Nigeria : Buhari en son Corset Démocratique

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Élu depuis plus de 4 mois Président de la Fédération nigériane, Buhari n’a toujours pas de ministres en fonction ! Mais il a un gouvernement au sens où des décisions se prennent à partir d’un centre dont il a la commande. A première vue, il semble que Buhari n’a pas une haute idée de l’utilité des Ministres. Dans une interview à France 24, M Buhari a laissé entendre que les Ministres sont gens qui bavardent plus qu’autre chose ; il leur a alors opposé l’efficacité des cadres, qui selon lui assument et assurent la continuité de l’action gouvernementale.
À côté de cette relativisation de l’utilité des Ministres, Buhari a d’autres raisons de se hâter lentement pour les nommer, et les installer effectivement à leurs postes. La situation économique terne du pays marquée par la dégringolade des revenus du pétrole rend l’austère président prudent quant aux dépenses qu’impliquerait l’entrée en scène effective des Ministres. Selon un état d’esprit dont Buhari ne fait pas mystère, le plus tard les ministres seront installés, mieux ce serait pour les caisses de l’État. En effet, l’une des voies par lesquelles Buhari compte relever les défis de la récession et de la baisse drastique des revenus du pétrole auxquels fait face le Nigeria, outre la lutte sans merci contre la corruption, est la réduction du train de vie de l’État, à commencer par celui du gouvernement. Or une bonne partie du coût de ce train de vie est représentée par le coût des ministères et des institutions démocratiques du pays. Ainsi l’un des succès de l’action de Buhari depuis son accession à la présidence du Nigeria a été enregistré sur le front de la réduction des émoluments mirifiques des députés et sénateurs nigérians, dont on dit qu’ils sont mieux payés que leurs homologues américains ! Mais il s’en faut de beaucoup que l’économie sur le train de vie de l’État suffise à assainir l’économie du Nigeria. De plus cette volonté d’imposer une cure d’amaigrissement au gouvernement trouve ses limites dans la constitution ; celle-ci fait l’obligation au président de choisir les membres de son cabinet dans chacun des États de la Fédération. Mathématiquement, vu qu’il y a trente six États dans la Fédération nigériane, cette exigence amène le nombre de membres du gouvernement nigérian à un minimum de 36. Voilà qui dépasse de loin les 19 ministres dont le candidat Buhari avait considéré qu’il suffisait largement pour gérer les affaires du pays et répondre aux nombreux défis socioéconomiques qui sont les siens.
Énorme obstacle, mais qu’à cela ne tienne, il n’est pas incontournable. Buhari vient de le sauter en avertissant les candidats à l’entrée au gouvernement, qui viennent de subir l’examen probatoire du sénat, qu’en termes de portefeuilles ministériels, il y aurait beaucoup d’appelés mais très peu d’élus. En clair, a expliqué plus d’une fois Buhari, si dans l’état actuel des choses la constitution exige un minimum de 36 membres au gouvernement, elle ne dit nulle part que ceux-ci soient tous des Ministres disposant d’un portefeuille. Avec cette lecture de la contrainte constitutionnelle qui ne manque pas d’habileté, Buhari entend bien s’en tenir à son credo d’une cure d’amaigrissement du gouvernement, comparé à sa grande taille sous le régime précédent. Pour Buhari, il s’agit d’un choix à la fois éthique et pratique, car dans l’appel à une gestion parcimonieuse des ressources du pays, l’austère président entend bien que le pouvoir qu’il incarne paie de sa personne, pour donner le bon exemple. Comme le dit un confrère nigérian en anglais, « Buhari sticks to his gun », ce qui pourrait être traduit par « Buhari n’entend pas changer son fusil d’épaule ».
En fin de compte, c’est cette constance dans la volonté d’agir comme il juge bon sinon pour le pays du moins pour sa propre geste politique, qui caractérise les faits et geste de Buhari depuis son élection en avril dernier à la tête du Nigeria. Et cette volonté semble enracinée dans un caractère et une histoire. En considérant tout le temps que se donne Buhari pour constituer son gouvernement, la manière délibérée dont il se hâte lentement, on peut sans excès d’imagination subodorer chez lui un certain plaisir du gouvernement solitaire.
Si ce plaisir tient à un caractère, il a aussi une histoire. En effet, il ne faut pas oublier qu’arrivé déjà une fois au pouvoir en 1983 par un coup d’État, Buhari a exercé le pouvoir présidentiel en autocrate militaire avant d’en être écarté par un coup d’État en 1985. Ce coup d’État a frustré son élan et sa volonté de nettoyer l’écurie d’Augias de la vie sociopolitique du Nigeria. Depuis lors, et surtout à l’avènement du Renouveau Démocratique de 1999, Buhari n’a de cesse de reprendre la mission sacrée de nettoyage qu’il s’était assignée.
Aussi, comprend-on que revenu au pouvoir pour ainsi dire de façon providentielle après quatre tentatives infructueuses, l’homme, en dépit de sa volonté de respecter les règles de la Démocratie à laquelle il s’est converti de bonne foi, voudrait bien goûter aux délices du gouvernement solitaire dont il avait été jadis prématurément sevré. Ce désir secret de laisser libre cours à son refoulé autocratique, il entend l’assouvir autant que le permet le corset démocratique ; il croit sincèrement en l’efficacité salutaire de ce laps de temps fantasmatique.
Ce désir intime explique sans doute le peu d’empressement que met Buhari à former un gouvernement presque 5 mois après son élection.
Alan Basilegpo

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