intellectuelle héritée de la période coloniale. Mais outre le fait que cette autoglorification soit sociologiquement critiquable, biaisée qu’elle est par sa myopie francophone, elle ne dit rien des dégâts de son insolence politique. D’un point de vue ghanéen, voire même anglophone, il est absurde  d’envisager d’élire un homme Président seulement parce qu’il vient de loin, où serait un grand financier, un Docteur en économie ou comme c’est le cas de Monsieur Talon, un richissime homme d’affaire, qui n’a jamais auparavant tenu un mandat électif ni  appartenu à aucun parti politique connu. Sans parler d’intrigants personnages comme M. Lionel Zinsou qui ne parlent aucune langue du pays mais ne rougissent pas de vouloir présider à ses destinées ; spécificité et exception toutes béninoises !

Au total, la compétence que M. Talon a en permanence à la bouche mais qu’il n’avait pas – tant qu’il s’agit de présider un pays – dans la mise en regard de ces trois paroles, M. Mahama l’illustre, tandis que M. Yayi Boni la trahit et la ruine.

Adenifuja Bolaji

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