Pourquoi Yayi Boni Veut Noyer le Poisson de l’Alternance

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En général, dans une démocratie digne de ce nom, l’alternance qui est une chose nécessaire et signe par excellence de santé démocratique, consiste au changement de mains dans l’exercice du pouvoir d’État. Le pouvoir en place passe la main à l’opposition, qui devient alors la majorité, tandis que ceux qui étaient au pouvoir passent dans l’opposition.
Cette évolution politique est très utile en démocratie, car elle permet de secouer les vieilles pratiques irrationnelles couvertes par le régime défunt, apportant ainsi un principe de vérification de l’action gouvernementale salutaire au progrès social, politique et moral.

L’exemple en est donné par ce qui se passe actuellement au Nigeria qui vient de connaître une paisible alternance unanimement saluée à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Entre autres effets de l’alternance, l’arrivée au pouvoir de M. Buhari permet de rendre responsables de graves crimes économiques et financiers un certains nombres de tenants du pouvoir de Jonathan qui, autrement, resteraient impunis, non détectés, et auraient continué à occuper des postes de premier plan en agissant comme bon leur semble.
Mais en général, en Afrique, l’alternance reste une exception et les multiples variantes de son contraire, la règle. Il ne faut du reste pas confondre alternance et changement de mandat, où même changement de président. Car on peut bien changer de mandat sans changer de président et changer de président sans qu’il y ait alternance.
En général surtout dans les pays francophones, c’est à tout autres mœurs que nous avons affaire.
1. Soit on assiste à la modification de la constitution pour prolonger le mandat du président ; ce qui fait de celui-ci virtuellement un roi. Tentative qui réussit souvent comme au Congo ou au Rwanda, mais qui a échoué naguère au Burkina et été déjouée jadis au Sénégal.
2. Soit, et cela n’est pas exclusif du précédent cas de figure avec lequel il fait d’ailleurs bon ménage, on organise des élections truquées, que l’on gagne souvent au premier tour, comme en Guinée en 2015, ou au Bénin en 2011.
3. Soit enfin on refuse de dialoguer ou de considérer un tant soit peu les légitimes aspirations de l’opposition, et on précipite délibérément le pays dans la guerre civile ou sous-régionale d’inspiration ethnique. Le Congo, le Burundi et le Rwanda ont à un moment donné ou à un autre de leur histoire connu ces épilogues dramatiques dans le refus de donner droit aux revendications démocratiques de l’opposition.
Mais au Bénin M. Yayi Boni qui n’en est pas à sa première dans l’art d’inventer des formules déviantes — entre autres choses, l’Afrique francophone ne lui doit-elle pas la tristement célèbre formule du K.-O. électoral qui fait florès en ce moment pour le meilleur et pour le pire ? — vient d’innover dans le mépris de l’alternance. A défaut d’accéder à un troisième mandat pour lequel il lutta corps et âme jusqu’ à ce que la tragédie burkinabè, entre autres choses, lui décillât les yeux, Yayi Boni vient de trouver la formule originale pour ne pas laisser le pouvoir tomber aux mains de l’opposition. Entre politique de la terre brûlée et félonie bestiale, il a conçu l’idée machiavélique de prendre pour dauphin un ressortissant et représentant de l’ancienne puissance coloniale ; et par-là il a vendu la prise en charge opérationnelle de son élection à la Françafrique, dont le rôle consistera à stimuler les milieux d’influence et lever les fonds utiles à l’achat des consciences aussi bien institutionnelles que des votants. On savait que la Françafrique était toujours dans l’ombre des tractations conditionnant le choix des dirigeants francophones. Mais pour la première fois, un dirigeant africain sur le départ, par dépit ou par vengeance, trahissant sans vergogne le peu de dignité nationale qui l’habite, appelle ouvertement pour le relayer un agent français qui a le sournois avantage d’arborer un patronyme typiquement national. Avec Yayi Boni, le Bénin est passé du néocolonialisme à la recolonisation pure et simple, sans complexe ni états d’âme.

Mais en dépit qu’il en ait, l’affaire est moins personnel qu’il n’y paraît. Il s’agit d’un crime de lèse dignité nationale. En l’occurrence ce choix traduit le malaise de l’unité nationale du Bénin, sous l’angle du régionalisme basé sur le clivage Nord/Sud. Clivage géographique, culturel, religieux, historique, sociologique et démographique, et qui, comme dans d’autres pays de la sous-région du golfe de Guinée, rend problématique l’amalgamation de ces deux entités régionales en une seule nation. Dès lors que le clivage était naturellement en faveur du Sud, l’habitude de laisser la présidence échoir au Nord, sciemment impulsée par la puissance coloniale elle-même, ajoutée à la bonne volonté présidentielle des Nordistes et au fairplay des Sudistes, a trouvé dans ce partage des rôles une sorte de compensation tacite. Et le Nord est devenu un enfant gâté de la présidence, au mépris même de l’idée d’alternance. En 60 ans bientôt d’indépendance, le Sud n’aura démocratiquement détenu la présidence que pendant cinq ans, et ce nonobstant sa primauté démographique. Mais le Nord n’a su rien tirer de la présidence, ni pour lui-même encore moins pour le pays. Maintenant que sonne le glas de son privilège tacite, en raison surtout des excès du régime de Yayi Boni, au lieu de s’exécuter de bonne grâce ce dernier pour ne pas laisser le pouvoir tomber dans de vraies mains sudistes — ce qui est une source de conscience malheureuse pour ceux qu’il appelle les siens — préfère encore que le pays retombe aux mains arbitrales du maître d’hier et d’aujourd’hui.
Les Béninois patriotes vont-ils le laisser faire ? Il faudrait espérer que non.

Adenifuja Bolaji

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