Publié dans Essai, nigeria

Nigeria : Drôle d’Apanu ou l’Énergie du Désespoir

Au Nigeria la culture du suicide se banalise. Ses formes et motifs convergent tous vers la même source socioéconomique : un pays au bord de la récession et qui, frappé par la baisse des prix du pétrole, est confronté à une pauvreté sans précédent ; l’antique capacité  de débrouille des gens ordinaires est mise à rudes épreuves.

Pour le sociologue Émile Durkheim, le suicide est une fonction du degré d’intégration et du niveau de régulation de la société. « Le suicide dit-il, varie en fonction inverse du degré d’intégration des groupes sociaux dont fait partie l’individu […] Quand la société est fortement intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu’ils sont à son service et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer d’eux-mêmes à leur fantaisie »

Pour ce qui est du  niveau de régulation, on ne peut pas dire qu’il soit très fort, ni sensiblement différent de ce qu’il était naguère dans un pays  « fantastiquement corrompu »  où mille et une pratiques contribuent à contourner les règles et les lois ; et ce malgré la lutte contre la corruption de l’actuel président, qui malheureusement ne concerne que la corruption politique à travers les tenants du pouvoir précédent.

Le cas de suicide qui a  défrayé la chronique ces jours-ci au Nigeria, est celui d’un certain Frederic Gino, jeune homme d’origine camerounaise qui, poussé par l’indigence de sa situation matérielle, s’est hissé au haut d’un poteau électrique, menaçant de se suicider.  Après plusieurs heures de négociation, les services de sécurité de la ville de Lagos où l’incident avait lieu ont fini par amener le suicidaire à la raison.

Des quatre types de suicide énumérés par Durkheim dans sa typologie, le cas de Gino semble plus relever du suicide anomique. Le suicide anomique intervient lors d’un défaut de régulation : la réglementation, les normes sont moins importantes, elles sont devenues plus floues. Les individus sont moins tenus, leurs conduites sont moins réglées, leurs désirs ne sont plus limités ou cadrés. Ils peuvent éprouver le « mal de l’infini » où tout semble possible alors qu’en fait tout ne l’est pas. Mais l’anomie est aussi source de déréliction matérielle et économique qui conduit au désespoir.

Dans l’heureux dénouement du drame, les médias vantent le professionnalisme des services de sécurité, ce qui n’est pas à l’avantage de l’hypothèse de l’anomie. Mais cette hypothèse revient en force par le fait que le jeune Camerounais a dû la vie sauve moins à l’intervention des services de sécurité qu’au fait que les lignes électriques ne contenaient pas de courant. En effet, depuis plusieurs semaines, en raison de la pénurie causée par les exactions des militants autonomistes du Delta du Niger sur les installations d’acheminement du gaz, aucune centrale thermoélectrique n’était opérationnelle au Nigeria. C’est ce qui sauva la vie au jeune Camerounais. Comme quoi, deux conséquences négatives de l’anomie peuvent se neutraliser et aboutir à un heureux dénouement.

Bola Adebola

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